Guérison pour un enfant … son père et les disciples (Mc 9,14-29)

Guérison pour un enfant … son père et les disciples (Mc 9,14-29)

(article modifié le : mardi 22 mai 2018)

Mc 9,14-29 Guérison d’un enfant possédé

Le retour de Jésus

Revenant vers ses disciples, ils virent une foule nombreuse autour d’eux, et des scribes qui discutaient avec eux. Toute la foule fut aussitôt stupéfaite en voyant Jésus et accourut pour le saluer. Il leur demanda : « De quoi discutez-vous avec eux ?  » (9,14-16)

1605, Transfiguration, Rubens-(détail)Les peintres Raphaël (†1520 →voir tableau) et Rubens (†1577 →voir tableau), entre autres, ne s’y sont pas trompés. Au bas de la scène de la Transfiguration, figure également, dans leur œuvre respective, l’illustration de la guérison de l’enfant possédé. Dans les évangiles synoptiques, les deux récits se suivent et sans doute faut-il en effet les relier l’un à l’autre.

Ceux que Jésus rejoint, ce sont la foule et les disciples laissés seuls. Marc suggère que l’absence de Jésus a fait naître un débat entre le groupe des disciples et les scribes. Comme nous l’avons déjà noté, la présence de ces derniers dans l’évangile de Marc est toujours mise en relation avec la question de l’autorité de Jésus et de son identité. L’empressement de la foule rappelle cet engouement habituel pour Jésus mais ici, surtout, son retour très attendu après son séjour sur la montagne. Marc se fait l’écho des débats caractéristiques de son époque entre les chrétiens et les autres juifs1 sur l’absence ‘physique’ de Jésus, ressuscité d’entre les morts, sa Seigneurie invisible ou bien à propos de son retour, sa parousie, ou encore son agir messianique dans le monde… Jésus, proclamé Christ, Seigneur et Fils de Dieu, mais muet et invisible, suscite bien des controverses.

Raphaël Adoration du veau d'or, Vatican, loggia de Raphaël, 1518Nous pourrions rapprocher cela du cadre narratif de l’épisode du veau d’or. Alors que Moïse, avec Josué, reçoit les commandements du Seigneur sur le mont Sinaï, son absence fait l’objet d’un vif débat au sein du peuple : Car pour ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter du pays d’Égypte, nous ne savons ce qu’il en est devenu. (Ex 32,1-3). Sans aller jusqu’à comparer la scène qui va suivre avec le veau d’or (quoique), la descente de Jésus et des trois apôtres vers ceux restés en bas, met en évidence la confusion qui règne et l’incrédulité de quelques uns suite à son absence. La question de la présence (ou absence) de Jésus sera par ailleurs rappelée plus loin : jusqu’à quand serai-je auprès de vous ? 

L’échec des disciples

Quelqu’un dans la foule lui répondit : « Maître, j’ai amené mon fils auprès de toi : il a un esprit muet. Partout où celui-ci s’empare de lui, il le jette à terre, et il écume, et grince des dents et il devient raide. J’ai dit à tes disciples de le chasser, et ils n’en ont pas eu la force. » (9,16-17)

1520, Transfiguration, RaphaelL’intervention de l’homme depuis la foule apparaît sans lien avec le débat entre les disciples et les scribes. Cependant, la guérison de l’enfant présenté ici servira de réponse à la problématique soulevée plus haut. L’enfant souffre d’épilepsie. Du moins tel est le diagnostic que nous pourrions poser aujourd’hui.  Mais ici, et à cette époque, il est possédé d’un esprit muet.

L’homme met en avant l’incapacité des disciples à guérir son fils, en soulignant leur manque de force, comme s’ils n’étaient pas assez puissants. En plus de la maladie du fils, la « puissance » des disciples a besoin elle aussi d’être guérie… et sans doute aussi le père .

