Fin du jeûne et faim de noce

Fin du jeûne et faim de noce

(article modifié le : jeudi 21 décembre 2017)

C’est un récit qui semble venir d’on ne sait d’où. Se situe-t-il dans la suite de l’appel de Lévi ou à un tout autre moment, ou bien est-ce une parenthèse intemporelle ? À bien y regarder, le récit précédent n’avait pas de fin telle qu’on s’y attend habituellement : aucune réaction des scribes, ni des disciples, ni des publicains. Or ici n’est-il pas encore question de pharisiens, de disciples et de repas  ?

Disciples et maîtres

Les disciples de Jean et les Pharisiens étaient en train de jeûner. Ils viennent lui dire : « Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens jeûnent-ils et tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » (2,18)

Une autre controverse, la troisième, apparaît maintenant. Mais il n’est plus question de pardon ou de maladie, ni de péché, d’impureté ou de guérison. La contestation porte sur ses disciples, et pour la première fois dans l’évangile, les détracteurs s’adressent à lui directement . Leur question concerne le jeûne alors que Jésus et ses disciples étaient en plein repas. Le contraste est fort et sans doute à dessein. Que ces publicains et pécheurs reviennent à la foi, soit ! Mais n’y a-t-il pas une attitude plus religieuse à avoir, plus fidèle à la Loi,  surtout au regard de leur ancien état  ?

La question est insidieuse. Car derrière les disciples, n’est-ce pas le maître qui est à blâmer ?  Jean le baptiste fut un homme religieux, ascète se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage (1,6), appelant à la conversion. Les pharisiens, pieux hommes, sont réputés pour leur exigence en matière de fidélité à  la Loi, de pureté, de piété… Mais Jésus ? Si ce maître annonce l’avènement du Règne, n’est-ce pas alors le moment de se confondre en regrets et vivre une repentance ? Le repas, certes… mais le jeûne ne serait-il pas plus approprié en cette occasion ?

Jeûne et piété

N’associons pas trop vite ce jeûne à une mortification expiatoire. Il n’en est pas ainsi dans la tradition biblique ou juive. Le jeûne est un moyen, parmi d’autres, pour vivre une attitude religieuse d’humilité devant Dieu. Jeûner exprime la posture du croyant humble, qui se sait ‘faible’ (mais non pas affaibli) face au Seigneur. Ainsi l’on peut jêuner à l’occasion d’un deuil (2S 12,23), pour une repentance (Jon 3,5), pour une demande importante (Esd 8,23)… À travers cela, le jeûne signifie la faim de Dieu, de son secours, de sa consolation1.

Hormis ces jeûnes personnels et occasionnels, il existe aussi des jeûnes commémoratifs de la destruction du Temple par Nabuchodonosor (587). Le prophète Zacharie (Za 8,19)  évoque quatre de ces jeûnes annuels. Jeûner devient dès lors une manière de communier ensemble, en évoquant un passé douloureux et en se tournant vers l’espérance de Dieu. Ces jeûnes revêtent ici un aspect liturgique et communautaire qui soude le Peuple de l’Alliance dans son destin.

Les disciples attablés de Jésus  sont-ils de pieux membres du Peuple de Dieu ? Et leur maître ? Que leur enseigne-t-il ? De manger et de boire, plutôt que de s’associer au jeûne des baptistes et des pharisiens ? Aurait-il oublié que l’attitude humble, pénitente, peut gagner la miséricorde de Dieu, à l’image de l’enseignement du baptiste et de la piété des pharisiens ?

Jeûne et noce

Jésus leur dit: « Les intimes de la salle des noces, peuvent-ils jeûner tandis que l’époux est avec eux  ? Tant que l’époux est avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais des jours viendront où l’époux leur sera enlevé; alors, ce jour-là, ils jeûneront. (2,1-20)

Une fois de plus, Marc renverse la perspective. Il y avait les disciples de Jean, ceux des pharisiens, et il y aurait pu avoir, en concurrence, les disciples de Jésus. Mais, il n’en est pas ainsi. Jésus ne se fait pas le représentant d’un courant supplémentaire dans ce Judaïsme du premier siècle. Et il ne se pose pas non plus en rupture d’avec le Judaïsme. Il est l’Époux divin et ceux qui le suivent sont, littéralement les ‘fils de la salle des noces’, salle où se tiennent les plus proches et amis intimes des époux. La présence de Jésus à ses disciples, à ces pécheurs, n’est pas comparable à celle d’un maître de sagesse, ou d’un prophète du désert, c’est la présence même de Dieu. La noce, image biblique de l’Alliance, est celle des épousailles renouvelées entre  Lui et son peuple. Voici enfin venir ce jour, ce Grand Jour attendu où les jeûnes commémoratifs se changent en festivité comme l’avait annoncé le prophète Zacharie :

Za 8,19 Ainsi parle le Seigneur de l’univers: Le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième mois deviendront, pour la maison de Juda, des jours d’allégresse, de réjouissance, de joyeuse fête.  […] 23 Ainsi parle le Seigneur de l’univers: En ces jours-là, dix hommes de toutes les langues que parlent les nations s’accrocheront à un Juif par le pan de son vêtement en déclarant: « Nous voulons aller avec vous, car nous l’avons appris: Dieu est avec vous. »

Vin nouveau et vêtement neuf

Personne ne coud une pièce de linge neuf sur un vieux vêtement; sinon l’ajout du morceau neuf tire sur le vieux vêtement, et la déchirure devient pire. Et, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; sinon, le vin fera éclater les outres, et le vin est perdu ainsi que les outres; mais à vin nouveau, outres neuves. » (2,21-22)

L’introduction de ces deux sentences ici peut sembler étrange. Que viennent-elles faire en ce débat sur le jeûne ? Comme on le voit, ces proverbes insistent sur l’incompatibilité d’un ‘mariage’ entre le vieux et le neuf.  Ajouter une pièce neuve sur une vieux vêtement, ou mettre un vin nouveau dans de vieilles outres mènent à la ruine.  Tout doit être à neuf. Jésus se présente ici comme cette réelle nouveauté. Il n’est pas une pièce qui s’ajoute, tel un rabbi ou un prophète additionnel. Il est la Nouveauté de Dieu qu’espérait Isaïe envers Celui qui fait toutes choses nouvelles (Is 43,18-21). Et cette nouveauté implique un changement radical, de nouvelles outres pour un nouveau vin, pour une conversion inouïe. Un temps nouveau commence, temps des noces, du repas eschatologique, appelant les invités, revêtus de leurs vêtements neufs, à boire ce vin  nouveau.

Noces de la Croix.

PssionEt de vin il en sera encore question ainsi que de vêtement. S’ils peuvent nous rappeler à raison le vin de l’eucharistie et le vêtement baptismal, ils nous orientent d’abord vers le mystère pascal. De la cène au tombeau vide, du vin partagé (14,25) à la robe blanche (16,5), la nouveauté attendue du Règne ne pourra prendre tout son sens qu’à la Croix où, Jésus délaissera le vieux vin (15,23) et l’ancien vêtement (15,20.24) pour revêtir les insignes du Roi crucifié. Si les disciples sont invités à devenir ‘fils’ et amis de l’Époux… ce sera en accueillant, dans la foi, le mystère et le drame de la Croix, ce jour où l’Époux leur sera enlevé. Ils pourront alors jeûner comme l’on jeûnait en mémoire de la chute du Temple … qui sera relevé. À nouvel Époux, nouveau Temple.

à suivre


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Marc 2,18-22


  1. le prophète Amos parle ainsi  :   Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais celle d’entendre la parole du Seigneur Am 8,11.
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