La femme hémorroïsse et la fille de Jaïre (Mc 5,21-43)

La femme hémorroïsse et la fille de Jaïre (Mc 5,21-43)

(article modifié le : mercredi 5 septembre 2018)

5,21-43 L’hémorroïsse et la fille de Jaïre

La même autre rive

Quand Jésus eut de nouveau traversé en barque vers l’autre rive, une foule nombreuse s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer. Alors vint un des chefs de la synagogue, du nom de Jaïre, qui en le voyant, se jeta à ses pieds, et le pria avec instance, disant : « Ma petite fille est à l’extrême; viens pour que tu lui imposes les mains, pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Alors il s’en alla avec lui, et une foule nombreuse le suivait et le pressait de tous côtés. (5,21-24)

Après la rive de la Décapole, nous voilà de retour en terre ‘synagogale’. Nous y retrouvons la foule et le bord de mer, comme à Capharnaüm. Et c’est peut-être bien là que nous sommes. Marc ne précise pas. Il indique seulement une ‘autre rive’. D’une autre rive à l’autre, qu’y a-t-il de différent ? Effectivement, comme en Décapole, un homme vient, se prosterne et le prie avec insistance. On pourrait croire au même tableau si l’homme ne nous avait pas été  présenté comme un des chefs de la synagogue1. Habituellement, Jésus vient et enseigne à la synagogue, cette fois-ci une autorité synagogale vient à lui et le supplie.

Cet homme de la synagogue n’a plus que Jésus comme recours pour voir sa fille sauvée d’une mort imminente. Comment ne pas répondre à une telle situation ? On peut même passer outre la demande de ce père qui donne à Jésus le mode d’emploi de la guérison : l’imposition des mains. Et la foule, toujours, qui presse Jésus, celui que Jaïre considère comme un thaumaturge.

Seulement ses vêtements

Or il y avait une femme atteinte d’un flux de sang depuis douze ans; elle avait beaucoup souffert de nombreux médecins, et dépensé tout son avoir, mais sans profiter d’un mieux, au contraire elle avait vu son mal empirer. Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule par derrière et toucha son vêtement. Car elle disait : « Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée. »  Aussitôt l’origine de son sang se tarit et elle sentit en son corps qu’elle était guérie de son affliction.  (5,25-29)

Il y avait pourtant urgence, cependant Marc insère une autre scène dans ce récit. C’est une femme, anonyme, sans statut honorifique, à l’opposé du « chef » Jaïre. La médecine n’a rien pu faire pour elle, au contraire la voilà ruinée et son mal aggravé. Elle vient, non au devant de Jésus, mais par derrière, dans la foule. Jaïre veut que Jésus touche sa fille de ses mains, la femme souhaite toucher au moins son vêtement. Jaïre vit l’urgence du drame, cette femme, est ‘juste’ malade depuis douze ans. L’hémorragie dont elle souffre2 fait d’elle une impure, exclue d’une vie sociale normale3 et de la synagogue de Jaïre. Ce dernier demandait un geste « professionnel » de guérisseur : l’imposition des mains. Elle ne lui a rien demandé, elle a seulement « touché son vêtement » et a été guérie aussitôt.

Ta foi t’a sauvée

Aussitôt, Jésus sut en lui-même qu’une force était sortie de lui, et, se retournant dans la foule, il dit : « Qui a touché mes vêtements ? » Ses disciples lui disaient : « Tu vois la foule qui te presse de tous côtés, et tu dis : Qui m’a touché ? » Et il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds, et lui dit toute la vérité.  Or, Jésus lui dit : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix, et sois guérie de ton affliction. » (5,30-34)

Comme s’il n’avait pas mieux à faire, comme si une enfant mourante ne l’attendait pas, Jésus s’arrête aussitôt et cherche à savoir qui lui a « pris » de sa puissance. Les disciples soulignent cette attitude étrange. Tout le monde le presse, le touche, sans doute aussi pour obtenir un petit bout de miracle. Mais lui cherche à savoir, à connaître, celle qui l’a touché et il cherche du regard cette femme-là. Quitte à prendre son temps. La femme qui se dénonce apparaît craintive et tremblante, comme si elle se reprochait de lui avoir « volé » sa guérison. Sa prosternation et ses paroles révèlent son sentiment de culpabilité et ses regrets.

Les priorités de Jésus ne sont pas les nôtres. D’aucun d’entre nous aurait laissé là la pauvre femme pour secourir à grands pas l’enfant du chef de la synagogue. Nul ne se serait arrêté pour une femme souffrant depuis douze ans et qui aurait bien pu attendre un peu. Jésus affirme ici sa vraie liberté. Il n’est pas soumis à la synagogue, ni à ses chefs, ni à nos échelles de valeurs. En s’arrêtant il montre l’universalité de son action qui atteint jusqu’au pauvre en attente. Jaïre veut voir sa fille guérir. Jésus voit aussi en cette femme, sa fille. Il la désigne non comme une voleuse de miracle mais l’accueille dans une relation filiale. Il lui donne ici ce qu’elle n’avait pas ou plus. Non pas la santé seulement, mais la reconnaissance aimante. Jésus ne profite pas d’elle comme ses médecins l’ont fait. Elle a pris et il lui donne encore, sans mesure. Elle voulait « juste » guérir mais il lui offre le salut, la paix et la guérison.

