Le fou de la maison contre la maison du fort (Mc 3,20-35)

Le fou de la maison contre la maison du fort (Mc 3,20-35)

(article modifié le : mercredi 5 septembre 2018)

L’épisode précédent de l’institution des Douze soulignait la prétention de Jésus à la restauration du royaume d’Israël.  Maintenant, le récit de Marc nous amène à voir et entendre la réaction de son entourage. Cette mention de la famille, qui intervient deux fois (3,20-21; 3,31-35), encadre la réaction des scribes (3,22-30). Le passage doit donc être regardé dans son unité.

Le fou de la famille

Jésus vient à la maison et, à nouveau, s’y rassemble la foule  de sorte qu’ils ne pouvaient pas même manger de pain. L’ayant appris, les siens sortirent pour s’emparer de lui, car ils disaient : « Il est hors de sens. » (3,20-21)

Nous quittons la montagne pour revenir à la maison de Capharnaüm,  lieu de rassemblement qui maintenant déborde et ne laisse aucun répit à Jésus et ses disciples. La foule, chez Marc, a toujours ce côté oppressant qui vient souligner l’attirance suscitée par Jésus. Est-ce pour ses paroles, ses guérisons ou son désir de « reconquête » comme le laissait entendre le récit précédent ? Sans doute un peu de tout cela. La faim de sa parole, de son salut, les empêche paradoxalement de manger le pain. Comme s’il y avait une faim, un manque à rassasier que, bientôt, le récit de Marc comblera.

Les siens, sa famille, viennent aussi à sa rencontre mais pour un tout autre motif. À leurs yeux, Jésus est tombé dans la folie. D’où leur vient ce diagnostic ? Est-ce en raison de cette foule considérable, de ses miracles et exorcismes ? Il  faut regarder ce passage à la lumière du précèdent. Rassemblant la multitude du Nord au Sud, instituant les Douze depuis une montagne, Marc mettait en exergue le dessein « royal » de Jésus.

La réaction de ses proches vient donc souligner l’irrationalité d’une telle intention. Effectivement, du point de vue des siens, Jésus est un petit gars de Nazareth, rien de plus ! Au regard de son lien familial rien ne le prédispose, chez Marc, à la conquête du trône. Et son armée ? Douze gars sans compétence en la matière, des pêcheurs  sans filet, des estropiés, des malades, des femmes, des lépreux guéris… une armée plutôt bancale. De manière pragmatique, Marc nous invite donc à réinterpréter le récit de l’appel des disciples et du choix des Douze. Si d’un point de vue humain, Jésus ne peut revendiquer une action ‘politique’, sans doute faut-il chercher ailleurs ? Et de quel royaume de Dieu s’agit-il ?

Béelzéboul et son empire

Mais les Scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il est possédé de Béelzéboul » et « C’est par le prince des démons qu’il chasse les démons. » Jésus les appela à lui et leur dit en parabole : « Comment satan peut-il expulser satan ? » Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir; et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut se maintenir. Si donc Satan s’est dressé contre lui-même, il est divisé, il ne pourra pas tenir, et s’en est fini de lui. (3,22-26)

Venant de Jérusalem, et donc eux-aussi étrangers à la foule, les scribes avancent ici une autre interprétation. Si Jésus ne peut s’appuyer sur une force armée sans doute peut-il compter sur une force « surnaturelle », comme le montre déjà ses miracles et exorcismes, mais une force venant du monde des démons.

Accusé d’avoir perdu la raison, Jésus raisonne pourtant intelligemment et démonte l’argumentation de ses adversaires. Si son pouvoir miraculeux venait du prince des démons, Béelzéboul1,  il ne pourrait combattre contre ces mêmes démons. C.Q.F.D. Mais Jésus va plus loin. L’image d’une lutte d’un semblable contre ses semblables passe ainsi du royaume à la maison, en son sens domestique de famille. On y revient.

Si les scribes voulaient faire de lui un agent de l’empire de Béelzéboul, prince des démons, Jésus les invite à revenir à la royauté de Dieu qu’il annonce et revendique (Mc 1,15). Ce royaume n’est pas celui de Satan, mais celui de Dieu, et l’agir de Jésus ne s’appuie pas sur la division mais sur l’unité et le rassemblement tel qu’il s’est donné à voir au bord de la mer. Ce terme de ‘royaume’ est donc à redéfinir.

Ainsi, Jésus prend appui sur une autre image, celle de la maison familiale, où habitent généralement les personnes d’un même clan de plusieurs générations : père, mère, aïeux, frères et sœurs, époux, épouses, enfants… Dès lors, il éclaire à nouveau frais ce royaume à venir et le choix des Douze. Ainsi pour Marc, ce ne sont pas les douze tribus que Jésus veut reconstituer, mais douze frères, tels les douze fils de Jacob-Israël, qu’il vient réconcilier. Son royaume n’est pas un empire à conquérir mais une famille à aimer et à rassembler. Et cela change bien des choses.

