Vignerons meurtriers et vie donnée (Mc 12,1-12)

Vignerons meurtriers et vie donnée (Mc 12,1-12)

(article modifié le : samedi 14 avril 2018)

Mc 12,1-12 La parabole des vignerons homicides

De la vigne aux vignerons

Jésus se mit à leur parler en paraboles. « Un homme planta une vigne ; il l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour ; puis il la confia à des vignerons et partit au loin. (12,1)

Vendanges de hautains en automne de l'an 1390 Tacuinum Sanitatis (ca. 1390), Wien, Codex Vindobonensis Series nova 2644, fol. 54 versoPour mémoire, nous sommes toujours au Temple, lors de la confrontation de Jésus avec la triade des grand-prêtres, anciens, et scribes. Jésus maintenant développe sa réponse. Il n’a pas voulu leur révéler d’où il tenait son autorité, mais il a autre chose à leur dire. Et de leur livrer cette parabole mettant en scène un homme, sa vigne pour laquelle il a tout fait, et qu’il confie à des vignerons.  À ce point du récit, l’image de la vigne est connue de ses auditeurs. Avec l’évocation de la tour et du pressoir, Jésus reprend les mots mêmes du prophète Isaïe : Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne: Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux. Il y retourna la terre, enleva les pierres, et installa un plant de choix. Au milieu, il bâtit une tour et il creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, il n’en eut que de mauvais (Is 5,1-2 ).

Tout correspond : un homme, qui met tout en œuvre pour sa vigne… Et logiquement, l’on s’attendrait – en suivant Isaïe –  à une dénonciation de l’iniquité du peuple et son infidélité à l’Alliance : La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël, et les gens de Juda sont le plant qu’il chérissait. Il en attendait le droit, et c’est l’injustice. Il en attendait la justice, et il ne trouve que les cris des malheureux. (Is 5,7). Mais, la suite de la parabole de Jésus prend une autre tournure. Ce n’est pas le manque de fruits (comme pour le figuier de la veille) ou leur mauvaise qualité qui seront dénoncés, mais la culpabilité  des vignerons et cela indépendamment de la productivité de la vigne.

De l’autorité des messagers et des vignerons

Puis, il envoya un serviteur aux vignerons pour recevoir des vignerons, le moment venu, des fruits de la vigne. Mais s’étant saisis de lui, ils le rouèrent de coups et le renvoyèrent les mains vides. De nouveau, il leur envoya encore un autre serviteur, et, celui-ci, ils le frappèrent à la tête, et l’humilièrent. Il en envoya un autre, et celui-là, ils le tuèrent ; et beaucoup d’autres furent les uns roués de coups, les autres tués. (12,2-5)

Comme pour le récit du figuier, la parabole de Jésus  fait allusion à la récolte de fruits et à un temps favorable1. Mais ici,  le récit devient dramatique. Aux mauvais fruits attendus traditionnellement, c’est la violence et le meurtre qui sont décrits dans un crescendo. D’abord rejetés, puis battus et enfin tués, les émissaires nombreux sont victimes des vignerons, sans aucune explication, pour le moment. La figure de ces serviteurs maltraités peut faire référence au sort dont furent victimes bien des prophètes depuis Jérémie, frappé et emprisonné (Jr 37), Isaïe , dont des traditions rapportaient son martyre, jusqu’à Jean le baptiste, vénéré par la foule du Temple, et décapité par Hérode. Aucun de ces prophètes ne furent bien accueillis en leur propre patrie.

