Hérodiade et le baptiste (Mc 6,14-29)

Hérodiade et le baptiste (Mc 6,14-29)

(article modifié le : jeudi 22 février 2018)

Mc 6,14-29 Hérode et la mort du baptiste

Des disciples à Hérode

Or le roi Hérode entendit parler de Jésus, en effet son nom était devenu célèbre, et on disait : « Jean le baptiste s’est réveillé d’entre les morts : c’est pourquoi  s’opèrent en lui ces miracles. » Mais d’autres disaient : « C’est Élie » ; et d’autres : « C’est un prophète, comme l’un des prophètes. » Ce qu’Hérode ayant entendu, il dit : « Ce Jean que j’ai fait décapiter, c’est lui qui est ressuscité. » (6,14-16)

Ce passage sur Hérode (6,14-29) est situé entre l’envoi des Douze (6,7-13) et leur retour (6,30). Marc a ainsi placé au cœur de la mission des Apôtres, le martyr du baptiste qui évoque ainsi le risque pris par les serviteurs de l’Évangile depuis Jésus jusqu’à ses disciples de tout temps. Nous pouvons déjà l’entendre ainsi dans la bouche d’Hérode pour qui Jésus est du même bois que Jean-Baptiste, annonçant déjà la condamnation, la mort et la résurrection du Christ. Le martyr du baptiste présage déjà la croix du Christ.

En plus de Jean, d’autres figures sont évoquées pour cerner Jésus et comprendre sa célébrité. Élie est le prophète attendu à la fin des temps. Son retour annonce le Messie, le Jugement dernier et le règne de Dieu selon Malachie (Mal 3,19-24). D’autres suggèrent la figure d’un des prophètes. Il ne s’agit pas ici de minorer ce qualificatif de prophète. Depuis le V°s. et Malachie, plus un ne s’est levé en Israël. La venue d’un seul serait donc une bonne nouvelle pour entendre, de sa bouche, la Parole du Seigneur. Mais les prophètes sont aussi liés à un avenir funeste : « [vos pères] tuèrent les prophètes qui les avertissaient pour te les ramener » (Néhémie 9,26 ). Le baptiste, Élie ou un prophète… chacune de ces figures révèlent sans doute qui est Jésus mais sans en épuiser sa révélation.

Hérode entre avoir et être

En effet, Hérode lui-même avait envoyé arrêter Jean, et l’avait enchaîné en prison, à cause d’Hérodiade, la femme de Philippe, son frère, qu’il avait épousée.  Car Jean disait à Hérode : « Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère. » Aussi Hérodiade l’avait pris en haine, et voulait le faire périr, mais elle ne le pouvait pas. En effet, Hérode craignait Jean, sachant que c’était un homme juste et saint, et il le protégeait. Quand il l’écoutait, il était fort perplexe mais il l’écoutait volontiers. (6,17-20)

Marc présente ici la cause de l’arrestation de Jean. Ce dernier  eut le tort de rappeler ses devoirs de Juif à un prince régnant sur la Galilée et la Pérée en référence à la Loi de Moïse : Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton frère (Lévitique 18,16). Mais il y a aussi une autre affaire : Hérodiade, petite-fille d’Hérode le Grand – donc nièce de Philippe et d’Hérode Antipas !  – est par sa grand-mère, la descendante de la famille des princes Hasmonéens1. Par cette union, Hérode Antipas, l’Iduméen-Samaritain (voire note 1 et schéma ci-dessous), veut asseoir sa légitimité sur les Juifs. En dénonçant ces ‘époux’, le baptiste dénonce la perversité des gens du pouvoir. Hérodiade peut se sentir insultée.

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Mais la réaction d’Hérode est surprenante2. Il protège le baptiste (probablement de la haine d’Hérodiade). Il le considère comme un homme juste et saint, et l’écoute volontiers. Juste, saint… deux qualificatifs souvent attribués à Dieu lui-même. Hérode sait qu’en Jean et en sa parole c’est bien un ‘homme de Dieu’, un prophète du Seigneur qui parle et l’appelle à la repentance. Voilà un roi bien divisé entre son désir d’avoir Hérodiade pour reine et d’être à l’écoute de Jean le prophète.

