Pierre et la conversion à la foi au christ (Mc 8,27-9,1)

Pierre et la conversion à la foi au christ (Mc 8,27-9,1)

(modifié le: mardi 18 septembre 2018)

Mc 8,27-9,1 La confession de foi de Pierre et ses conséquences

En cheminant…

Jésus et ses disciples sortirent vers les villages de Césarée de Philippe. Et en chemin, il demanda à ses disciples : « Qui suis-je au dire des hommes ? » Ils lui disent :  « Jean-Baptiste ; d’autres, Élie ; d’autres, un des prophètes. » Et il leur demanda : « Mais vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre lui répondit  : « Toi, tu es le christ. » (8,27-29)

Tout semble limpide, mais rien ne résistera à la parole de Jésus. La confession de foi de Pierre demeure encore fragile comme le montrera la suite. L’ensemble de ce récit se déroule en cinq étapes : ce que les gens disent de Jésus (1), ce que Pierre et les disciples en disent (2). Puis, l’affirmation de Jésus sur lui-même (3)  constituera la pointe du passage.  Enfin, le récit reviendra sur Pierre (4), avant un discours s’adressant à la foule et aux disciples (5). La parole centrale de Jésus renversera les représentations que tous ont du christ.

Ce que les gens disent de Jésus (1)

C’est au long d’une marche vers la ville païenne de Césarée de Philippe,1 que Marc situe cet épisode de la confession de foi de Pierre. C’est bien plus qu’une indication géographique. La foi se proclame en chemin, dans un cheminement, et sur un territoire moins réputé pour sa piété que la Judée. Césarée symbolise à la fois l’ancienne frontière nord du Royaume d’Israël (1S 3,20 Dan) et la présence païenne. Israël et les Nations sont concernés par cette confession de foi et surtout cette révélation de Jésus à son propos.

Lorsque les disciples se font l’écho de la rumeur du peuple, les réponses sont identiquement les mêmes à celles de l’entourage d’Hérode (6,14-15) : Jésus serait Jean le baptiste, Élie ou l’un des prophètes. Nous ne reviendrons pas sur ces dénominations (voir ici). La considération envers Jésus semble immuable. L’opinion publique n’a nullement évolué. Mais en reprenant les mêmes termes, Marc veut aussi que nous nous remémorions l’épisode d’Hérode Antipas. En cela, l’évocation des noms de Césarée (du nom de l’empereur romain César) et et de Philippe (autre fils d’Hérode le Grand), rappelle également le pouvoir en place qui fut fatal au baptiste. Ce cadre a son importance. La confession de foi se risque dans un monde hostile.

Ce que Pierre et les disciples disent de Jésus (2)

Si la perception des gens envers Jésus apparaît inchangée, il n’en est pas de même pour les disciples et surtout pour Pierre (8,29). Il est en quelque sorte le porte-parole des apôtres et, surtout, la figure du disciple proche de Jésus. Pour mémoire, il est Simon, l’un des quatre pêcheurs (1,29) dont la maison de Capharnaüm (1,30 sv.) sera aussi celle de Jésus. Renommé Pierre et choisi pour être des Douze (3,16) envoyés en mission (6,7), il sera un des témoins privilégiés du retour à la vie de la fille de Jaïre (5,37).

Pour Pierre, pas de doute, Jésus est le christ2. Annoncé lors du premier verset de l’évangile, c’est dans la bouche de l’apôtre que ce mot apparaît la première fois au cours du ministère de Jésus. L’incompréhension des disciples est levée. Leurs cœurs endurcis et leur cécité de foi se sont laissés convertir. Leur question lors de la tempête « Qui est-il donc que la mer et le vent lui obéissent ? » (4,41) semble avoir trouvé une réponse, enfin !

