Le repas des pécheurs

Le repas des pécheurs

(article modifié le : mardi 19 décembre 2017)

Bord de mer et bureau des taxes

Il sortit de nouveau au bord de la mer, et toute la foule venait à lui et il les enseignait. En passant, il vit Lévi, le fils d’Alphée, assis au bureau des taxes, et il lui dit : « Suis-moi. » Et, se levant, il le suivit. (2,13-14)

N’y aurait-il pas dans cet épisode comme un parfum de déjà-vu : le bord de mer, un appel, une réponse positive immédiate ? On croirait le récit de la vocation des premiers disciples se répéter. Trop facile. Marc joue ici avec les nuances et les oppositions. En ce bord de mer, Jésus enseigne. Et comme toujours, des gens viennent à lui. Mais le verset suivant décrit une scène totalement différente.

Le grand air pur des rives du lac s’estompe au profit de l’ambiance poussiéreuse d’un bureau de taxes, moins poétique. La foule anonyme s’efface devant un seul individu : Lévi fils d’Alphée. Et si les gens allaient vers Jésus, cette fois-ci c’est lui-même qui se déplace.  Son enseignement tient maintenant en deux mots : suis-moi. Marc souligne ainsi ce qui est en train de se jouer. Lévi n’est pas un petit pécheur converti après une grande prédication de Jésus. Il est celui que Jésus appelle nommément dans son activité de publicain. Marc associe toujours le geste à la parole : la prédication de Jésus, son enseignement c’est rejoindre le pécheur !

Disciple et  pécheur

Mais en quoi Lévi est-il un pécheur ? Le mot n’apparaît pas, du moins pas encore. Lévi1 est assis au bureau des taxes. Sa position est celle d’un notable qui collecte les impôts pour l’autorité romaine. Son activité de publicain le classe dans la catégorie des pécheurs et des impurs2. Lévi fils d’Alphée, c’est à dire un homme du peuple d’Israël, comme l’indique son nom et sa parenté, est un pécheur public et impur, un paria. Et pourtant c’est lui que Jésus appelle à le suivre immédiatement, sans réprimande, ni blâme ! Lévi est-il un pécheur devenu disciple ou un disciple (toujours) pécheur ?

Repas de pécheurs

Et comme il était à table dans sa maison, beaucoup de publicains et de pécheurs se trouvaient à table avec Jésus et ses disciples – en effet, beaucoup le suivaient.  Les scribes des Pharisiens, le voyant manger avec les pécheurs et les publicains, disaient à ses disciples : « Quoi ? Il mange avec les publicains et les pécheurs ? » (2,15-16)

Comme l’appel de Simon et d’André s’était prolongé dans la maison de ces derniers, Jésus entre chez Lévi. Devenir disciple n’est-ce pas en premier lieu accueillir chez soi le Seigneur lui-même ? Mais cet accueil ne va pas de soi. Comme si cela ne suffisait pas, Jésus se compromet jusqu’à partager le repas dans cette maison où se rassemblent d’autres publicains et pécheurs3.

Cène - champaignePrendre un repas ensemble, en ce premier siècle, n’est pas anodin.  Ce n’est pas seulement une histoire de nourriture, de vin, ou de bon temps. Partager la même table est une manière d’unir Dieu aux convives, d’honorer l’hôte et approuver ses qualités. Manger ensemble c’est en quelque sorte vivre une communion. En allant chez Lévi, Jésus ne prend pas seulement le risque d’être contaminé par ces impurs (cela il l’a déjà fait avec le lépreux), mais il « communie » publiquement avec ces pécheurs, ces hors-la-loi.  Quelle honte ! Il semble donner raison à leurs exactions. A moins qu’il ne soit devenu impur et pécheur ?

Du moins telle est la réaction des scribes dont la précision ‘scribes des pharisiens‘ souligne le thème de la pureté et du péché. Les pharisiens sont très stricts en ces matières. Ils ne s’opposent pas à la conversion des pécheurs, bien au contraire. Les pharisiens sont très présents parmi le peuple pour les aider à se comporter de manière à plaire à Dieu. Seulement, dans leur logique, la conversion doit précéder cette communion. Ce n’est qu’une fois rituellement purifié, pardonné… qu’un pécheur repenti pourra s’installer à la table des purs et rendre grâce.

Scribes des pharisiens et médecin des pécheurs

Jésus, ayant entendu, leur dit : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » (2,17)

La comparaison peut sembler à la fois juste et un peu trop facile. Car même les scribes ne pourraient le contredire : c’est le pécheur qui a besoin de conversion. Mais en quoi ce proverbe est-il une réponse aux remarques des scribes ? En quoi justifie-t-il l’attitude de Jésus ?

