Du ciel ou des hommes ? (Mc 11,27-33)

Du ciel ou des hommes ? (Mc 11,27-33)

(article modifié le : mercredi 5 septembre 2018)

Mc 11,27-33 L’autorité de Jésus et du baptiste

Entre le figuier et le vigne

Ils viennent de nouveau à Jérusalem. Et pendant que Jésus marchait dans le Temple, les grands-prêtres, les scribes et les anciens viennent vers lui, et lui dirent : « Par quelle autorité fais-tu cela ? ou qui t’a donné cette autorité pour le faire ?  » (11,27-28)

Ilyās Bāsim Khūrī Bazzī Rāhib, Evangiles, Mss, 1684Après la remarque de Pierre sur le figuier desséché, nous rentrons dans le Temple de Jérusalem pour la troisième fois1. Comme si tout se déroulait lors d’une seule et même journée, Marc place maintenant Jésus face à ses contradicteurs depuis les grands-prêtres (11,27) jusqu’aux scribes (12,28). Jésus quittera alors le Temple (13,1) pour revenir à Béthanie (14,3)

Ce premier débat se situe, dans cet évangile, entre les images du figuier et ses marchands du Temple (11,12-25) et la parabole de la vigne et ses vignerons homicides (12,1-12). Deux passages qui évoquent à leur manière le proche rejet de Jésus. Et ce n’est pas un hasard, si les acteurs du débat d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux cités lors de la première annonce de la passion : Il faut que le Fils de l’homme […], soit rejeté par les anciens, par les grands-prêtres et les scribes2 (8,31). Ce rejet a maintenant un motif : l’autorité même de Jésus.

Par quelle autorité ?

Alessandro Maganza, Jesús en el Templo, 1630L’autorité dont il est question réside moins dans une ‘puissance’ que dans un statut reconnu, une légitimité. C’est bien ce que souligne la seconde question des autorités religieuses : Qui t’autorise à faire cela ? ou pour le dire encore autrement : Au nom de qui agis-tu de la sorte ? C’est donc l’identité de Jésus qui fait ici débat et le bien-fondé de son action.

Dans le contexte immédiat, on pense bien sûr à l’éviction des marchands du Temple, la veille, qui avait suscité le projet de mise à mort de Jésus par ces mêmes responsables religieux. Aussi, en cet épisode, leur question n’est pas du domaine du repentir qui donnerait la possibilité à Jésus de se justifier. Il s’agit là d’une question piège qui oblige Jésus à donner des « preuves » à sa légitimé au risque d’être condamné pour profanation du Temple, outrage à la paix romaine, appel au soulèvement, ou quelque autre motif d’arrestation.

Mais est-ce seulement l’épisode du Temple qui suscite une telle question ?  L’arrivée à Jérusalem n’efface pas le ministère Galiléen de Jésus et des émissaires de la ville y étaient parfois présents : scribes (3,22) et pharisiens (7,1). Déjà Marc avait   évoqué l’autorité de l’enseignement  nouveau de Jésus (1,27) et sa légitimité de ‘Fils de l’Homme’ à pardonner les péchés (2,10) et guérir (6,2). C’est tout l’agir de Jésus et son enseignement qui sont ici mis en cause par les autorités du Temple.

La figure du baptiste

Jésus leur dit : « Je vous poserai une seule question ; répondez-moi et je vous dirai par quelle autorité je fais cela. Le baptême de Jean, était-il du ciel ou des hommes ? Répondez-moi. »  (11,29-30)

Jésus ne répond pas à leur question. Et paradoxalement, il les oblige au contraire à se soumettre à son autorité. C’est lui qui mène le débat et les place devant un dilemme.

En leur posant une question, Jésus fait appel à leur autorité, à leur compétence.  Il met à l’épreuve ces autorités religieuses en les ramenant à Jean, sa prédication, sa mort mais plus particulièrement son baptême. Ces immersions pour la conversion et le pardon des péchés (1,4), qui attiraient les foules au Jourdain, étaient concurrentes des sacrifices d’expiation au Temple. Jean a fait bien pire que chasser quelques marchands et marchandises; son baptême venait, pour ainsi dire, se substituer au Temple.

Le choix du baptiste comme sujet, permet également de comprendre le sens des actes de Jésus, depuis le bord du Jourdain jusqu’à Jérusalem. Son enseignement, ses miracles annoncent l’approche du Règne de Dieu et d’un baptême d’Esprit Saint. Et déjà, le baptiste,  décapité par Hérode et Hérodiade – cela, malgré sa légitimité – annonce la passion prochaine de Jésus.