Christ (du grec christos) ou messie (de l’hébreu mashiah) signifie celui qui a reçu l’onction. Tel le Grand-Prêtre du Temple (Lv 4,5), le Roi (1S 2,10) ou le prophète (Ps 105,15), le messie est l’homme consacré par Dieu pour asseoir l’autorité divine sur Israël, sa Justice et son Règne. L’attente d’un messie puissant, royal et prophétique, était forte en cette période troublée, sans véritable roi ni souveraineté. Cette espérance d’un christ envoyé par Dieu inaugurerait, enfin, un règne nouveau et durable selon la promesse divine faite à David (2S 7,16). Pierre reconnaît donc en Jésus, celui que Dieu envoie pour la délivrance d’Israël, délivrance spirituelle pour une vraie conversion du peuple, mais aussi délivrance temporelle pour restaurer cet espace géographique vital en vue de l’alliance entre Dieu et Israël.

Ce que Jésus dit de lui (3)

Il les menaça pour qu’il ne parle de lui à personne. Et, il commença à les enseigner: « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les Anciens, par les Grands Prêtres et les scribes, être tué et trois jours après, ressusciter. » Il parlait de cela ouvertement.(8,30-32a)

Une fois encore, Jésus invite les disciples au silence. Si le terme de ‘christ’ convient, sa définition doit en être précisée. C’est bien ce que fait Jésus. Il ne reprend pas le titre messianique, préférant celui de Fils de l’homme. Les deux sont synonymes, mais en insistant sur Fils de l’homme, il reprend la figure qu’évoque Daniel (Dn 7) pour décrire l’heure du combat ultime entre l’envoyé de Dieu et les forces du mal. Le Fils de l’homme manifeste la victoire universelle, ultime et définitive de Dieu sur le Mal et son jugement sur le monde. Le messie est le Fils de l’homme, le juge des temps derniers et sa mission n’est pas circonscrite à Israël.

Mais ce titre Fils de l’homme nécessite également une redéfinition. Jésus annonce ici, pour la première fois, sa passion et sa mort. Traditionnellement associée au thème du combat et  de la victoire, la figure messianique subit ici la souffrance, le rejet des autorités d’Israël et sa mort. L’allusion à sa résurrection, même comprise en terme de victoire, n’enlève rien à ce non-sens.

Ce que Pierre refuse d’accepter (4)

Le prenant à part, Pierre commença à le réprimander. Mais Jésus, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre et dit : « Va t’en derrière moi, Satan ! Car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.  » (8,32b-33)

La réaction de Pierre souligne cette opposition apparente entre l’affirmation de Jésus concernant son identité et l’annonce de sa passion. Le messie et Fils de l’homme, qui bénéficie de la puissance divine, de ses armées, de la force de son bras, ne peut absolument pas connaître le rejet et la mort.  Les paroles de Jésus ne peuvent aller à l’encontre de l’idée que tous ont du messie. L’attitude de Pierre est éclairante. Il prend Jésus à part et le réprimande : deux actions, en Marc, attribuées uniquement à Jésus. Pierre se fait à cet instant le ‘maître’ du messie car Jésus n’entre pas dans son schéma de pensée. Le messie ne peut vivre l’échec et mourir.

Jésus ne lui répond pas immédiatement. Il se retourne et voit les autres disciples : une manière de remettre Pierre à sa place. Il devrait être là, parmi les disciples du christ. Pierre a encore du chemin à faire, beaucoup de retournements et de conversions. Par ses propos, il s’est placé du côté de Satan. En refusant que Jésus mène jusqu’à la mort sa mission, Pierre se met dans la situation de l’ennemi au projet de Dieu. Le triste désert apparent de la croix est pourtant bien une victoire sur le Satan (1,13).

La mort du messie n’a donc pas à être considérée comme un échec. Ce dessein divin s’inscrit dans le pardon et la miséricorde. Il diffère ainsi de la pensée des hommes évoquée quelques versets plus haut par ce monde du pouvoir et du meurtre, hostile à l’Évangile, tels Hérode et Hérodiade. La logique de Dieu est différente.  Que le méchant abandonne son chemin et l’homme criminel ses pensées, qu’il revienne au Seigneur qui aura pitié de lui, à notre Dieu car il est riche en pardon.  Car vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du Seigneur. Is 55,8-9 7.