La foi du père incrédule

Il leur répondit : « Génération incrédule, jusqu’à quand serai-je auprès de vous ? Jusqu’à quand vous supporterai-je ? Amenez-le-moi ! » Ils le lui amenèrent. Aussitôt, en le voyant, l’esprit secoua l’enfant avec violence  et tombant à terre, il se roulait en écumant. Jésus demanda au père de l’enfant : « Depuis combien de temps cela lui arrive ? » — « Depuis son enfance », dit-il. « Souvent, aussi, l’esprit l’a jeté dans le feu et dans l’eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, aies pitié de nous ! » Jésus lui dit : « Si tu peux ? Tout est possible à celui qui croit ! » Aussitôt le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! Viens au secours de mon incrédulité  » (9,19-24)

Icône russe, guérison de l'enfant possédéLa génération incrédule ne désigne ni particulièrement le père, ni les disciples seuls, elle englobe plus largement l’ensemble des témoins d’hier à aujourd’hui. Elle fait suite  à la génération des pharisiens qui demandaient un signe « visible » venant du ciel (8,12) et à cette génération adultère et pécheresse, dans laquelle le disciple aura honte de la croix du Christ (8,38). L’absence « visible » de Jésus et d’un signe céleste et puissant venant de sa part, rend difficile l’adhésion à la foi au Crucifié-Ressuscité. Le père de l’enfant n’avait-il pas la même exigence envers des disciples impuissants quand il s’exprimait lui-même ‘J’ai dit à tes disciples de le chasser.‘ Leur incapacité à guérir l’enfant prouverait tout autant leur propre faiblesse et l’imposture qu’est leur foi en Jésus, qui pourtant a accompli bien des miracles.

La rencontre avec le père vient briser cette ambiguïté. La guérison n’est pas donnée d’emblée. En dialoguant avec lui, Jésus déplace la question de la guérison du domaine du merveilleux, vers celui de la relation interpersonnelle. C’est un père que Jésus rencontre. Il ne s’intéresse pas seulement au mal, mais d’abord à l’enfant et son père. La maladie est dès lors décrite en termes de danger de mort, où qu’il soit, à chaque instant.  Il n’y a plus de place pour l’enfance ni pour la vie familiale : le mal est omniprésent voire obnubilant. Le père n’exige plus l’expulsion d’un démon pour son fils, mais le salut pour eux deux : ‘Viens à notre secours‘. Il supplie une aide vitale en faisant appel à la miséricorde de Jésus, Fils de Dieu. C’est au divin dispensateur de la vie que le père s’adresse dans cette prière, à celui qui, à l’image du Père, fait preuve de miséricorde pour son peuple sans berger et sans pain.

Si tu peux quelque chose… Jésus rebondit sur cette expression. La demande du père s’appuie encore sur le probable pouvoir de Jésus. Elle se situe à l’opposé du lépreux qui demandait « Si tu le veux, tu peux… » (1,40) en s’appuyant en premier sur la grâce de Jésus sans remettre en question son autorité. C’est bien ce déplacement qui est suggéré au père de l’enfant. Jésus l’invite à exprimer sa foi, c’est-à-dire sa foi en la grâce du Christ, sa foi en Quelqu’un et non plus en quelque chose.

Paradoxalement, son credo est marqué par l’imperfection : « Je crois, viens au secours de mon incrédulité. » Le père a maintenant tout compris. Sa foi est de l’ordre du sincère et elle exprime toute sa faiblesse, son infirmité. Lui qui ‘exigeait’, invoquant la force de Jésus et ses disciples, reconnaît que la véritable foi s’exprime dans la faiblesse, dans l’incapacité, ce manque de force reproché aux disciples. Et cette pauvreté est offerte à la grâce du Christ. Ce n’est pas les « parfaits » dans la foi, ni les biens-portants, que Jésus vient guérir, mais ceux qui reconnaissent leurs fragilités et leurs limites. Le pouvoir du croyant est dans cette humilité que révèle Jésus.

La guérison

Jésus, voyant la foule accourir, menaça l’esprit impur, en disant : « Esprit muet et sourd, je te le commande, sors de lui, et n’y rentre plus. » Et il sortit en criant et en l’agitant avec violence, et l’enfant devint comme mort, au point que beaucoup disaient : « Il est mort. » Mais Jésus, le prenant par la main, le releva, et il se tint debout. (9,25-27)

Bible Historiale, Raoul d'Orléans et Jean Bondol, 1372La guérison de l’enfant intervient alors que la foule accourt, comme pour être une fois de plus à l’écart des curieux. Ces curieux-là seront pourtant témoins de la grâce du Christ. Car cette foule qui affluait vers Jésus à son retour de la montagne, au début de notre récit, se précipite à nouveau vers Celui qui va redonner vie. Ainsi, la foule aussi est appelée à convertir son regard.

