Le lépreux et l’irritation de Jésus (Mc 1,40-45)

Le lépreux et l’irritation de Jésus (Mc 1,40-45)

(article modifié le : jeudi 22 février 2018)

Vers le loin

Où sommes-nous exactement ? En Galilée, certes, mais précisément nous n’en savons rien. Cet épisode de la guérison du lépreux (Mc 1,40-45) intervient un peu comme une parenthèse, un épilogue transitoire, comme si nous arrivions au bout d’une première étape. Déjà, nous avons suivi deux guérisons à Capharnaüm. Celle de l’homme à l’esprit impur au sein de la synagogue. Puis celle de la belle-mère de Pierre, à la maison. Maintenant nous voilà à l’extérieur, plus loin, face à un homme lépreux .

Loin aussi est cet homme du fait de son impureté, loin de tout village et de toute synagogue. Alors que l’esprit impur était tout de même présent au sein du lieu de prière et de rassemblement, alors que la femme fiévreuse était en sa maison, entourée des siens, le lépreux demeure loin et seul : sa maladie le rendant intouchable et l’excluant de toute vie domestique, sociale et religieuse.

La guérison

Un lépreux vint à lui. Tombant à genoux, il le suppliait  :  » Si tu le veux, tu peux me purifier.  » Ému de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit :  » Je le veux, sois purifié.  »  Et aussitôt, la lèpre le quitta, et il fut purifié. (1,40-42)

Nous reconnaissons une fois de plus la simplicité des paroles et des gestes de Jésus à l’occasion de miracles. Inutile d’y revenir. Le récit souligne maintenant le lien entre le lépreux et son état d’impureté. En ce premier siècle, le terme de lèpre correspond à toute maladie de peau. Le diagnostic de l’époque n’était pas aussi précis qu’aujourd’hui. Et, tout lépreux se voyait écarté du village jusqu’à guérison. Mesure de précaution bien compréhensible afin d’éviter une contagion. La loi de Moïse prévoit ainsi :

Lévitique 13,45-46 Le lépreux atteint de ce mal portera ses vêtements déchirés et ses cheveux dénoués ; il se couvrira la moustache et il criera :  » Impur ! Impur !  » Tant que durera son mal, il sera impur et, étant impur, il demeurera à part : sa demeure sera hors du camp.

En s’approchant de Jésus, en tombant à genoux, l’homme ne fait pas tant appel à l’autorité de sa parole, ni à son pouvoir de guérisseur-thaumaturge qu’à l’autorité « religieuse » de Jésus qui a le pouvoir de le sauver. Car sa demande ne concerne pas seulement la guérison mais plus largement la purification. Mettre fin à son état impur, c’est pouvoir l’autoriser, par le droit, à revenir sur les lieux de son travail, à la maison et à la synagogue.

La lèpre de la communauté

On comprend dès lors l’émoi de Jésus qui est pris aux tripes s’il fallait traduire de manière plus littérale. Ce n’est pas de la sensiblerie face à un lépreux implorant. Jésus est face à la situation d’exclusion que les hommes peuvent subir « à cause » de la Loi. L’application stricte de la Torah, écartant le lépreux de tout contact, l’éloigne par conséquent de toute proximité nécessaire à la compassion, de tout contact en vue d’un soin, de toute possibilité de prendre place au sein de la communauté croyante. Comme pour la lèpre, un membre est donc soustrait au ‘corps’ de la communauté qui en dépérit. La compassion de Jésus tient, avant tout, à sa mission de rassembler l’ensemble des croyants au sein de l’unique alliance et royaume de Dieu.

En touchant le lépreux, Jésus ne fait pas un acte médical de guérison, ni une gestuelle ‘occulte’, mais un geste qui vient toucher celui qui est intouchable. Même Élisée le prophète n’a eu de contact physique avec le lépreux Naaman (2R 5). Jésus franchit ici une barrière, comme pour aller chercher l’homme dans sa zone d’exclusion et l’en ramener. Et une fois encore, c’est sa parole qui guérit.