L’intrigue d’Hérodiade

Or un jour propice arriva quand Hérode à son anniversaire, fit un banquet à ses dignitaires, à ses officiers et aux principaux de la Galilée. La fille d’Hérodiade entra et dansa. Elle plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille : « Demande-moi ce que tu veux, et je te le donnerai. » Et il lui jura : « Quoi que tu me demandes, je te le donnerai, jusqu’à la moitié de mon royaume. » Elle sortit et dit à sa mère : « Que demanderai-je ? » Elle lui répondit : « La tête de Jean le baptiste. » (6,21-24)

Nous sommes dans le cercle du pouvoir,  avec ses officiers et ses notables. Les chefs, les « têtes » de la Galilée, Hérodiade et sa fille. Une simple jeune fille – le même terme qui désignait l’enfant de Jaïre – sans pouvoir, sans cupidité mais l’un et l’autre vont lui être remis. Suite à sa danse, Hérode lui fait le serment de répondre à son désir. Serment irréfléchi et disproportionné au regard d’une danse. Sa royauté et ses sujets sont semblables à un « jeu ». Son pouvoir ne se manifeste pas pour un bien commun, mais pour une simple danse.

La jeune fille détient maintenant le pouvoir d’avoir, de posséder, jusqu’à la moitié d’un royaume. Mais que demander ? Hérodiade sa mère joue ici un rôle premier. Elle comble l’indécision de sa fille par sa satisfaction personnelle. Elle s’accapare le serment fait à sa fille, et le pouvoir d’Hérode non sur des territoires, ni sur ses richesses mais contre une vie, celle de son « ennemi ». La tête de ce baptiste doit tomber.  Car Jean est dangereux. Son armure est l’humilité d’un vêtement de peau. Son arme est sa parole  en vue d’une conversion et d’un pardon. Son armée : des gens de tous horizons venus se plonger dans la miséricorde de Dieu. Foi, espérance et charité : voilà de quoi faire vaciller toute velléité de toute-puissance et de domination. Contre cela, la prison ne suffit pas et seule la mort pourrait détruire ce trublion.

Le plat des coupables

Rentrant aussitôt avec hâte auprès du roi, elle lui fit cette demande : « Je veux, qu’à l’instant, tu me donnes, sur un plat, la tête de Jean le baptiste. » Le roi devint très triste mais à cause du serment et de ses convives, il ne voulut pas lui refuser. Aussitôt, il envoya un garde et lui ordonna d’apporter la tête de Jean. Il  partit le décapiter dans la prison.  Il apporta sa tête sur un plat et la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère. Les disciples de Jean l’ayant appris, vinrent prendre son cadavre et le mirent dans un tombeau. (6,25-29)

La hâte de la jeune fille dit, hélas, tout son acquiescement au projet funeste de sa mère. Elle en rajoute à l’horreur en demandant la tête aussitôt et sur un plat. Hérode ne peut se dédire du fait de son serment face à ses convives. Ces deux mentions révèlent le dilemme : révoquer ce serment irréfléchi et s’humilier devant ses invités; ou assumer sa bévue pour préserver sa superbe aux yeux de tous et condamner Jean. La gloriole et l’orgueil gagneront sur cette tristesse bien fugace.

À l’anniversaire de la naissance du roi couronné Hérode, sera « servi » la mort d’un homme décapité, comme un vulgaire panier de fruit. Le plat passe de main en main, de l’exécuteur à la jeune fille, de la jeune fille à la mère. Ce geste désigne les fautes et les trois coupables : l’ordre du roi orgueilleux, la demande de la fillette complice ou frivole, et la manigance funeste d’Hérodiade. Comme au jardin d’Éden (Gn 3) où l’homme dénonçait la femme et la femme le serpent, Hérodiade est désignée comme première et véritable coupable. La parole trompeuse d’Hérodiade a subtilisé le ‘cadeau’ du serment fait à sa fille, pour profiter du pouvoir d’Hérode. En se servant de l’immaturité de son enfant et  de l’orgueil de son époux, elle est arrivée à ses fins : la mort d’un juste et d’un saint.

Mais ce crime n’est pas une fin. Les disciples de Jean sont présents comme si avec eux, le ministère du baptiste allait se poursuivre : annoncer encore la venue du messie qui, disait Jean, vient après moi, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier, en me baissant, les cordons de sa chaussure (Mc 1,7-8). Jean annonce ce Messie jusque dans sa mort. Arrêté et jeté en prison, ‘trahi’ à un moment favorable lors d’une fête, condamné à mort injustement et déposé au sein d’un tombeau, le baptiste esquisse déjà la Passion. Au pouvoir de détruire des princes de ce monde, s’opposera le pouvoir de faire vivre et d’aimer, jusqu’au bout, du Christ.

à suivre


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Mc 6,14-29


  1. Les Hasmonéens sont la famille des Maccabées qui prirent le pouvoir sur la Judée fin II°s. avant JC et qui gouvernèrent la région. Hérodiade apporte à Hérode une légitimité juive et princière. Hérode est d’une lignée Iduméenne par son père, considérée comme des demi-juifs, et de souche Samaritaine par sa mère. L’histoire est complexe et je ne peux hélas tout livrer ici.
  2. Chez Marc. En réalité, il devait en être tout autrement. cf note 1.

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