L’esprit muet est maintenant qualifié d’esprit impur, muet et sourd, s’agitant, criant… Plus qu’un récit d’exorcisme supplémentaire, l’enfant et son père sont emblématiques de bien des guérisons précédentes. On y retrouve un lien entre parent et enfant : la fille de Jaïre (5,35) et celle de la syro-phénicienne (7,25), l’expulsion d’esprits impurs vociférant (1,23; 3,11; 5,2), sans oublier les guérisons des malades, sourd-muet et démoniaques qui sont amenés auprès de Jésus (1,32; 2,3; ,3,11, 7,32-35 …). Ce passage constitue d’ailleurs le dernier récit d’exorcisme de l’évangile.  L’esprit impur est invité à sortir et à ne plus revenir.

Ce récit d’exorcisme prend d’ailleurs, très vite, la tournure d’un récit de retour à la vie. L’enfant est comme « mort » et tel est le constat de la foule des témoins. Une fois de plus l’exorcisme et la guérison ne sont pas la finalité du geste de Jésus. Il ne vient pas seulement soigner, expulser les démons par sa parole, il vient « prendre par la main », « relever » et « faire tenir debout ». Ce retour à la vie est le fruit de la foi. La relation entre le père et le fils est pleinement restaurée par cette rencontre avec le Christ. Le croyant ainsi est invité à se laisser saisir pour être remis debout, redonner à la vie.

Que par la prière

En entrant dans la maison, à l’écart, ses disciples lui demandèrent : « Pourquoi n’avons-nous pu le jeter dehors ? » Il leur dit : « Cette espèce-là ne peut être sortir que par la prière. »(9,28-29)

Jésus guerit un enfant possédé - Woodcut. Wellcome, VT034944Dès lors pourquoi, les disciples furent incapables de réaliser eux-mêmes ce que Jésus a fait ? À cette question, Jésus répond en pointant la nécessité de la prière. Mais la réponse assez évasive est également troublante. Car Jésus lui-même n’a pas prié avant la guérison de l’enfant. À quoi correspondrait cette prière ?  De plus, nous avons déjà rencontré beaucoup d’esprits impurs et même une légion de démons, que désigne alors cette espèce-là qui se distinguerait des autres ?

En faisant référence à la prière, Jésus n’indique pas une technique pour chasser les esprits impurs. Il fait ici référence à l’attitude du disciple et croyant, une posture d’humilité dans la reconnaissance de son impuissance et de ses limites – attitude dont le père de l’enfant a fait preuve. Seul le Christ agit. La prière devient l’expression d’une conversion nécessaire devant une attente que Dieu seul veut et peut combler par la grâce vivifiante de son Messie. La prière mentionnée ici désigne ce lieu de la rencontre vitale entre les croyants et leur Seigneur, lieu de conversion au Christ et à sa parole.

Cette espèce-là ne désigne pas donc seulement cet esprit impur, muet et sourd, mais tout ce qu’il représente pour les disciples. L’impur désir d’exiger un signe prodigieux et probant venant du Christ, à l’image des scribes et pharisiens, l’incapacité d’une prière de supplication humble, à l’image du père, la difficulté à entendre la Parole et notamment celle de l’annonce de la passion, à l’image des disciples… bref l’incrédulité, dans ses multiples dimensions – comme autant de veaux d’or –  qui n’ouvre ni à la Vie, ni au Salut. Les prochains passages de l’évangile vont justement, laisser place à des enseignements de Jésus sur le sens de la vie croyante à la lumière de sa passion, invitant ainsi ses disciples à une nécessaire conversion.

à suivre


> Sommaire des passages commentés de Marc <

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  1. Rappelons qu’au premier siècle, et comme le rapporte Saint Paul (Rm 11), les chrétiens font partie du monde du judaïsme

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