Les sadducéens et la résurrection (Mc 12,18-27)

Les sadducéens et la résurrection (Mc 12,18-27)

(article modifié le : mercredi 5 septembre 2018)

Mc 12,18-27 Question des sadducéens sur la résurrection

Les sadducéens et la Loi

Viennent alors auprès de Jésus, des sadducéens lesquels disent qu’il n’y a pas de résurrection, et ils l’interrogeaient : « Maître, Moïse a écrit pour nous que si le frère de quelqu’un meurt, laissant sa femme, et sans enfant, son frère doit prendre sa femme pour susciter une postérité à son frère. (12,18-19)

Ernst_Karl Georg Zimmerman, Jésus et des pharisiens,1900Après le groupe des pharisiens et hérodiens, se présente maintenant celui des sadducéens, pour la première et dernière fois en Marc. Parti religieux, les sadducéens regroupent, pour l’essentiel, des familles sacerdotales, prêtres et grands-prêtres. Il n’est donc pas étonnant de les rencontrer dans ce Temple dont ils ont la charge. C’est aussi la première fois qu’est soulevée, de manière formelle, la croyance en la résurrection. Mais que vient faire cette réflexion particulière, ici et à ce moment ?

Rien dans le contexte ne nous y préparait. Il n’a été question de résurrection qu’à propos de celle de Jésus1. Un autre point surprenant est la mention de la loi léviratique2 qui oblige un homme à susciter une descendance pour son frère, mort sans enfant, en s’unissant à sa veuve (Dt 25,5-10).  La question de la résurrection des morts est ici liée à l’autorité de la Loi. Les sadducéens fondent leur théologie sur la Torah seule – alors que les pharisiens intègrent à leur foi, les livres prophétiques.  Or, dans la Torah – confiée à Moïse par Dieu – il n’est pas question de résurrection des morts. Les sadducéens en nient donc l’existence à l’inverse des pharisiens qui s’appuyaient des textes comme Isaïe3, Ézéchiel4 ou  les livres des Martyrs d’Israël5.

En faisant appel à l’autorité de la Loi de Moïse, les sadducéens visent à remettre en cause la compétence du maître concernant le domaine discuté de la résurrection des morts. S’il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, y’a t-il à espérer de lui une résurrection ? de quelle manière ?

La résurrection de la femme aux sept ‘maris’

Ils étaient sept frères ; le premier prit une femme, mais mourut sans laisser de postérité. Le second la prit ensuite, et mourut aussi sans laisser de postérité. De même le troisième, et aucun des sept ne laissa d’enfants. Après eux tous, la femme mourut. À la résurrection, quand ils ressusciteront, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme ? car les sept l’ont eue pour femme.  » (12,20-23)

Piero della Francesca, Resurrection, 1463Nous sommes en présence d’une véritable casuistique. Le cas est particulièrement exagéré mais veut justement montrer le ridicule d’une croyance en la résurrection des morts. Car Moïse n’aurait pas rapporté une telle loi divine sur le lévirat, si c’est pour qu’à la résurrection règne un vértiable désordre dans les relations humaines.  Pour le dire autrement, la Loi de Moïse vient contredire la croyance d’une résurrection des morts.

Les sadducéens ne s’attaquent pas seulement à la foi des pharisiens en un salut éternel pour les justes, mais à l’idée populaire où la résurrection des morts restaurerait pleinement les êtres dans leurs relations humaines, au jour dernier. Une fois encore, Jésus est « obligé » de choisir son camp : celui des sadducéens qui contestent l’immortalité de l’âme, celui des pharisiens qu’il vient de contredire précédemment ou celui ‘ridicule’ de la croyance populaire.  Mais c’est aussi, l’occasion de remettre en cause l’annonce de la Résurrection de Jésus lui-même. Comme précédemment, Jésus ne fera pas appel aux préceptes de la Loi de manière casuistique. Sa démonstration sera plus fondamentale.