Ce que Pierre, les disciples et la foule sont invités à vivre (5)

un abandon et un don, une perte pour un gain

Puis, appelant auprès de lui la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même, prenne sa croix et me suive. Car celui qui veut sauver sa vie, la perdra. Mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera. Car quel intérêt l’homme a-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie ? Car que donnera un homme en échange de sa vie ? (8,34-37)

Tout homme voudrait « gagner » le monde entier : être adulé, respecté, riche, libre et puissant. Cette recherche des honneurs marque le premier siècle (déjà). Il visait à se distinguer du monde des esclaves et des laborieux. Suivre Jésus, c’est au contraire prendre le chemin du projet de Dieu et laisser tomber les « lauriers ». Se renier soi-même, équivaut à abandonner toute prétention personnelle au pouvoir et à la domination qui ne mène qu’à la perte. Et les premiers chrétiens, à l’époque de Marc, en ont fait la brutale expérience en vivant leur foi jusqu’à subir la croix à cause de l’Évangile.

Mais, il ne s’agit pas de dolorisme. Suivre Jésus est un chemin d’amitié, de fidélité, d’alliance … même au milieu des difficultés et des persécutions. Le « gain », le salut et les véritables honneurs se situent dans cette suivance du messie qui ouvre au véritable bonheur.

La vraie contemplation du règne

Car celui qui aura honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi aura honte de lui, lorsqu’il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges. »  Il disait : « Amen, je vous le dis, il en est certains qui sont ici, qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venir avec puissance. » (8,38-9,1)

La condition de disciple va de pair, non d’abord avec une éthique mais, en premier lieu, avec l’attachement sans faille à la personne du messie et ses paroles sur le Règne. Les termes bibliques de génération adultère et pécheresse renvoient à l’idolâtrie et au refus de la révélation divine (Os 3,1). Idolâtrie que Dieu finira par juger. Cependant les premiers ‘accusés’ appelés à la barre ne sont pas ici les « païens idolâtres » mais les croyants qui refusent le mystère de la croix. Par crainte ou par tentation de domination et de conquête, la faiblesse apparente de la croix leur fait honte. Et pourtant telle est la destination, ouvertement affirmée, de Jésus, Fils de l’homme et fils du Père.

Cet avènement du messie et du Règne du Père n’est pas décrit en termes d’avenir, mais de présent. Le choix de suivre Jésus, est le choix de l’aujourd’hui de la foi. Et sur la croix esquissée, dont certains seront témoins, se superposent maintenant la Gloire de Dieu, son Règne, ses anges, sa puissance, … contemplation qui nous appelle une fois de plus à une conversion.

à suivre


> Sommaire des articles déjà parus sur Marc <


 

  1. Quarante 40km au nord de Bethsaïde (carte), la ville de Césarée de Philippe, sise au pied du massif de l’Anti-liban et son mont Hermon, fut nommée ainsi par Philippe le tétrarque, fils d’Hérode, en l’honneur de l’empereur romain. La ville, au cœur de la tribu de Dan,  constituait la limite nord d’Israël au temps des rois  (1Sa 3,20). Au III°s.av. JC, les grecs développèrent un sanctuaire dédié à la divinité Pan.
  2. Marc est très succinct dans l’évocation de la foi de Pierre qui aura à revoir sa perception du christ. Matthieu développera la scène. En Mt 16,13-20, Jésus confirme Pierre dans sa confession inspirée divinement, lui donne son nom symbolique de Pierre, son rôle capital pour l’Église et les clefs du Royaume. Quant à Luc (Lc 9,18-20), il place la scène juste après la première multiplication des pains et omet l’admonestation de Jésus contre Pierre. ·À leur façon, Matthieu et Luc ont essayé de « préserver » l’image du personnage de Pierre, image légèrement écornée par Marc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Ce site utilise quelques cookies

Merci de valider l'acceptation des cookies. Vous pouvez aussi refuser leur usage, tout en continuant à visiter ce site.