Le denier de César (Mc 12,13-17)

Le denier de César (Mc 12,13-17)

(article modifié le : samedi 14 avril 2018)

12,13-17 L’impôt à César

Prendre au piège

Alors ils envoyèrent auprès de lui quelques-uns des pharisiens et des hérodiens pour le prendre au piège dans ses paroles. (12,13)

Psautier de la Reine Marie, 1320, British Library, fol. 214, Christ enseignantDans l’épisode précédent, Jésus avait mis en image son autorité de fils bien-aimé, face au pouvoir malveillant des vignerons dans lesquels se reconnurent les grands-prêtres, anciens et scribes.  Mais à cause de la foule, ils ne purent se saisir de lui (12,12). Désormais, il ne leur reste qu’à confondre Jésus par un autre moyen : le mettre en cause publiquement et retourner cette foule contre lui. Trois groupes religieux vont ainsi se succéder pour tenter de le piéger : des pharisiens accompagnés de partisans d’Hérode (12,13-17), des sadducéens (12,18-27) puis des scribes (12,28-34). Dès lors, plus personne n’osa l’interroger (12,34). Jésus poursuivra donc son enseignement dans le Temple (12,35-40) avant l’épisode de l’offrande de la veuve (12,41-44). Ce sont donc deux monnaies qui encadrent l’ensemble de cette section : le denier de César  et le quart d’as pour le trésor du Temple.

En envoyant auprès de Jésus, des pharisiens et des hérodiens, les membres du sanhédrin font venir sur le devant de la scène un groupe de personnages que nous avons déjà rencontré.  Ils sont ceux qui ont déjà envisagé un projet funeste contre Jésus (3,6). Puis, suite à la seconde multiplication des pains, Jésus avait dénoncé ce mauvais levain des pharisiens et d’Hérode (8,15).  Marc rassemble donc ici, au sein du Temple, tous les comploteurs : grands-prêtres, anciens, scribes, pharisiens et hérodiens. Toutes ces instances du pouvoir et du savoir ne « peuvent » pourtant mettre la main sur Jésus, ni « savoir » d’où il tient son autorité. À moins de le piéger par ses propres paroles et aux oreilles de tous.

La question des mauvais flatteurs

Ils viennent lui dire : « Maître, nous savons que tu es vrai, et tu ne te soucies de personne car tu ne regardes pas l’apparence des hommes, mais tu enseignes le chemin de Dieu dans la vérité. Est-il permis, ou non, de verser l’impôt à César ? Devons-nous le donner, ou non ? » (12,14)

Pier Paul Rubens, l'impot à César, 1612La question des pharisiens et hérodiens est précédée d’un long compliment dont  nous devinons déjà la fausseté. Cette flagornerie vise à souligner la soi-disant autorité savante et sagesse de Jésus, qualités reconnues plus probablement par la foule que par ces flatteurs. Ainsi, la réponse de Jésus à la question posée confirmera leurs éloges ou bien placera Jésus du côté des affabulateurs et des menteurs. De manière ironique, Marc vient éclairer l’autorité filiale (humaine et céleste) de Jésus : il est celui qui enseigne, en vrai sage, le chemin de Dieu en vérité. Bien plus, il est décrit à l’image de Dieu qui regarde le cœur tandis que l’homme regarde l’apparence (1Sa 16,7 ).

Le problème des pharisiens et hérodiens concerne l’impôt dû à César, c’est-à-dire au pouvoir romain occupant. Il ne s’agit pas de la redevance d’un impôt destiné au bien commun – dirions-nous aujourd’hui -, mais de savoir s’il faut accepter ou non l’autorité impériale et romaine. Et dans cette Judée soumise à Rome1, tout mâle ayant l’âge requis doit payer tribut à l’empire auprès des publicains. La question est tout autant politique que religieuse. Cette taxe sert en effet à financer la Rome païenne, ses armées, son empereur … et leurs cultes idolâtres.  En autorisant l’impôt au royaume de César, Jésus – le fils bien-aimé qui annonce avec succès l’avènement du règne de Dieu, son père – risque de se contredire et se mettre à dos la foule du Temple. À leurs yeux il passerait pour un traître à la Judée. Mais, en interdisant de payer l’impôt, Jésus – fils de David – revêtirait alors cette figure royale politique qui ferait de lui un opposant direct à la puissance romaine et pourrait être dénoncé de facto.

Mais la question est plus insidieuse. Car, il ne s’agit pas seulement d’une d’opinion personnelle  à clarifier. D’une part, l’interrogation porte sur l’interprétation que Jésus va faire de la Loi : Est-il permis, selon la Loi de Moïse, de verser l’impôt à César ? De ce fait, Jésus est invité, au sein même du Temple, à faire appel à l’autorité divine de la Loi. C’est la volonté de Dieu qui est convoquée. D’autre part, il y a cette seconde question : « Devons-nous payer, ou non ? »  Celle-ci implique un ‘nous‘ qui donnera à la réponse de Jésus un caractère d’appel public, au nom de la Loi de Dieu, à la soumission ou à la révolte : Dieu vous demande de (ne) payer (pas) l’impôt ! Le sujet est donc difficile et délicat et de plus, in fine, Jésus n’a de choix qu’entre un oui et un non !