Par hasard (mais avec Marc, il n’y a pas de hasard), il est encore question de malade et de péché comme dans l’épisode précédent. Cette fois-ci le malade c’est le pécheur. Ce n’est plus la maladie que Jésus distingue du péché, mais le péché qui est la vraie maladie, le vrai handicap, la vraie lèpre. L’action de Jésus n’est pourtant pas celle d’un prêtre du Temple qui examine, à distance, la lèpre, ni celle d’un scribe pharisien qui détermine où est le pur, qui est le pécheur et en quoi. Jésus se compare au médecin, celui qui touche, palpe, se compromet au plus près de la maladie en vue d’une guérison. Manger avec les pécheurs pourrait être un risque : celui d’être contaminé et acquiescer à leurs actes peccamineux. Mais avec Jésus, manger avec les pécheurs prend un aspect médicinal. C’est de l’ordre du vital, du secours à la personne en danger… bref,  du Salut ! À moins que ce dernier ait déjà eu lieu.

Appeler pour guérir

Il ne s’agit pas seulement d’une histoire sur la gentille action de Jésus mais de montrer aux scribes,  et aux disciples, quel est – ou aurait dû être – le sens même de leur vocation et de leur mission : être au plus près des pécheurs pour les guérir. Et cela, avec un unique soin, bien pauvre,  un unique rituel de purification dérisoire : appeler. Non pas corriger, admonester, ni même enseigner ou couvrir de scrupules. Non, simplement appeler. Mais il faut prendre ce mot au sens fort. Dans la Bible, appeler est un acte d’autorité comme celui qui revient au père pour donner un nom à son enfant4. Appeler les pécheurs c’est les inviter à une renaissance, à entrer dans une filiation. Ce verbe signifie aussi héler, ainsi Dieu appelant ses prophètes tel Moïse (Ex 3,4) pour les faire venir à lui et leur donner une place dans sa mission. Et Lévi,  en rassemblant dans sa maison, d’autres pécheurs et publicains  autour du Christ, n’a-t-il pas accompli sa mission de disciple ? Il sait lui ce que Jésus peut opérer (sans jeu de mots… enfin si !)

Sans médecin, le blessé ou le malade, ignorant en la matière et trop faible, ne peut se guérir par lui-même. Ainsi, du pécheur. Par ses propres moyens, il ne pourra s’en sortir. Qui d’ailleurs peut se dire sain de tout péché ? Comme le médecin va à la rencontre de ses patients et connaît le soin à apporter, ainsi Jésus vient au milieu des pécheurs. Inutile d’attendre qu’ils descendent du toit. Au contraire, il est urgent, vital qu’il aille vers eux. Il est celui qui peut pardonner sur terre, hic et nunc, il nous l’a démontré.

Le soin est sa Parole, son appel : Viens et suis-moi. La guérison : une réponse. Non plus, à la manière des Pharisiens, un retour à la Loi et à une bonne morale, mais une réponse simple, concrète et positive à l’appel du messie de Dieu : se lever et le suivre. Dès lors, le repas de Jésus avec les pécheurs est déjà le signe de leur rétablissement, une noce festive comme autour d’un époux…

à suivre


> Lire ou relire tous les épisodes <<

Marc 2,13-17


 

  1. Matthieu en Mt 9,9
  2. D’une part il est contaminé  – l’impureté étant contagieuse – par ces païens, leurs mœurs, leurs divinités… Et d’autre part, Lévi travaille pour ces occupants et non pour le peuple du Dieu d’Israël. Ce qui constitue en soi un péché (Dt. 29,17). Et pour en rajouter, son activité consiste à percevoir les taxes demandées par les autorités romaines et d’y ajouter librement, très librement, son propre revenu. Les publicains sont ainsi considérés comme des voleurs, se rémunérant de manière contraire à la Loi, en lésant leurs propres frères israélites (Lv 25,35 sv.)
  3. En associant ces derniers aux publicains, Marc suggère qu’il s’agit de pécheurs notoires, ne suivant ordinairement pas les préceptes de la Loi de Moïse. De mauvais juifs pourrait-on dire.
  4. Il y a aussi en ce sens, une idée de possession ou d’autorité paternelle. En Gn 1, Dieu appelle, nomme les éléments. En Gn 2,23 Adam appelle/nomme Eve. Gn 17,5 Dieu appelle Abram du nom d’Abraham…
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