Les miettes d’une femme syro-phénicienne (Mc 7,24-31)

Les miettes d’une femme syro-phénicienne (Mc 7,24-31)

(modifié le: mercredi 5 septembre 2018)

7,24-31 La foi d’une syro-phénicienne.

L’audace discrète de l’Évangile

Se levant, Jésus partit d’ici, vers le territoire de Tyr. Entrant dans une maison, il désirait que personne ne le sache, mais il ne put demeurer ignoré. (7,24)

Nous n’avons pas attendu la réaction des pharisiens et des scribes venus de Jérusalem. Jésus part, soudainement, dans la direction opposée, en territoire païen… là où le risque d’être en contact avec l’impureté est encore plus grand ! Il ne s’agit donc pas d’une fuite par crainte de ses contradicteurs mais, en quelque sorte, d’une réponse ‘en actes’ au débat précédent. L’Évangile n’est soumis ni à une tradition particulière, ni à des frontières, et n’a crainte d’aller au cœur du monde païen. Comme il s’était rendu chez les pécheurs et publicains ou en Décapole, Jésus se risque en terre ‘hostile’. Cependant, Marc précise qu’il tient à y demeurer discret. Pourquoi cette absence volontaire de mission ?

En premier lieu, pour Marc, l’annonce de l’Évangile, y compris en terre païenne, n’est pas de l’ordre d’une conquête agressive, mais suit un mode d’attraction. Comme en Galilée, Jésus ne peut demeurer dans un lieu désert bien longtemps (1,35; 6,31). Ses succès et sa célébrité, du fait de son message et ses guérisons, font qu’il ne peut rester isolé bien longtemps. Y compris en ce territoire païen, où va se révéler une attente d’un salut, plus ou moins équivoque, à son encontre.

Ainsi, d’autre part, l’absence volontaire de mission souligne ce changement de « monde ». En terre païenne, comme ce fut le cas en Décapole, les discours et les miracles ne peuvent être entendus de la même manière. Les paroles et paraboles, annonçant l’avènement du Règne du Dieu d’Israël et de son Messie, ne trouveront pas le même écho auprès de gens qui adorent d’autres dieux et souvent méprisent Israël. En cette région, les miracles de Jésus seraient perçus comme les exploits d’un guérisseur juif parmi d’autres.

Israël, Tyr et les Nations

Mais le territoire de Tyr pourrait bien évoquer également le lien entre Israël et les Nations. Pour construire le Temple de Jérusalem, David et Salomon firent appel au roi de Tyr, Hiram (2S 5,12; 1R 5,15). Hiram, le païen, à l’écoute du projet de Dieu proclamait : Béni soit aujourd’hui le Seigneur qui a donné à David un fils sage qui commande à ce grand peuple ! (1R 5,21 ; 2Ch 6,16). Ce passage en territoire de Tyr puis, plus tard, de Sidon, rappelle cette vocation d’Israël à être la lumière des Nations afin que tous reconnaissent le Dieu d’Israël comme unique et vrai Dieu : « Moi, le seigneur, […] j’ai fait de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles… » (Is 42,6-7).

Ainsi, l’avènement attendu du Règne de Dieu implique aussi sa souveraineté sur les nations païennes  : La fille de Tyr, par des présents, déridera ton visage [Seigneur], et les peuples les plus riches, par maint joyau serti d’or (Ps. 45,13-14). Dieu manifestera sa Justice sur tous. Ainsi parle le Seigneur : Je viens contre toi  Sidon,  je vais être glorifié au milieu de toi. On saura que je suis le Seigneur lorsque d’elle, je ferai justice et que je manifesterai en elle ma sainteté (Ez 28,22).

Jésus entre dans cette maison, avec ses disciples, comme s’il était, ici aussi, chez lui. Sa venue dans la région de Tyr vient éclairer ce lien entre l’Évangile, le Règne et les Nations.

Une vraie païenne

Car, aussitôt, une femme ayant entendu parler de lui, et qui avait sa petite fille possédée d’un esprit impur, vint se jeter à ses pieds. Or, cette femme était grecque, syro-phénicienne de naissance; elle lui demandait de chasser le démon hors de sa fille. (7,25-26)

La mise en scène rejoint celle de l’épisode de Jaïre. Jésus, à peine ‘débarqué’, voit un parent venir se jeter à ses pieds en vue de la guérison de son enfant. Mais nous ne sommes plus face à un notable de la synagogue. C’est une femme qui pourrait bien être impure au contact de sa fille possédée. À moins qu’elle n’ait procédé à un bain rituel avant de venir. Mais non. Cette femme est grecque, non-juive, et syro-phénicienne de naissance1. Il n’y a plus de doute possible, elle est une vraie païenne, attirée probablement – dirait la rumeur – par la réputation d’un guérisseur juif. Tout la sépare du Christ, du moins en apparence.

