Passion du Christ et abaissement des Apôtres (Mc 9,30-50)

Passion du Christ et abaissement des Apôtres (Mc 9,30-50)

(modifié le: mardi 2 octobre 2018)

Mc 9,30-50 Deuxième annonce de la passion et enseignements aux disciples

Passion du Fils, livraison du Père

Étant partis de là, ils traversèrent la Galilée. Jésus ne voulait pas qu’on le sache, car il enseignait ses disciples et leur disait : « Le Fils de l’homme est livré entre les mains des hommes, et ils le tueront, et quand il aura été tué, trois jours après, il ressuscitera. »  Mais ils ne comprenaient pas cette parole, et ils craignaient de l’interroger. (9,30-32)

Vie et passion de Jésus, anonyme flamand, 1520Nous voilà de retour en Galilée pour une dernière fois. Mais la traversée du territoire se fait dans le secret. Marc associe cette discrétion à la deuxième annonce de la Passion à des disciples qui demeurent encore dans l’incompréhension. Car il s’agit maintenant non plus de comprendre que Jésus est le Messie, le Fils bien-aimé du Père, mais de saisir le sens de sa Passion.

Jésus ne se répète pas (voir tableau). Cette fois-ci, il met en avant sa « livraison », un terme qui évoque la trahison de Judas (3,19, 14,10-18; 41-46).  Cependant, la construction de la phrase, au passif et au présent, peut aussi suggérer l’action du Père qui livre, remet son fils dans les mains des hommes. La mission de Jésus et sa Passion sont également l’œuvre de Dieu qui abandonne, lui-même, cette toute-puissance tyrannique qu’on pourrait lui prêter, au profit d’un don destiné à l’humanité entière.  Cette remise-là débouchera hélas sur la livraison de Jésus et sa mort, dont  il sortira victorieux, trois jours après.

Ce drame déjà annoncé prend une place centrale, et non seulement pour Jésus seul. Car, depuis la Transfiguration, il entend ouvrir l‘esprit, les yeux et les oreilles de ses disciples à ce mystère qui les concerne.  Tel sera l’objet de cet enseignement de Jésus qui conduira bientôt ses compagnons en Judée (10,1) jusqu’à Jérusalem (11,1).

Qui est le plus grand ?

Ils vinrent à Capharnaüm. Lorsqu’il fut à la maison, Jésus les interrogea : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Mais ils se taisaient, car en chemin ils avaient débattu entre eux pour savoir qui était le plus grand. (9,33-34)

L’annonce de sa Passion n’est pas entendue comme il se doit. Les disciples ne comprennent pas. Plus encore, ils sont dans un certain déni que soulignait leur crainte d’interroger Jésus à ce propos. Marc ici établit ce fort contraste entre la parole précédente de Jésus sur son destin, empreinte de gravité,  et ce silence coupable de ses disciples à propos de leur rang, comme si le tragique de la mort avait été évacué.

Qui est le plus grand ? Fort heureusement nous n’avons pas le détail de la discussion qui, tout au long du chemin fut interminable et houleuse comme souligne le verbe débattre. Ce chemin qui les mène pourtant à Jérusalem et au chemin de croix, apparaît à leurs yeux comme une voie d’accès à une supériorité. Ce n’est pas le sens de la Passion qui les interroge, mais leur rang dans ce Règne à venir.

Ce débat dissonant, Jésus va le reprendre en soulignant quatre attitudes de l’Apôtre, qui tiennent plus de l’humiliation que du prestige attendu.