Ta foi t’a sauvée. Va en paix… Sois guérie… N’avait-elle pas déjà été guérie ? Et d’où tient-elle cette foi ? La foi de la femme n’est peut-être pas seulement à chercher dans sa confiance en Jésus qui pouvait la guérir juste par son vêtement. Ce serait une foi un peu « superstitieuse. »  Il faut aussi savoir reconnaître la foi de la femme quand elle se jette à ses pieds pour lui dire la vérité. Elle a répondu ici à son appel. Il la cherchait du regard, elle est venue lui parler en vérité. Là est sa vraie foi. Cette foi l’ouvre au salut, c’est à dire à la condition de disciple. Et bien plus, elle est invitée à retourner à la vie,en paix vers les siens, non pas tourmentée ou honteuse, mais pleine de confiance.

Crois seulement

Il parlait encore, lorsque virent des gens du chef de la synagogue lui dire : « Ta fille est morte, pourquoi ennuyer encore le Maître ? » Mais Jésus sans tenir compte de la parole qui venait d’être prononcée, dit au chef de la synagogue : « Ne crains pas, crois seulement ».  Et il ne permit à personne de l’accompagner, si ce n’est à Pierre, à Jacques et à Jean, le frère de Jacques. (5,35-37)

Certes, Jésus a perdu du temps mais ne lui imputons pas cette mort dramatique. Le récit ne va pas dans ce sens. La mort est inéluctable, soudaine, comme la tempête. Mais pour les serviteurs de Jaïre, elle rend inutile le déplacement de Jésus, le maître (enseignant, didascale). C’est ce même terme qui désignait Jésus dans la bouche des disciples affolés dans la tempête : « Maître… nous périssons. » Jésus, une fois de plus, est confronté à la mort, mais cette fois-ci elle est effective. La remarque des serviteurs révèle leur manque de foi. À leurs yeux, le ‘maître’ serait impuissant en la matière. Jésus va à l’encontre de ce verdict définitif et demande à Jaïre d’avoir la foi, seulement. Jaïre est invité à suivre l’attitude humble de la femme qui s’abaissait pour au moins toucher son vêtement, et répondre à sa Parole, à l’image de  Pierre, Jacques et Jean qu’il a pris avec lui.

Talitha, qoum  !

Ils viennent à la maison du chef de la synagogue, et là il observe le tumulte de ceux qui  pleurent et poussent de grands cris. Il entre et leur dit : « Pourquoi ce tumulte et pourquoi pleurez-vous ? L’enfant n’est pas morte, mais elle dort. » Et ils se moquaient de lui. Mais lui, les ayant tous fait sortir, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui, et entre là où était l’enfant. Et prenant la main de l’enfant, il lui dit : « Talitha qoum ! » ce qui veut dire « Jeune fille, je te le dis : lève-toi ! » Aussitôt la jeune fille se leva et marchait, car elle avait douze ans ; et ils furent aussitôt bouleversés d’une grande stupeur. Et Jésus leur recommanda vivement de ne pas faire connaître cela; puis il dit de lui donner à manger. (5,38-43)

La cérémonie du deuil a déjà pris place : pleurs et cris emplissent la maison. En indiquant que l’enfant dort Jésus ne pose pas un diagnostic médical. Il annonce que cette mort ne sera pas définitive. Il suggère ainsi le proche retour à la vie de la fillette, suscitant moqueries et incrédulités. En vidant la maison de ses pleureuses et des moqueurs, Jésus met fin à ce manque de foi.

Il n’imposera pas les mains comme lui avait demandé Jaïre. Il lui prend la main, simplement, comme pour la belle-mère de Pierre. Mais Marc met surtout la parole de Jésus en avant en la citant en araméen puis en grec (en français pour nous). Qoum ! Debout ! un ordre récurrent dans la Bible et  majoritairement mis dans la bouche de Dieu lorsqu’il s’adressait à Abraham, Jacob, Moïse, Samuel, David et bien d’autres. Ce petit mot évoque la puissance de la Parole de Dieu. Ce Dieu qui avait déjà permis le retour à la vie du fils de la veuve de Sarepta par Élie le prophète (1R 17,17-24). De même pour Élisée qui redonnera vie à l’enfant de la Shunamite (2R 4,20-37). À l’image de ces prophètes, Jésus manifeste le ‘retour’ de Dieu sur le devant de la scène, un  Dieu de Vie et d’Espérance, vainqueur de la mort. La fillette a douze ans, le même nombre d’années que la maladie de la femme hémorroïsse. Elles sont ainsi réunies toutes deux, dans la vie que Dieu donne à profusion par la Parole de Jésus. L’avènement de ce règne de Dieu ne concerne plus seulement un pouvoir sur la mer et le ciel, sur la Légion du Mal, mais maintenant sur la maladie et la mort.

Pourtant Jésus, qui avait missionné le Gérasénien de la Décapole, ordonne le silence à ces témoins remplis de stupeur et bouleversés. Étrange instruction. Comment ce miracle pourrait-il être caché de tous ? Mais le silence demandé a d’abord pour objet l’identité divine et messianique de Jésus. Car la foi au Christ ne peut se fonder uniquement sur des évènements miraculeux. La révélation du règne de Dieu ne saurait s’imposer de la sorte. Jésus demande un silence qui attendra son dernier cri sur la croix pour être rompu.

Il ne reste qu’à donner à la jeune fille de quoi se restaurer. Mais de quelle nourriture ?

à suivre


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Mc 5,21-43


  1. titre donné à de généreux bienfaiteurs d’une synagogue, et pas seulement aux hommes en charge du culte et de la communauté. Mais les deux ne sont pas incompatibles.
  2. Certains pensent que le récit décrit une ménorragie, une perte abondante de sang  lors des règles anormalement longue. Mais je ne suis pas médecin.
  3. En ce premier siècle, l’impureté est considérée comme contagieuse. Beaucoup, notamment les plus pieux, éviterons son contact.

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