Prophète en sa patrie ? (Mc 6,1-6)

Prophète en sa patrie ? (Mc 6,1-6)

(article modifié le : jeudi 22 février 2018)

Mc 6,1-6a Nul n’est prophète en son pays

L’échec annonciateur

Jésus sortit de là. Il vient dans sa patrie et ses disciples le suivent. Et le sabbat venu, il se mit à enseigner dans la synagogue. En l’écoutant, beaucoup étaient frappés d’étonnement et disaient : « D’où lui vient cela ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ? et ces miracles qui adviennent par ses mains ? N’est-il pas, celui-ci, le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ?  » Et il était pour eux une occasion de chute. (6,1-3)

Jésus, ses disciples, une synagogue, un enseignement… schéma classique. Seul le lieu est  nouveau : sa terre natale, Nazareth. Marc ne cite pas la ville. Ce qui se passe ici pourra aussi se dérouler  ailleurs qu’à Nazareth. Car, l’échec de Jésus reflète déjà le verdict de la Passion mais aussi l’opposition à l’Évangile par une large partie du Judaïsme où il est né.

Après les succès de ses enseignements, ses miracles, ces foules nombreuses, l’épisode demeure étonnant. Seuls les habitants de la Décapole païenne avaient réservé un mauvais accueil à Jésus. Mais, ici, chez lui, on se serait attendu à plus d’enthousiasme. Jésus est maintenant une occasion de chute, un scandale, c’est à dire un empêchement, un obstacle ! mais à quoi ? et pourquoi ? Reprenons plus en détail le récit.

D’où lui vient cela ?

À travers l’évocation de sa sagesse et de ses miracles, le récit nous permet de faire mémoire. La sagesse donnée nous rappelle ses paraboles du Règne de Dieu (Mc 4). Ces dernières suscitaient le questionnement de ses propres disciples  : « Ceux qui l’entouraient … se mirent à l’interroger sur les paraboles. » (4,10-12). Mais ce n’est pas tant le contenu qui ici interpelle les Nazaréens, mais la question des origines d’une telle sagesse ? Le texte sous-tend que ni son enfance, ni son éducation ne suffisent à l’expliquer. Il en est de même à propos des miracles faits par ses mains évoquant tout aussi bien la belle-mère de Pierre, le lépreux, la fille de Jaïre que l’ensemble de ses miracles. Et Dieu sait si depuis le début nous en avons vécus. Rien n’échappe à ses mains et à sa Parole. Son autorité a combattu avec succès tous les éléments nuisibles : la tempête, une légion de démons, la maladie et la mort. D’où tient-il ce pouvoir ?

N’est-il pas …

Le charpentier ?  Pour les locaux, Jésus est un artisan qui travaille de ses mains. Son apprentissage ne le prépare pas à la prédication. Son savoir-faire manuel n’est pas destiné à la guérison ni aux miracles. Jésus est charpentier il ne peut donc être ni maître de sagesse, ni thaumaturge.

Le fils de Marie et le frère de… et ses sœurs ? Sa filiation et sa fratrie sont connues. Ce qu’il est ne vient donc pas d’une noble hérédité. Est-ce un hasard si les gens de Nazareth omettent (chez Marc, voir note 1 ) de mentionner le père : Joseph ? Il est probable que Marc l’ait « oublié » à dessein. Ce silence nous est destiné. Nous qui avons « suivi » Jésus depuis le début de notre lecture nous sommes en mesure de répondre à ces gens de Nazareth.

Non, effectivement ce charpentier n’est pas maître de Sagesse, ni thaumaturge. Et si nous ne connaissions ni sa mère ni ses frères, à l’inverse des Nazaréens, nous connaissons le Père qui s’est manifesté au Jourdain. Ses frères sont ici nommés. Ils sont quatre : Jacques, Joset, Jude et Simon. Mais nous en connaissons d’autres : Simon, André, Jacques, Jean,… jusqu’à Judas. Et si ces sœurs sont parmi eux, nous savons que tous celles et ceux qui font la volonté de son Père sont ses frères, ses sœurs, sa mère…(3,35).

Fin des certitudes mondaines

Les gens de Nazareth ont défini Jésus en fonction de leur connaissance, de leur savoir. Ils n’ont su accueillir une nouveauté, ni se laisser transformer par sa parole, par sa présence. Pour eux il est impossible que Jésus soit autre « chose » qu’un-charpentier-bien-de-chez nous, et surtout pas « Messie », « Fils de Dieu » ou « Roi ». Leur manque de foi est caractéristique d’un refus de conversion.

Se mettre à l’écoute de Jésus et le suivre, mettre sa foi en Lui et au Règne qu’il annonce, c’est pourtant accepter des abandons et des déplacements. Laisser ses filets pour devenir pêcheurs d’hommes. Abandonner son bureau de taxes et le suivre jusque dans des contestations. Se reconnaître ignorant à l’écoute de ses paraboles et incrédules dans les tempêtes, etc.   Et sans doute encore devrons-nous abandonner bien de nos a-priori et de nos certitudes mondaines pour accepter un mystère qui se dévoile peu à peu.