  • Se faire le serviteur de tous
  • Se refuser à toute domination
  • Se diminuer pour ne pas être une occasion de chute
  • et en conclusion : Préserver le sel et la paix fraternelle

Devenir serviteur

Alors il s’assit, appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous, et le serviteur de tous. »  Prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux ; et après l’avoir pris dans ses bras, il leur dit : « Qui accueille en mon nom un enfant, tel celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé. » (9,35-37)

Carl Bloch, Suffer The Children, 1800Les Douze, ceux que Jésus a choisis et institués pour le Règne de Dieu, sont les premiers concernés. Ils doivent revisiter leurs aspirations. La Passion annoncée renverse les valeurs mondaines d’honneur, d’ambition et de réussite. Les Douze sont invités à être les serviteurs mais non pas du Maître, du Seigneur, cela serait encore une place honorifique et prestigieuse dans l’ordre mondain.

Le vrai service, paradoxalement, est dans un abaissement total : se placer en dernière position pour le service de tous, et notamment du plus fragile que représente cet enfant. Il n’est pas « grand », le servir c’est s’abaisser, s’humilier, physiquement, mais aussi statutairement. L’enfant se situe, à l’époque, au dernier degré de la  hiérarchie sociale et domestique. À l’aune de la croix, les Douze doivent abandonner ainsi toute velléité de rang et de pouvoir.

Ce service ne se réfère pas seulement à un « faire » charitable mais à une véritable conversion de tout l’être. Le service de tous et du plus petit est défini comme l’accueil du Règne du Christ qui abandonne lui aussi toute prétention aux honneurs pour le Père. Le rang d’Apôtre-serviteur éclaire l’accueil dans la communauté qui s’ouvre à tous, indépendamment d’un statut social. Cet accueil du grand jusqu’à l’enfant, en son nom, honore le Père. Cette attitude demeure liée à la révélation faite précédemment sur le « Fils de l’Homme », ce nom que Jésus se donne, lui qui marche vers sa Passion. Les premiers des disciples doivent suivre la logique singulière de la croix de leur Seigneur.

Se refuser à toute domination

Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chasse les démons en ton nom, et nous l’en avons empêché  car il ne nous suivait pas. » Jésus dit : « Ne l’en empêchez pas. Car personne ne peut faire de miracle en mon nom, et sitôt après, mal parler de moi. En effet, qui n’est pas contre nous, est pour nous. Qui vous donne un verre d’eau, au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, en vérité, il ne perdra pas sa récompense. (9,38-41)

Ben-Hur, William Wyler, 1959.Ce ne sont pas seulement les Douze qui doivent vivre cette humilité et humiliation dans le service, mais toute la communauté, toute l’Église. La remarque de Jean oppose ainsi l’agir d’un seul au groupe ecclésial. Jésus leur rappelle qu’il n’y a aucune concurrence dans le service de l’Évangile, car il y a qu’une seule mission : agir « en son nom », c’est-à-dire agir selon la révélation divine du crucifié précédemment définie. Eux, les Douze et les disciples, comme les autres serviteurs de l’Évangile, appartiennent au Christ.

La notion de service elle-même revêt dès lors une dimension d’humilité.  À l’agir « miraculeux »,   prestigieux, de l’individu, Jésus substitue l’aumône d’un simple verre d’eau. Il n’y a plus, sous le Règne du Christ, de hiérarchie des bienfaits quand ils sont ordonnés à la Croix.

Se diminuer

Mais quiconque entraîne la chute d’un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache au cou la meule que tourne un âne, et qu’on le jette dans la mer. Si ta main entraîne ta chute, coupe-la : mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie, que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas.  Et si ton pied entraîne ta chute, coupe-le : mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie, que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne. Et si ton œil entraîne ta chute, arrache-le : mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu, que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas. (9,42-48)

C’est maintenant la vie interne de la communauté qui fait l’objet d’une attention particulière. S’adressant toujours aux Douze, et à travers eux aux grands des églises chrétiennes, Jésus pointe leur responsabilité envers ces petits qui croient. Ceux-ci désignent les plus fragiles dans la vie comme dans la foi, ces petits « nouveaux » récemment accueillis, ou ceux qui peinent encore à croire, comme ceux qui vivent leur quotidien pauvrement ou difficilement… Ils deviennent non les derniers, ceux dont on ne se soucie guère, mais ceux qui sont sujet d’une attention particulière et primordiale.