Le denier

Mais sachant leur hypocrisie, il leur dit : « Pourquoi m’éprouvez-vous ? Apportez-moi un denier, que je voie. » Ils le lui apportèrent ; et il leur dit : « De qui est cette effigie ? Et cette inscription ? » Ils lui dirent : « De César. » (12,15-17)

Denier de Tibère (14-37)Jésus n’est pas dupe. Leur hypocrisie et leur tentation de le perdre sont démasquées. Il ne répond pas à leur question en invoquant la Torah. Il en appelle au denier romain2. Le paiement de l’impôt à l’occupant ne trouve pas sa réponse dans les livres de la Loi, mais dans la Parole du Christ. Le Fils est le serviteur ultime de la Parole de Dieu et son interprète.

Ainsi Jésus oblige ses adversaires au discernement et au jugement à partir d’une pièce de monnaie romaine qu’il ne possède pas, mais qu’on est capable de trouver au cœur du Temple saint. Jésus fait préciser à ses contradicteurs l’origine impériale de cette pièce où y figurent le profil de l’empereur et son inscription païenne. En effet, la pièce romaine qu’elle soit du temps de Tibère3 – ou de Néron4 à l’époque des lecteurs de Marc – comporte une référence païenne et idolâtre. Il se peut ici que le récit dénonce, entre autre, la compromission entre le pouvoir religieux (qui a en main le denier) et le pouvoir romain – comme bientôt lors de la Passion. Jésus demeurant celui qui ne possède rien, et se dépossède de tout ‘pouvoir’.

César n’est pas Dieu. Et Dieu n’est pas César.

Alors Jésus leur répondit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et ils étaient frappés d’étonnement à son sujet. (12,17)

Jacob Adriaensz Backer, le paiement de l'impôt, 1630.On associe à cette phrase de Jésus, devenue proverbe, une séparation entre deux sphères distinctes, celle du ‘religieux’ et celle du ‘politique’. Mais ce serait oublier tout le contexte du récit. Car ici, la critique porte non sur une séparation des pouvoirs, mais sur la différence fait dans l’usage des pouvoirs qu’ils soient religieux ou politiques.

Inscrire son nom détermine toujours un lien de propriété. Le denier frappé du nom de l’empereur peut donc revenir à Rome. Jésus donnerait-il caution à l’occupant romain ? Cela n’est pas si sûr. Car, il ne désigne pas seulement la taxe de l’occupant, mais tout ce qui est César : la domination, les richesses, la gloire et les honneurs… qui empêchent d’entrer dans le véritable royaume de Dieu. En opérant cette distinction Jésus affirme que – contrairement à l’inscription du denier – César n’est pas dieu et Dieu n’est pas César pour gouverner à sa manière.

Rendre à César ce qui est à César, c’est refuser la tentation du pouvoir ou sa compromission, à l’image certes du gouvernement politique romain, mais aussi des notables religieux du Temple, de tout mauvais vigneron de la vigne du Seigneur. Rendre à Dieu, ce Père aimant et persévérant, c’est choisir d’entrer dans la logique du Royaume révélé par son fils bien-aimé, Jésus. La réponse n’est plus dans un ‘oui’ ou un ‘non’ à une taxe, mais dans un choix entre un pouvoir selon César et un règne selon Dieu, entre ‘posséder’ et ‘rendre’.

Mais que rendre à Dieu alors que, en tant que Créateur, tout lui appartient ? Que rendre à Dieu quand on aurait tout quitter pour suivre son Fils ? Qu’y a-t-il encore à ‘rendre’, à ‘remettre’ ? Le cadre du Temple pourrait suggérer le culte rendu à Dieu, un ‘rendre grâce’ pour Celui qui ‘remet’, gracieusement, les péchés. Et le Temple a désormais une pierre d’angle visible à son sommet : Jésus. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est se tourner vers le Christ, marchant vers sa Passion, qui offre une vie nouvelle, non contre un paiement et un tribut, mais dans une remise et un abandon au Père.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. En 63 av. JC, Pompée fit de la Judée, un royaume vassal de l’Empire. Mais depuis la mort d’Archélaos, fils d’Hérode le Grand-, la Judée est devenue province romaine sous l’autorité directe d’un procurateur.
  2. Cette monnaie d’argent avait une valeur correspondant à 3,79g. d’argent soit une journée de salaire d’un ouvrier agricole.
  3. A l’avers, effigie de Tibère (14-37) et inscription : TIberius CAESAR DIVI AUGusti Filius AUGUSTUSTibère César fils du divin Auguste, Auguste. Au revers, silhouette assise de  Livie (mère de l’empereur) et l’inscription : PONTIFe – MAXIMum, Grand Pontife.
  4. Le denier de Néron (54-68) comporte sur l’avers, le profil de l’empereur et la mention  NEROn CAESAR AUGUSTUS, et au revers la silhouette du dieu Jupiter.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *