Banal baptême

Banal baptême

(article modifié le : dimanche 17 décembre 2017)

« Ah enfin ! » pourrait-on dire. Le moment attendu, l’entrée solennelle du héros, introduit par la star du moment : Jean, le baptiste. La « vraie » première scène de l’évangile : le ‘baptême’ de Jésus. Lever de rideau.

Jean et le désert rempli

Et survint Jean, baptisant dans le désert, et proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés. Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem venaient à lui, et, ils se faisaient baptiser par lui dans la rivière du Jourdain, en confessant leurs péchés. (1,4-5)

Faisant suite au cri anonyme, la voix de Jean paraît dans ce désert telle une oasis; oasis tant attendue. Sa parole, tous sont venus la boire. La description est telle qu’il semble que le baptiste ait vidé la Judée et Jérusalem de ses habitants ainsi que le Temple. Le lieu habituel de la réconciliation entre Dieu et les hommes s’est déplacé près des eaux vives du Jourdain, comme l’annonçait déjà le prophète Ézéchiel : Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs; je vous purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos idoles. (Ez 36,25 ). Et voici que maintenant s’accomplit cette promesse. C’est déjà un avent, l’avènement de Dieu en faveur de son peuple rassemblé.

Jean et l’Absent attendu

Or, Jean était vêtu de poils de chameau ; il avait autour des reins une ceinture de cuir, et se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Et il proclamait : « Celui qui est plus fort que moi, vient après moi, et je ne suis pas digne de délier, en me courbant, la lanière de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés dans l’eau, mais lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. (1,6-8)

Jean, on le repère de loin. On peut même voir que l’ascète porte le vêtement d’Élie (2R 1,8), le prophète dont le retour était attendu à la fin des temps (Mal 3,23). Nous connaissons également son régime alimentaire autant que le sujet de sa prédication.  Aucun autre personnage de l’évangile ne bénéficiera d’un tel luxe de détails. Ce qu’il dit peut paraître étonnant : un autre vient, plus fort, qui baptisera dans l’Esprit. C’est bizarre. Qu’attendre de plus ? Tous ne se reconnaissent-ils pas pécheurs ? Tous n’ont-ils pas été plongés dans cette eau de purification ? Que faut-il de plus ? Justement, il y a bien un manque, ou plutôt, jusque là, il nous manquait quelqu’un : le premier concerné par cette réconciliation, celui que blesse le péché et celui seul qui peut prononcer la parole définitive du pardon : Dieu ! Sans lui, le pécheur resterait comme un chameau sans poil, ou comme une sandale sans lanière.

Jésus l’inattendu

Or, il arriva en ces jours-là que Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé, dans le Jourdain, par Jean. (1,9)

A l’inverse de Jean, Jésus, le Messie de Dieu, ne bénéficie d’aucun descriptif comme s’il était incomparable … ou banal ! On s’attend à du merveilleux. Que Jésus prenne la place messianique qui est la sienne, celle annoncée par le baptiste ! Qu’il lève les yeux au ciel, ouvre ses bras et envoie sa puissance sur tout le peuple pour les inonder de l’Esprit divin, comme Ézéchiel l’avait promis ! Mais  rien. C’est même décevant. Car ce n’est pas le baptiste qui se penche à ses pieds, c’est Jésus, anonyme au milieu d’une foule indifférente, qui descend pour être plongé, lui aussi, dans le Jourdain. Est-ce bien ce Christ, Fils de Dieu, que Marc nous promet ? Le « plus fort » annoncé par Jean ? Un homme si commun, qui ne se distingue en rien, qui ne dit mot (ou du moins pas encore), qui se mêle à la foule des pécheurs et de ceux qui attendent le Royaume de Dieu hic et nunc et son héraut messianique tel un Deus ex machina ? Il  y a de quoi en perdre son latin.

Et la voix, encore

Et, aussitôt qu’il remontait de l’eau, il vit se déchirer les cieux et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et survenant des cieux une voix : « Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis ma faveur. » (1,10-11)

Et voilà que Dieu se rend présent : il parle et authentifie son Messie dans cette « banalité ». Ce dernier est maintenant immergé dans cet amour du Père, simplement, de manière aussi ordinaire que le vol d’une colombe. Marc, à l’inverse des autres évangélistes, en rajoute une couche en peignant ce tableau dans  une scène intime, et secrète, entre Dieu et son Fils. Nul autre que Jésus ne voit les cieux se déchirer et n’entend la voix. La foule nombreuse demeure dans l’ignorance de cette rencontre entre Jésus, remontant de l’eau, et l’Esprit de Dieu, descendant sur lui.

Surprenant Messie

Nous seuls, petits lecteurs ordinaires, en sommes témoins, ce qui nous laisse encore plus perplexes : pourquoi ne se manifeste-t-il pas au monde ? Ce serait l’occasion. Pourquoi ne pas faire profiter à tous de ce ciel ouvert, où Dieu en son Fils se montre ? Pourquoi ne s’entend pas la voix divine, que tous puissent s’agenouiller et constituer la nouvelle armée du messie ? Eh bien non ! Il n’en sera jamais ainsi. Nous voilà donc plongés dans cet inattendu divin : ce taiseux, ce discret, ce banal, ce Nazaréen dit déjà Dieu et ne cessera, dans cet évangile, de nous surprendre.

Dieu présent à notre banalité

Finalement, par cette entrée sur scène des plus communes, Jésus rejoint l’ordinaire de nos vies, et non la réalité virtuelle qu’on voudrait lui donner. Il est là au plus profond de ce qui à nos yeux semble banalement triste ou tristement banal, mais pourtant bien réel.  Même cela compte à ses yeux : nous-mêmes, en vérité, avec notre petitesse et nos failles plus enfouies encore que le lit du Jourdain. Au cœur de  nos déserts, au fond de nos rivières, Christ ose se rendre présent, au milieu de ce que nous pouvons juger sans intérêt ou honteux, jusqu’en en ces lieux mornes et ces drames qu’on ne regarde plus, qu’on n’entend plus parce que, hélas, banalisés…  Autant de cœurs à enchanter, autant de déserts à refleurir, bientôt.

à suivre


Mc 1,4-11.

 

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