La figure prophétique

Jésus leur disait : « Un prophète n’est sans honneur que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison. » Et il ne put faire là aucun miracle, sinon envers quelques malades qu’il guérissait en imposant les mains. Et il s’étonnait de leur manque de foi. Et il parcourait les villages alentours en enseignant. (6,4-6)

Face à leurs doutes, Jésus laisse entrevoir quelques éléments de réponses. Il évoque ainsi la figure du prophète. Il ne s’y identifie pas mais en fait juste allusion l’occasion de cette maxime : « Nul n’est prophète en son pays ! » Or le prophète est justement celui que Dieu choisi indépendamment de sa naissance ou de ses compétences.

Le prophète Amos2 n’était qu’un bouvier et Jérémie3 beaucoup trop jeune, et pourtant le Seigneur a fait d’eux des prophètes. Même Moïse avouait à Dieu qu’il n’était pas doué pour parler (Ex 4,10). Ainsi, Jésus rappelle, à travers la figure du prophète, les choix étonnants de Dieu libre de toutes conventions et critères humains.

En associant la figure du prophète à celle du mépris, Jésus rappelle également que ces mêmes prophètes choisis par Dieu n’ont pas forcément fait l’unanimité des leurs, avant d’être reconnu. Ainsi, Jérémie sera méprisé et jeté dans une citerne (Jr 37,4-6). Déjà se profile pour Jésus ce rejet des siens… La foi au Christ devra passer par la croix.

Un prophète comme toi

Mais une autre figure apparaît. Celle du prophète annoncé par Moïse : C’est un prophète comme moi que le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères; c’est lui que vous écouterez (Dt 18,15). Ce prophète est déjà l’annonce de la venue d’un libérateur, d’un messie, qui comme Moïse sera le serviteur de Dieu pour délivrer son peuple et faire entendre sa  Parole. Ce nouveau Moïse est pris du milieu de toi, d’entre tes frères. Or nous sommes bien, au milieu de la terre natale de Jésus et en présence de ses frères et  sœurs.

Nul n’est prophète en son pays, adage sans doute connu de tous, mais ici ce n’est plus n’importe quel prophète. C’est le Messie attendu tel un nouveau Moïse. En Jésus nous avons entendu les paroles même de Dieu. Parole de Dieu qui rassemble, gouverne et guide son peuple sur terre, en mer et dans la  tempête. Parole de Dieu qui combat une légion de démons lors d’un séjour en Décapole et Parole de Dieu qui fait renaître à la Vie la fille de Jaïre. Ces trois derniers épisodes nous évoquaient déjà la délivrance des fils d’Israël au temps de Moïse. Là, Dieu exprimait sa souveraineté par les plaies d’Égypte, par le passage de la mer, par le combat contre Pharaon et son armée, et enfin par le don de la vie et du salut à son peuple.

Le reconnaître librement

PssionEt pourtant, ils ne le reconnurent pas. Il était pour eux une occasion de chute… et Jésus s’étonnait de leur manque de foi. Même le livre du Deutéronome annonçait que l’accueil de ce nouveau Moïse ne relevait pas d’une évidence qui s’imposerait d’emblée, mais nécessiterait un discernement dans la foi : « Peut-être vas-tu dire en ton cœur, comment saurons-nous ?« (Deut. 18,18-22 voir note4).

Dieu n’est pas Pharaon, ni Empereur pour s’imposer par la force. Si ce nouveau Moïse, ce nouveau sauveur, est pris d’entre tes frères, c’est pour demeurer ton frère et non pour devenir ton maître. Ou devenir ton maître en te servant et t’aimant jusqu’au bout comme un frère.

à suivre


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Mc 6,1-6


  1. Seul Marc précise que Jésus est charpentier en omettant la référence à Joseph. Chez Mt 13,54-58, Jésus est le fils du charpentier. Chez Luc 4,2, Jésus est ‘juste’ le fils de Joseph.
  2. Amos, prophète au VIII°s av. JC, témoigne : « Je n’étais pas prophète, je n’étais pas fils de prophète, j’étais bouvier, je traitais les sycomores mais le Seigneur … m’a dit: Va ! prophétise à Israël mon peuple. » (Amos 7,14-15) »
  3. Jérémie, prophète au VI°s. av.JC, se plaint « La parole du Seigneur s’adressa à moi : … Ah ! Seigneur Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune ! Le Seigneur me dit: Ne dis pas: Je suis trop jeune. Partout où je t’envoie, tu iras; tout ce que je te commande, tu le diras. » (Jérémie 1,4-8 )
  4. Je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Si un homme n’écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme. Mais si un prophète a l’audace de dire en mon nom une parole que je n’ai pas ordonné de dire, et s’il parle au nom d’autres dieux, ce prophète mourra. Peut-être vas-tu dire en ton cœur : « Comment saurons-nous que cette parole, Le Seigneur ne l’a pas dite ? » Si ce prophète a parlé au nom du Seigneur, et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors le Seigneur n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre. (Deut. 18,18-22)

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