L’admonestation

S’irritant contre lui, Jésus le chassa aussitôt : Il lui dit : « Garde-toi d’en parler à personne ; mais va te montrer au prêtre, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit. Ce sera pour eux un témoignage. » (1,43-44)

Soudain, on a l’impression de basculer dans un autre monde. Jésus semble à fleur de peau alors que notre lépreux voit la sienne redevenir saine. Comme s’il s’était passé quelque chose qui nous avait échappé. La réaction de Jésus est inattendue. Matthieu et Luc qui reprendront cet épisode omettront ce petit verset gênant (Mt ,1-4; Lc 5,12-16). Pourquoi cette colère ? Pourquoi maintenant chasser le lépreux tels ces esprits impurs et démons ? L’effet est voulu. Jésus échappe à notre compréhension : nous avons encore beaucoup à apprendre de lui.

Ses paroles peuvent cependant nous éclairer. Dans un premier temps, nous pouvons encore être surpris par sa propre contradiction. D’un côté il semble tenir au secret, à la discrétion de son action (ne pas en parler) et de l’autre il oblige à une certaine publicité (se montrer). Nous avons le droit d’être un peu perdu. Mais il n’y a pas opposition. En obligeant au secret, Jésus veut ici amener l’homme à ne pas s’appuyer sur le merveilleux, l’ostentatoire du miracle. Il ouvre l’homme à la finalité de sa guérison : le rétablissement officiel dans la communauté par l’examen ostensible du prêtre (Lv 14).  Ce faisant, il invite l’homme à rendre gloire à Dieu en suivant Sa Loi par un rite de purification de huit jours. Eh oui, notre homme guéri devra donc 1) se rendre à Jérusalem 2) voir un prêtre du Temple qui authentifie sa guérison durant 7 jours 3) offrir des sacrifices à Dieu au sein de son Temple…  Jésus ne vient donc pas en contradiction avec la Loi, mais il saura dénoncer les interprétations qui suscitent plus d’exclusions que de retours en grâce.

Impureté et non-écoute de sa Parole

Mais une fois parti, se mit à proclamer bien haut et à répandre la chose : de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer publiquement dans une ville. Mais il était dehors, dans des lieux déserts, et l’on venait à lui de toutes parts. (1,45)

Quand Marc mentionne l’irritation surprenante de Jésus, il veut nous obliger à mieux suivre la suite du récit. Celle-ci montre que l’homme fait tout le contraire de ce que Jésus lui a demandé : il parle publiquement du miracle (la chose) et ne paraît pas se diriger vers le Temple. L’homme est guéri ‘en surface’, sur la peau, mais n’a pas su accueillir,  en son cœur et avec foi, la parole de Jésus. La véritable purification, dira l’évangéliste Jean, naît de l’accueil de la Parole du Christ (Jn 15,3). Ici, l’homme est le portrait opposé de la belle-mère de Pierre. Celle-ci, suite à sa guérison, dans une humble discrétion, se mit en tenue de service. Son témoignage fut celui de la charité reçue du Christ et rendue à tous. L’ancien lépreux  fait tout l’inverse : il ‘colporte’ l’événement et oublie le témoignage vivant. Son attitude nuit à l’annonce même de l’Évangile et Jésus, même si son pouvoir attractif demeure, ne peut plus entrer dans un village, laissant, hélas, les seuls valides venir à lui dans des lieux déserts.

Le pape François1 ne dit-il pas autre chose lorsqu’il déclare :

« Évangéliser n’est pas faire du prosélytisme  […]  l’Église grandit non par le prosélytisme mais par l’attraction, le témoignage […]  Qu’est-ce que l’évangélisation ? Témoigner de la manière dont on vit l’Évangile, et donc les Béatitudes, la parabole du bon Samaritain, ou encore pardonner 70 fois sept fois… Dans ce témoignage, l’Esprit Saint travaille et les conversions viennent ».

à suivre


Mc 1,40-45


 

  1. Déclaration aux journalistes présents dans l’avion le ramenant du Bangladesh, décembre 2017.

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