Le dialogue de foi

Il lui dit : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » Mais elle lui répondit : « Mais Seigneur même les chiots, sous la table, mangent les miettes des enfants. » (7,27-28)

La réponse négative égratigne sans doute notre représentation fleur bleue de Jésus. Pourquoi n’est-il pas touché par la demande d’une mère pour son enfant malade ? Comme dans le reste de l’évangile, la foi en Jésus, tout comme ses paroles et ses actes, ne se fonde pas tant sur une sensiblerie que sur un évènement à révéler : le royaume de Dieu en son Christ.

Dans ce dialogue, Jésus met en avant la séparation entre Israël (les enfants qui prennent part au repas) et les Nations (les chiots situés loin de la table). Le pain de l’Évangile du Règne de Dieu est destiné à Israël, aux « purs » suivant la Loi et non à être gaspillé, jeté dehors à de vulgaires chiens errants2. Les païens ont leurs propres divinités pour chasser leurs propres démons. Jésus renvoie donc la femme à son monde, ses cultes et ses guérisseurs… Cependant, il n’oppose pas les ‘purs’ d’Israël aux ‘chiens’ de païens. Les termes employés ‘enfants’ et  ‘chiots’ montrent déjà une convergence : l’un et l’autre diffèrent mais , tous deux ont besoin de grandir, de murir… de se convertir. Enfants d’Israël et chiots des Nations sont décrits en terme d’attente.

Or cette femme va justement ici témoigner de la maturité de sa foi en Jésus. Elle ne répète pas une demande éplorée pour sa fille, mais se place dans la logique du Royaume. Elle est d’abord la première, de tout l’évangile de Marc, à l’appeler Seigneur, un terme désignant le plus souvent Dieu lui-même chez Marc3. Ensuite, elle donne entièrement raison à Jésus. Elle acquiesce à sa Parole. À cette table, par sa naissance, elle n’a (logiquement) pas sa place. Les enfants d’Israël sont les destinataires du pain du Seigneur. Ce faisant, elle reconnaît le Dieu d’Israël comme rédempteur.

Puis, elle réinterprète la parole de Jésus, en plaçant les chiots sous la table. Elle ne se situe plus hors de la maison ou loin de la table. Elle s’immisce dans ce repas, comme la femme hémorroïsse venait dans la foule, par derrière. Inutile donc de « jeter » le pain, elle recevra sa part, ces miettes de la surabondance que les enfants ont laissé tomber. Et voilà sa vraie foi : prendre part au repas de son Seigneur et en faire vivre son enfant.

Va !

Alors il lui dit : « À cause de cette parole, va ! Le démon est sorti de votre fille. » Et elle retourna à sa maison, elle trouva sa fille couchée sur son lit ; le démon l’avait quittée. Quittant le territoire de Tyr, Jésus vint par Sidon vers la mer de Galilée, au milieu du territoire de la Décapole. (7,29-31)

Par sa parole, la femme syro-phénicienne a fait preuve d’une pure et véritable foi en Jésus. Dès lors, le démon et le mal sont vaincus : ils n’ont plus leur place dans sa maison. La scène est paisible : une fillette dort du sommeil du juste. La présence du Christ ouvre la porte de la foi aux païens depuis Tyr, jusqu’à Sidon et enfin la Décapole.

Géographiquement, le trajet décrit ne suit nullement une ligne droite. Jésus fait un long détour vers Sidon, sans logique apparente. Cependant les lieux cités relatent le voyage de Jésus sur toute la terre de l’incroyance : Tyr, Sidon, la Décapole et cette Galilée où vivent aussi de nombreux païens. Et sur cette terre, la semence d’Évangile y pousse et porte du fruits. Bien plus, Jésus se révèle comme Celui qui apporte le salut jusqu’aux confins du monde, lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles (Is 42,6-7) et faire parler les muets…

à suivre


> Lire ou relire les articles précédents <


  1. Chez Matthieu, la femme est qualifiée de Cananéenne et sa demande est plus qu’insistante. Mt 15,22.
  2. Sauf dans le livre de Tobit, le chien a une mauvaise réputation dans la Bible. Il est l’animal sans valeur, qui erre, dévore les aliments impurs jusqu’au cadavre de Jézabel la Sidonienne (2R 9,36)
  3. Le terme est d’ailleurs mis quasi-exclusivement dans la bouche de Jésus.

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