La vraie pureté (Mc 7,1-23)

La vraie pureté (Mc 7,1-23)

(article modifié le : jeudi 22 février 2018)

Mc 7,1-23 Débat sur la tradition et l’impureté

La foi (limitée) des scribes et pharisiens …

Les pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblèrent auprès de Jésus. Ils virent quelques-uns de ses disciples manger les pains avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées — En effet, les pharisiens et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé les mains jusqu’au coude, suivant la tradition des anciens. Et lorsqu’ils reviennent de la place publique ils ne mangent pas sans avoir pratiqué des bains. Et ils sont attachés à beaucoup d’autres pratiques:  bains des coupes, des cruches, des plats… — Les pharisiens et les scribes lui demandèrent donc : « Pourquoi vos disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens mais mangent le pain avec des mains impures ? » (7,1-5)

Et voilà que réapparaissent pharisiens et scribes. La dernière fois que nous les avions rencontrés, les pharisiens s’étaient entendus avec les Hérodiens pour perdre Jésus (3,6) et les scribes venus de Jérusalem l’accusaient d’être possédé par Beelzéboul (3,22).  Les revoilà donc mais pour se rassembler auprès de Jésus. Le verbe est fort : ceux qui le contestaient hier viennent au rassemblement de Jésus, rejoignant ainsi les foules (2,2; 4,1; 5,21) et les apôtres (6,30). Faisant suite au récit concernant la foi des gens à Gennésareth, la venue des  pharisiens et scribes de Jérusalem près de Jésus prend des allures d’adhésion. Comme s’ils avaient reconnu en lui ce nouveau Moïse, ce Messie… Mais leur « foi » a ses limites.

La crainte de l’impureté

Comme à chaque fois où les pharisiens sont présents1, c’est l’attitude des disciples de Jésus qui est en cause : ici, ils mangent sans avoir fait leurs ablutions rituelles. Ils ne suivent pas la discipline en rigueur chez les pharisiens. Très pointilleux sur les questions de pureté, les pharisiens s’appliquaient de manière stricte, et obsessionnelle, les règles  issues de la Loi de Moïse mais aussi leurs propres traditions orales, appelée ici traditions des anciens. En caricaturant, nous pourrions dire qu’ils craignaient plus l’impureté que Dieu lui-même. Les pharisiens cherchent à se mettre à l’abri de toute impureté contagieuse2 qui les éloignerait de la volonté Divine et du Salut3.

Pureté et repas partagé

Marc souligne cette obsession des pharisiens à tout laver avant de prendre leurs repas et éviter ainsi d’être contaminés et contagieux. Il exagère sans doute en attribuant une telle attitude à ‘tous les Juifs’. Mais c’est à dessein. La contestation est sans doute celle qui oppose, en son temps, les Juifs pieux aux chrétiens Juifs. Et peut-être même une discorde au sein même des églises chrétiennes accueillant lors du repas du Seigneur, des chrétiens juifs et non-juifs : des ‘purs’ et des ‘impurs’.

Effectivement, les mains non lavées, impures, des autres disciples « interdisent » les pharisiens et les scribes de s’asseoir à la même table, et partager le même pain, sans être contaminés. D’autant que ce pain n’est plus le pain ordinaire. Il est le pain du rassemblement, ce pain donné à la multitude. Pour  prendre ensemble ce divin pain, Jésus et les disciples devraient donc se soumettre à la tradition pharisienne des anciens. Mais ce n’est pas seulement une question de discipline : c’est l’accueil même du Christ dans la foi qui est en jeu.

Isaïe et les prophètes

Il leur dit : « Isaïe a bien prophétisé  à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur s’est éloigné, loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent, enseignant des doctrines qui sont des commandements d’hommes4. Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes.(7,6-8)

Comme lors d’un procès en Israël, Jésus fait appel à deux témoins. Ce sera d’abord le prophète Isaïe, puis Moïse. Jésus déplace ainsi le grief disciplinaire vers une question plus fondamentale : la Révélation même de Dieu. Car, avec ces deux personnages, c’est toute la Loi et les prophètes qui sont appelés à la barre : toute la Parole de Dieu dans les Saintes Écritures.

En rappelant le témoignage d’Isaïe, Jésus insiste sur la dimension cultuelle que représente le pain partagé ensemble. Accueillir ce pain, c’est honorer le Seigneur et mettre sa foi en lui. Or  le vrai culte demande une disposition intérieure et pas seulement extérieure. Le cœur avant les lèvres. La foi avant la règle. L’intention avant le scrupule. Le commandement de Dieu avant la tradition des hommes. Les pharisiens sont accusés d’être ‘hypocrites’ : de privilégier le paraître à l’être, de préférer leurs traditions à la Loi.

Moïse et la Parole de Dieu

Et il leur disait : « Vous repoussez bel et bien le commandement de Dieu, pour observer votre tradition ! En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère5 ; et : Celui qui maudira son père ou sa mère, sera puni de mort6. Or vous,  vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : le secours dont j’aurais pu t’assister est qorbân, c’est-à-dire offrande … vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou sa mère, — annulant ainsi la parole de Dieu par votre tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup d’autres choses semblables. » (7,9-13)

Jésus évoque ici cette tradition des pères, le Qorbân, qui donnait la possibilité d’offrir au Temple, une somme qui aurait pu servir au soin des parents. La règle des dix commandements de Dieu était ainsi corrigée par la tradition pharisienne. Mais Jésus ne met pas seulement en exergue cette opposition entre la Loi de Moïse et la tradition des anciens. Il vient redire encore la différence d’autorité entre la Loi et les règles. La Loi (Torah) est issue de Dieu et confiée à l’autorité de Moïse, la tradition vient des hommes. Cette Loi n’est pas seulement ‘commandement de Dieu’ mais aussi ‘Parole de Dieu’ :  dessein créateur et salvateur pour son peuple. En s’opposant à la Parole de Dieu, par leur tradition, les pharisiens se mettent ainsi dans un état de péché et d’impureté. Les accusateurs se révèlent être les vrais coupables.