Mais qui se cachent derrière la figure des vignerons ? Certes, plus loin, les grands-prêtres, scribes et anciens vont s’y reconnaître. Mais à ce stade, les vignerons pourraient tout aussi bien représenter Hérode ou toute instance de pouvoir en Judée. Bien plus, la communauté de Marc, elle-même victime de persécutions, peut aussi se retrouver dans ces serviteurs tués injustement. Mais une parabole ne peut se réduire à une allégorie où chaque élément correspond à une réalité. La parabole dépasse l’allégorie. Elle met en jeu ici deux groupes qui possèdent une autorité légitime venant du même maître. Ainsi l’opposition soulevée plus tôt entre une autorité venant de Dieu – du Ciel -,  telle la caste sacerdotale, contre une autorité venant des hommes – dont Jésus est suspecté – est ainsi balayée. Jésus oppose dans sa parabole deux catégories légitimées dans leur fonction par le même maître : les vignerons et les serviteurs. Et pourtant, l’usage de l’autorité des vignerons sur la vigne apparaît malhonnête et malfaisant.

Comme toujours, une parabole est racontée pour nous surprendre. Et sans doute déjà nous interrogeons-nous : après tant d’émissaires battus et tués, que fait le maître de la vigne ?

Le fils bien-aimé et père trop aimant

Il ne lui restait que son fils bien-aimé ; il l’envoya vers eux en dernier, se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais ces vignerons dirent entre eux : ‘Celui-ci est l’héritier ; venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous.’ Et se saisissant de lui, ils le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne. Que fera le seigneur de la vigne ? Il viendra, il fera périr les vignerons et donnera sa vigne à d’autres. (12,6-9)

Comment ne pas reconnaître l’image de Jésus, le fils bien-aimé (1,11 ; 9,7), qui envoyé à ce titre – en vertu de cette autorité de fils – sera bientôt arrêté et crucifié hors de la ville par ces mêmes membres légitimes du sanhédrin. Leur statut et leur fonction n’ont pas suffi à accueillir pleinement l’autorité du Fils aimé.

Nous pouvons déjà souligner l’irrationalité apparente de la réaction de l’homme de la parabole. Après trois serviteurs bafoués, il en envoie toujours, et jusqu’à son propre fils. Ce n’est pas la culpabilité des vignerons que souligne tant la parabole, mais la persévérance du Père qui ne cesse de vouloir être présent à sa vigne, à son peuple. Alors que les seules réponses des vignerons s’expriment en violence et mort, le Père est patience, longanimité et espérance.

« Ils respecteront mon fils. » Telle est sa volonté. La relation qui est mise en avant, n’est pas celle d’un propriétaire qui souhaite être rétribué, mais d’un Père espérant être reconnu dans une relation filiale. L’envoi de son Fils veut ouvrir les vignerons  à un autre mode de relation à Dieu. Pourtant, leur conversion n’aura pas lieu. Leur réaction est tout autre. En tuant le Fils unique, ils espèrent récupérer l’héritage. Leur raisonnement se situe uniquement dans une logique de rétribution et non dans une relation gracieuse.

C’est la mission du Fils qui est mise en avant : il se fait serviteur de l’espérance du Père. Un fils bien-aimé envoyé par un Père trop aimant. L’autorité de Jésus ne peut être réduite à une fonction royale, messianique ou sacerdotale. Son autorité puise sa légitimité dans sa relation au Père.  Accueillir la mission du Christ, c’est accueillir la persévérance aimante de Dieu. Ce fils accomplit la mission divine jusqu’au bout, humble et humilié, jusqu’à être jeté, crucifié, hors de la vigne comme un vulgaire déchet.

Le don de la vigne et du Fils

Ici, les vignerons demeurent ces spécialistes – de tout temps – en grappes et en lois, en vendanges et sacrifices, en héritage et en rétribution, mais, hélas, aveugles et sourds à toute relation véritable envers le Seigneur de la vigne. Ils ont préféré tué le fils pour devenir propriétaire2 plutôt que de devenir ‘fils’, à l’image du bien-aimé, pour être héritiers de la grâce, en ce temps favorable.