La puissance créatrice de Dieu

Jésus leur déclara : « N’êtes-vous pas dans l’erreur, parce que vous ne comprenez ni les Écritures, ni la puissance de Dieu ? Car, ressuscités des morts, on ne prend ni femme, ni mari ; mais on est comme des anges dans les cieux. À propos du relèvement des morts, n’avez-vous pas lu dans le livre de Moïse, au passage du Buisson, ce que Dieu lui dit : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Vous êtes grandement dans l’erreur. » (12,24-27)

Michel Ange, Le Jugement Dernier, Chapelle sixtine, 1541La réponse de Jésus remet en cause la compétence même des sadducéens qui ne prennent pas en considération toute l’Écriture, et oublient l’agir créateur de Dieu. Ce dernier point permet de penser et de concevoir la résurrection non comme une ‘continuité’ mais comme une recréation. Il n’est plus possible de la concevoir comme une simple ‘réanimation’ fut-elle dans un au-delà. A la résurrection, les relations elles-mêmes sont recréées dans un attachement privilégié avec le Créateur à l’image des anges auxquels les sadducéens ne croient pas non plus. Tout est recréée dans la véritable puissance de Dieu : donner et redonner vie.

Jésus n’explique pas le « comment » d’une résurrection, il renvoie au « pourquoi ». Ainsi, toutes les conceptions de la résurrection sont bouleversées. Depuis l’incroyance des sadducéens jusqu’à la croyance populaire. Tout est à revoir. Mais tout n’est pas nouveau.

Dieu des vivants dès l’origine

Sébastien Bourdon, Buisson ardent, 17ème sCar Jésus en appel à Moïse, la référence des sadducéens. Ainsi, il leur prouve sa maîtrise du livre de Moïse6.  Jésus ne regarde pas la résurrection comme une question tournée uniquement vers la fin. En prenant appui sur le récit du buisson, Jésus pointe l’origine, celle de la Révélation de Dieu à Moïse (Ex 3). La Torah révèle déjà ce dessein de Dieu d’une résurrection. Il se révèle comme étant le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Certes aux yeux de tous, ils sont morts avant Moïse. Mais, selon Jésus, en se réclamant de ces patriarches, le Seigneur se manifeste comme Dieu porteur d’une promesse de Vie. Il ne saurait être un Dieu des morts.

Contre les maris défunts sans descendance, Jésus offre la triple figure des patriarches : Abraham, Isaac, Jacob. Il rappelle combien, dans le récit de la Genèse, la puissance de Dieu donne vie malgré la conception des hommes. À Dieu tout est possible. Ainsi, n’a-t-il pas donner à Abraham et Sara âgés une terre et une descendance (Gn 21), des jumeaux à Rebecca, épouse stérile d’Isaac (Gn 25,21), et un retour en grâce au paria Jacob (Gn 27-28), père des douze tribus d’Israël. Ces trois patriarches montrent combien Dieu fait jaillir la vie au-delà de l’entendement humain. Moïse lui-même n’est-il pas le témoin de l’œuvre de Dieu faisant sortir son peuple de la servitude égyptienne, et le sauvant d’une mort certaine (Ex 14) ? La résurrection ouvre les vivants à la vraie postérité.

Ainsi, Jésus offre une autre compréhension de la résurrection qui ne s’intéresse pas au ‘comment’. Sa réponse sur la résurrection des morts met en avant  les « vivants » depuis l’origine. Ainsi, elle n’est plus déterminée en termes de fin, de lieu et de liens maritaux pour les uns ou les autres. Elle devient le dessein même de Dieu pour tout son peuple, au sein d’une Alliance éternelle déjà conclue avec Abraham et Moïse. Elle est puissance créatrice et salvatrice de Dieu, pourvoyeur de vie, qui n’abandonne pas sa création à la dégradation, à l’esclavage, ni à la mort. C’est le Christ qui fait naître à cette véritable compréhension de la résurrection, non seulement en cet endroit, mais depuis son origine jusqu’à la croix et au matin de Pâques.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Evangile selon Marc <


  1. si l’on excepte la ‘réanimation’ de fille de Jaïre (5,42) et l’idée d’Hérode que Jésus fut le baptiste ressuscité (6,16).
  2. du latin, levir, beau-frère. La loi visait à protéger la pérennité d’une famille. Le nom du défunt ne serait pas perdu et ses biens ne se seraient pas dispersés et resteraient dans le clan familial.
  3. Is 26,19 Que tes morts revivent ! Que mes cadavres se relèvent !
  4. Ez 37,9 Tu diras à l’esprit : ainsi parle le Seigneur Dieu. Viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts, et qu’ils vivent.
  5. 2M 7,9 …le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois.
  6. Le livre de Moïse, désigne ici le rouleau de la Torah, comprenant Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.

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