Si en citant Isaïe, Jésus insistait sur la relation verticale et sincère entre le croyant et Dieu, avec  le commandement de Moïse envers les parents, Jésus oblige aussi les pharisiens à voir la dimension horizontale et ‘domestique’ du repas. Manger les pains ensemble c’est vivre du don de Dieu au sein d’une nouvelle famille ecclésiale. Avec l’aspect filial c’est aussi la fraternité qui est en jeu. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. (3,35).

Écoutez !

Ayant appelé, à nouveau, la foule Jésus leur dit : « Écoutez-moi tous, et comprenez. Rien d’extérieur à l’homme entrant en lui ne peut le rendre impur; mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend impur l’homme. (7,14-157)

Écoutez… La parole de Jésus reprend, une fois de plus (4,3), les mots même de Moïse à son peuple : Écoute Israël (Dt 6,4). Il se fait l’écho de toute la Parole de Dieu et donne sens à la compréhension de l’Écriture. Il affirme ainsi son autorité divine : il est celui qui convoque, rassemble à nouveau le peuple de Dieu. Sa parole n’est pas destinée à quelques uns mais à toute la foule. Accueillir Jésus comme Messie, c’est accueillir l’universalité de son appel. Par son autorité, Jésus redonne sens à la question du pur et de l’impur.

Aussi Jésus insiste-t-il. L’opposition entre tradition et Loi est déplacée sur la question ‘primordiale’ de la foi avec cette distinction entre intériorité et extériorité, reprise de l’opposition d’Isaïe entre lèvre et cœur. Le critère de pureté extérieure n’est pas un critère de foi. C’est la foi intérieure qui devient critère de pureté.

L’interrogation des disciples

Quand il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogèrent sur cette parabole. Il leur dit : « Ainsi êtes-vous, vous aussi, sans intelligence? Ne savez-vous pas que rien d’extérieur à l’homme et entrant en lui ne peut le rendre impur, car cela n’entre pas dans son cœur, mais dans le ventre, pour sortir dans la fosse. » Ainsi il déclarait purs tous les aliments. Il disait : « Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend impur l’homme. Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les intentions mauvaises, débauches, vols, meurtres, adultères,  cupidités, méchancetés, ruse, obscénité, regard mauvais, blasphème, orgueil, déraison. Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et rendent l’homme impur. » (7,17-23)

Comme toujours, les disciples semblent ne pas avoir tout saisi. Mais leur interrogation permet de revenir sur la question des repas partagés. Les règles de pureté et de cacherout – qui interdisaient à des chrétiens juifs de prendre part au repas du Seigneur à la même table que des chrétiens incirconcis – n’ont plus lieu d’être. Le repas du Seigneur est un don divin pour une communion et une vie fraternelle. La question de l’impureté devient non une histoire de préceptes, mais de conversion à la Parole de Dieu révélée par Jésus.

La liste des mauvaises attitudes n’est pas exhaustive – désolé. Elle vient ici  s’opposer à la première liste des purifications extérieures des lavages et bains rituels listés plus haut : mains, coupes, cruches, plats… Ces attitudes appellent à la conversion du croyant. Mais, il ne faudrait pas passer d’un scrupule à un autre, et mettre toutes nos forces dans des efforts vains, tels le nettoyage des plats, pour devenir parfait ou pire le paraître.

Comme Jésus le soulignait à la suite d’Isaïe et de Moïse, se purifier c’est se rapprocher de Lui, de tout son cœur. Suivre Jésus, vivre de sa grâce, manger ensemble et fraternellement son pain… devient la véritable purification et purification n’est pas perfection.

à suivre


> Lire ou relire les articles précédents <


  1. Les questions des pharisiens concernent toujours la pratique des disciples (2,14 le repas avec les pécheurs, 2,18 le jeûne des disciples, 2,24 la cueillette un jour du sabbat, 10,2 la répudiation, 12,13 le paiement des taxes). Quant aux scribes leurs interventions touchent essentiellement à l’identité et l’autorité de Jésus (1,22, 3,22 Beelzéboul, 11,18.25 l’autorité de Jésus, 12,32-38 Le premier commandement…).
  2. Le Seigneur étant un Dieu de Vie et de bonté, tout ce qui relève de la maladie, de l’écoulement du sang, du péché… éloigne de Dieu et donc du Salut. Les ablutions et bains rituels sont une manière de retrouver un état de pureté provisoirement.
  3. Encore aujourd’hui, dans un monde soi-disant profane, on observe cette recherche de pureté : cures de détox en tout genre, produits naturels ou bio ou végan, exercices de méditations yogiques, pour se laver de tout parasite ou fluide impur, se racheter de mauvaises conduites, être à l’abri d’une contamination chimique et mortifère, avoir une ‘vie pure’ garantissant un bien-être « éternelle » à renouveler… Recherche souvent scrupuleuse et vaine.
  4. Is 29,13
  5. Ex 20,12; Dt 5,16
  6. Ex 21,17; Lv 20,9
  7. le verset 16 « Que celui qui a des oreilles qu’il entende » est un ajout tardif. Les plus nombreux et anciens manuscrits n’en font pas mention.

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