Mosaïque Arménienne St Polyeucte - V°s., Jérusalem - F.B.Il nous faut certainement revenir au commencement de la parabole. L’homme qui a créé sa vigne (Gn 2,8) depuis le plant jusqu’à la tour, la « confie » à des vignerons. Ce verbe « confier »3 souligne peut-être déjà un malentendu. Il est utilisé, essentiellement, à l’occasion de mariage4 Ainsi, le don de la vigne aux vignerons entre dans le cadre d’une relation d’alliance faite d’échanges gracieux et de confiance. Les vignerons, quant à eux, s’en tiennent au sens plus rare, mais plus rentable, d’une mise en fermage. Le don et la raison du don sont oubliés : faire que la vigne porte du fruit en abondance jusqu’à en rendre grâce.  Je vous ai donné un pays où tu n’avais pas peiné, des villes que vous n’aviez pas bâties et dans lesquelles vous habitez, des vignes et des oliviers que vous n’aviez pas plantés et vous en mangez les fruits ! (Jos 24,13 )

Et si le jugement a lieu, c’est à la toute dernière fin pour souligner la culpabilité de ces vignerons et mettre fin à leur responsabilité sur la vigne. Elle est confiée à d’autres, c’est à dire à celles et ceux qui accueillent la grâce du Fils bien-aimé et serviteur, envoyé et livré. Le temps des sacrifices du Temple laisse place maintenant à un nouveau Temple fait d’une pierre nouvelle.

La pierre d’angle

N’avez-vous pas lu cette Écriture : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, est devenue le sommet de l’angle : c’est l’œuvre du Seigneur, et c’est une merveille à nos yeux ?  » Et ils cherchaient à se saisir de lui mais ils craignirent la foule. Ils avaient bien compris en effet que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole. Et le laissant, ils s’en allèrent. (12,10-12)

Création d'Adam (cathédrale de Chartres) par JimForest (flickr)Et nous revoilà, comme au début de la parabole, dans le champ de la construction. Et déjà, ce pressoir ou cette tour pouvaient évoquer le Temple dans lequel Jésus prononce cette parabole. Car c’est bien, dans notre contexte immédiat, l’autorité de Jésus sur le Temple qui fait débat. La pierre angulaire, pierre qui aux yeux des bâtisseurs n’avait pas une apparence digne, ni d’utilité, pour être de la construction, est pourtant mise en avant par le Seigneur.

Ainsi, Jésus rejeté par les grands-prêtres, les scribes, les anciens, livré aux mains des nations païennes…. devient la pierre de tête d’angle du véritable lieu d’adoration et de pardon. L’expression utilisée reprend le psaume déjà entendu lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle; c’est là l’œuvre du Seigneur, ce fut merveille à nos yeux. Voici le jour que fit le Seigneur, pour nous allégresse et joie. … Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! (Ps. 118/119,22-26 ).

C’est le Christ rejeté, jeté hors de la ville, qui deviendra maintenant la pièce essentielle et l’œuvre du Seigneur, et non pas l’imaginaire d’une figure triomphante et acclamée royalement à son entrée dans la ville. La pierre que les spécialistes n’ont pourtant pas jugé acceptable pour leur construction, devient celle qui est maintenant, placée par Dieu, au plus haut et au plus visible (tête ou sommet), faisant à l’angle, la jonction de deux murs, celui des païens et celui des juifs. Ainsi le rejet du Christ et sa Croix, rendent manifeste l’œuvre du Salut de Dieu, offert gracieusement à tous ceux qui croient.

à suivre


> Sommaire des passages commentés de l’évangile selon Marc <


  1. en grec kairos, saison, ou temps convenu, favorable, moment venu.
  2. Dans une logique absurde, on peut penser qu’en l’absence d’héritier, la vigne leur revient. Mais le point d’instance porte justement, sur cette logique déraisonnable et malsaine.
  3. En grec ekdidomi (ἐκδίδωμι) : confier, livrer, abandonner, louer.
  4. ainsi en Ex 2,21 Cipporah est donnée à Moïse. De même pour la dot de la fille de Caleb donnée à Aksa Jg 1,14-15 ou des sept unions de Sara dans le livre de Tobie Tob 3,8. voir aussi 1M 10,58; Si 7,25 et Lv 21,3.

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