Le dilemme

Alors ils raisonnaient entre eux, en disant : « Si nous répondons : Du ciel, il dira : Pourquoi donc n’avez-vous pas cru en lui. Mais si nous répondons : des hommes… » Ils craignaient la foule ; car tous tenaient réellement Jean pour  prophète. (11,31-32)

Temple au temps de JésusMais pour le moment, le piège se referme sur ses détracteurs. Leur hésitation révèle leur péché et leur orgueil. Ils ne peuvent affirmer que le baptême de Jean soit l’expression d’une volonté céleste et divine. Cela serait renier l’exclusivité du Temple en matière d’expiation des péchés et reconnaître la vanité de ses sacrifices. Et, comme eux-même le soulignent, ils avoueraient alors leur propre péché pour n’avoir pas mis leur foi en ce prophète, en toute connaissance de cause.

La logique et la sincérité devraient donc les orienter vers une réponse qui fait du baptiste et ses disciples, un mouvement autoproclamé, sans légitimité divine. Seulement, la haute considération du peuple envers Jean, les en empêche. Ils ont peur de la foule. Leur autorité est mise à mal par leur désir de plaire. Leur honneur les oblige au mensonge et à l’hypocrisie. Comme pour le figuier feuillu, l’apparence compte plus que les fruits.

La vraie réponse de Jésus

Ils répondirent donc à Jésus : « Nous ne savons pas ! »  Et Jésus leur dit : « Moi non plus , je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela. » (11,33)

Cet aveu d’ignorance est sans doute le seul moment de vérité dans leur bouche. Eux qui ont l’autorité officielle du Temple et une légitimité reconnue par tous, eux qui ont aussi la compétence, le savoir et l’expérience, eux ces grands-prêtres, scribes et anciens, ne savent pas ! Ils ne savent pas prendre position vis-à-vis de Jean le baptiste et prophète. Ils ne savent pas qui est Jésus. Ce dernier ne leur dira rien, car il a déjà dit beaucoup et qu’il se révèlera bientôt pleinement comme le Fils bien-aimé livré aux mains des hommes. L’autorité de Jésus ne vient ni d’un Ciel inaccessible, ni de la mondanité des hommes , mais d’un divin Père.

Domenichino, The Rebuke of Adam and Eve, 1626Pourtant la réponse était là, sous leurs yeux et les nôtres surtout : Jésus marchait dans le Temple. Cette précision de Marc ne serait-elle pas l’évocation même de l’autorité de Jésus. Ce verbe marcher, Marc ne l’utilise que très peu3. Jésus marche ici comme il marchait sur la mer (6,48-49) et se révélait Fils de Dieu, maître de la Création, à qui la mer et le vent obéissent. Les pas de Jésus dans le Temple sont les pas de l’autorité qu’il tient du Père créateur. Ce même créateur qui lui aussi marchait dans le jardin d’Éden après le péché du couple originel : « Or ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui marchait dans le jardin au souffle du jour. Et l’homme et sa femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin.  » (Gn 3,8).

Ainsi donc, au cours de cette marche de Jésus, ces autorités religieuses ont dévoilé leur culpabilité sous le feuillage4 des honneurs mondains, apparences bien vaines.  Mais c’est aussi pour eux, que le Père a envoyé son Fils, eux ces grands-prêtres, gardiens de la vigne du Seigneur qu’est Israël. C’est donc à eux que Jésus va développer sa réponse en une parabole (12,1-12) dénonçant ces vignerons homicides.

Andrey Mironov, Jesus chassant les marchands du temple, 2012Ainsi, le parallèle avec le récit de la Genèse ne se limite pas à la simple évocation de la marche de Jésus dans le Temple. Comme la révélation du péché d’Adam et Ève (Gn 3) se poursuit par le récit du meurtre d’Abel par Caïn (Gn 4), c’est une parabole d’homicides (12,1-12) qui suit la révélation du péché des autorités du Temple (11,27-33). Si bien que l’éviction des marchands et des changeurs (11,15-19) correspondrait à l’épisode de la création du jardin (Gn 2). En chassant le commerce hors du Temple, Jésus réordonne, recrée le dessein du Père. Un Père pourvoyeur de pardon et de salut, envoyant son Fils bien-aimé.

à suivre


> Sommaire des passages commentés de l’Évangile selon Marc <

 


 

 

 

 

  1. La première fois lors de l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem et sa sortie silencieuse (11,11) et la seconde lors de l’éviction des marchands du Temple (11,15).
  2.   Ces trois catégories de personnages : grands-prêtres, scribes et anciens constituent l’assemblée du sanhédrin, le tribunal religieux, qui condamnera Jésus (14,55)
  3. On retrouve 8 fois le verbe Marcher (peripateô /περιπατέω ) dont trois  seulement à propos de Jésus 6,48.49; 11,27.
  4. En Gn 3,7 Adam et Ève, nus, s’étaient revêtus, suite à leur faute, de feuilles de figuiers (!) pour se cacher de Dieu.

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