L’homme fort

Mais personne ne peut entrer dans la maison du fort, piller ses biens, s’il n’a pas d’abord lié ce fort ; alors il pillera sa maison. (3,27)

Ce verset est le cœur du discours de Jésus. Certes, il y a bien une conquête avec ses pillages, une maison à conquérir. Non pas la maison dynastique de David, mais la maison du « fort ». Ce fort c’est ici celui que les scribes appelait Béelzéboul. Mais nommer déjà c’est personnifier, humaniser. La suite de l’évangile le montera, ce sont les hommes que Jésus vient nommer et humaniser, non les démons. Ainsi dans la bouche de Jésus, ce Béelzéboul ou ce Satan (l’ennemi) n’est qu’un fort sans humanité. C’est lui que Jésus doit combattre en vue d’établir le règne de Dieu, ce rassemblement définitif, ce nouvel Eden en attente.

Jésus se présente ici comme l’envoyé de Dieu qui est capable de lier cet ennemi puissant et d’expulser tout le mal de sa maison, comme l’annonçait le prophète Jérémie : Celui qui a dispersé Israël le rassemblera, et le gardera comme un berger son troupeau. Car le Seigneur a racheté Jacob, Il l’a délivré des mains d’un plus fort que lui (Jr 31,11-10).  Sa force contre ce fort ennemi, son arme plus efficace que ce Mal réside dans le pardon de Dieu.

L’arme du pardon

« En vérité, je vous le dis, tout sera remis aux fils des hommes, les péchés comme les blasphèmes qu’ils auront proférés. Mais celui qui aura blasphémé contre l’Esprit-Saint n’obtiendra jamais de rémission; il est coupable d’un péché éternel. » Cela parce qu’ils disaient : « Il est possédé d’un esprit impur. (3,28-30)

Si le monde du Mal est lié, pillé, vidé, le monde des hommes est délié et rempli du pardon y compris envers les pires péchés comme le blasphème, le refus conscient de Dieu. Le royaume devient ainsi une maison de réconciliation avec Dieu et entre frères.

À l’exception d’un péché, cependant. Ce péché contre l’Esprit Saint est, dans ce contexte, LE péché contre Dieu et contre son Fils. Refuser sciemment le dessein de Dieu, sa réconciliation, son royaume et son messie, c’est se condamner soi-même. C’est le risque que prennent ici les scribes, à qui ce message est destiné.  En considérant Jésus non comme le Fils bien-aimé qui a reçu l’Esprit Saint (1,10-11) mais comme un homme possédé d’un esprit impur, ils s’opposent à la ‘maison’ que Jésus vient bâtir pour eux. Ils s’excluent d’eux-mêmes, par leur attitude, de cette maison familiale débordante de Sa charité et Son pardon. À moins qu’ils ne se convertissent à sa parole ‘fraternelle’. Ainsi pour Marc, seule l’adhésion à la personne de Jésus ouvre au salut.

La vraie maison de Jésus

Arrivent sa mère et ses frères. Se tenant dehors, ils l’envoyèrent appeler. la foule était assise autour de lui, et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors, ils te cherchent. » Il leur répondit : « Qui sont ma mère et mes frères ? » Puis, promenant ses regards sur ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit  : « Voici  ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » (3,31-35)

Après avoir redéfini le royaume de Dieu en terme de « maison », Jésus invite maintenant à reconsidérer ce dernier concept. Appartenir à une famille implique un lien héréditaire, de sang ou d’adoption. Appartenir au royaume d’Israël, à la maison de Jacob, c’est revendiquer une filiation dans l’une des douze tribus. Or Jésus vient ici bouleverser le mode habituel d’admission. Exit l’avantage acquis de l’hérédité et de la circoncision de la chair. La famille de Dieu est ainsi redéfinie non plus en terme d’avantages reçus à la naissance, mais de conversion du cœur et d’adhésion à la parole et à la volonté du  Père, ce qu’annonçait déjà le prophète Jérémie :

 Ainsi parle le Seigneur aux hommes de Juda et aux habitants de Jérusalem: Défrichez votre champ, ne semez pas parmi les ronces ! Soyez circoncis pour le Seigneur, ôtez le prépuce de votre cœur, hommes de Juda et habitants de Jérusalem ! (Jr 4,3-4)

à suivre… dans les champs et les ronces !


> consulter les articles précédents <

Marc 3,20-30


  1. Béelzéboul : ce terme apparaît uniquement dans les évangiles synoptiques. Il pourrait faire référence à la divinité philistine Beel-zebub de 2R 1,2-6, ou à Baal dieu païen de Canaan. Quoi qu’il en soit, il revêt ici la figure du chef de tous les démons.

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