Nous sommes toujours dans la logique aberrante de la Passion, où le Fils de l’homme est livré, où celui qui veut être grand devient serviteur de tous, et où ceux dont on ne s’embarrasse guère, sont accueillis, embrassés, servis et honorés.

Aucun des Douze, comme aucun responsable dans une communauté chrétienne, ne peut ni ne doit entraîner la chute, le scandale, de ces petits. Le discours ne vise pas la moralité mais l’attitude pastorale. Avec l’image de la main, du pied, de l’œil, Marc ne développe pas trois métaphores sur le péché ou l’immoralité individuelle. L’effet de style est avant tout cumulatif, pour mieux insister sur l’importance d’une telle responsabilité qui implique tout l’homme : main, pied, œil. L’attitude apostolique nécessite une ‘exemplarité’, dans les paroles et les gestes, qui s’appuie sur le Christ et sa Passion. Tout orgueil, mépris ou indifférence envers ces petits de la communauté, va à l’encontre du salut qu’offre le Règne de Dieu.

Plus encore, le verdict contre un tel acte revêt une gravité semblable au pire des crimes et blasphèmes. Et il est dès lors préférable de vivre « diminué » plutôt que d’être condamné par son orgueil ou son ambition qui ne peuvent mener qu’à la Géhenne, lieu de mort et de perdition1.

Il n’est guère glorieux, pour qui souhaite être le plus grand, de fréquenter ces petits ignorants, incultes, pauvres, malades, esclaves… Mais la Parole du Christ invite les Douze à quitter ce cercle de la mondanité pour entrer dans le Règne de Dieu et de son Messie.

Préserver le sel et la paix fraternelle

En effet, tout homme sera salé par le feu. Le sel est bon ; mais si le sel s’affadit, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-même, et soyez en paix les uns avec les autres. » (9,49-50)

Ces versets conclusifs sont assez énigmatiques. Que signifie être salé par le feu, et de quel sel s’agit-il ? Est-il une allégorie de la paix ? J’avoue être moi-même assez perplexe même à la lecture de différentes interprétations. Il nous faut cependant garder le contexte et le raisonnement de tout le discours où la vie pastorale des Apôtres est associée à la  livraison et à la Passion de leur Seigneur.

Doit-on faire le lien avec le sel destiné aux sacrifices ? Tu saleras toute oblation que tu offriras et tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton Dieu (Lévitique 2,13 ). Dès lors, le sel serait ce don de soi, ce renoncement à soi-même, offert pour cette nouvelle Alliance.

Cependant, ce sel des sacrifices est sans doute plus signifiant s’il est associé à Jésus et sa mission. Livré aux mains des hommes, et au ‘feu’ des épreuves de la Passion, Jésus ouvre pourtant un avenir à ses disciples dans une Alliance renouvelée.  Les Apôtres sont invités à vivre fidèlement de cette Bonne Nouvelle de Dieu, y compris à travers les épreuves, les humiliations et l’abaissement. C’est ce sel de la Passion, du Christ livré, qui permet à la communauté de vivre du Règne de Dieu et de se garder dans une paix fraternelle.

à suivre


> Sommaire des passages commentés de l’Évangile selon Marc <

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  1. La Géhenne (ou Guei-Hinnom), est à l’origine, une vallée au sud de Jérusalem. Elle est le lieu où le Premier Testament situe les cultes des idoles et des sacrifices des enfants (Le Tophèt 2R 23,10; Jr  31-32). Vallée ‘maudite’, le prophète Isaïe (Is 30,33) en fera le lieu du jugement de Dieu pour le roi d’Assyrie. Plus tard, la Géhenne évoquera ce séjour des morts (Shéol ou enfer) et la condamnation divine.

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