La Cène, de la trahison à l’Alliance (Mc 14,12-26)

La Cène, de la trahison à l’Alliance (Mc 14,12-26)

(modifié le: mercredi 5 septembre 2018)

Mc 14,12-26 La cène

Deux disciples pour les préparatifs

Le premier jour des Azymes, où l’on immolait la Pâque, ses disciples disent à Jésus : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour manger la Pâque ? » Alors, il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville, vous rencontrerez un homme portant une cruche d’eau, suivez-le. Et là où il entrera, dites au maître de la maison : ‘Le Maître dit : Où est ma salle, celle où je mangerai la Pâque avec mes disciples ?’ Et il vous montrera à l’étage une grande salle garnie et tout prête : là vous ferez les préparatifs. » Les disciples sortirent et allèrent à la ville ; ils trouvèrent comme il le leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque. (14,12-16)

Harold Copping, Preparation For The Last Supper, XIX°s.Le fête de la Pâque se prépare en tout point de vue. Certes, en ce 14 Nissan, les disciples s’inquiètent d’un lieu dans la ville où pouvoir se réunir  pour manger au repas du soir l’agneau sacrifié au Temple. Et nombreux sont les pèlerins qui chercheront aussi un endroit pour manger la Pâque. La Pâque se prépare ainsi que le drame de la Passion qui va bientôt advenir.  À cela aussi les disciples devront s’y préparer. La scène n’est pas sans rappeler l’entrée à Jérusalem. Jésus envoie deux disciples leur indiquant ce qu’ils y trouveront. Ici, non pas un jeune ânon mais un porteur d’eau. Là encore la parole de Jésus est précise et prophétique : il est bien le maître, celui de sa propre passion annoncée, celui qui envoie ses disciples, leur enseignant ce qu’ils devront dire : Le maître dit et ce qu’ils devront faire : là vous ferez les préparatifs. C’est sa Parole qui les ouvre déjà à un avenir. Et c’est lui qui, in fine, leur prépare la Pâque en les rassemblant dans « sa salle ».

L’homme à la cruche

James Tissot, L'homme à la cruche, 1886 - Brooklyn MuseumSi j’ai déjà évoqué cette figure de l’homme à la cruche dans un ancien article, il convient de s’y pencher encore à la suite de notre lecture suivie et commentée de l’Évangile.  D’une part, comme un jeune ânon attaché est plus repérable qu’un âne parmi d’autres dans un champ, un homme portant une cruche d’eau est aisément reconnaissable – la tâche étant dévolue habituellement aux femmes. Ainsi, d’autre part, suivre cet homme signifie suivre celui qui œuvre à une tâche ingrate pour un ‘mâle’, suivre un humble serviteur qui a obéi à son maître pour un service humiliant. Le sens est déjà là. L’homme est déjà une préfiguration du disciple-serviteur que Jésus avait déjà présenté. En suivant l’homme à la cruche, les deux disciples deviennent les serviteurs de la Parole de ce maître qui livre sa vie : Quiconque veut être grand parmi vous se fera votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous, se fera l’esclave de tous.  Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon de la multitude (10,43). Comme l’entrée à Jérusalem était sous le signe de l’ânon d’humilité, le commencement de la Pâque est mis sous la figure de l’humble serviteur.

Les Douze et la trahison

Le soir venu, il vient avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « Amen, je vous le dis, l’un de vous me livrera, un qui mange avec moi. » Et ils se mirent à s’attrister et à lui dire l’un après l’autre : « Serait-ce moi ? » Alors, il leur dit : « C’est un des Douze, un qui plonge avec moi la main dans le plat. Ainsi le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son propos ; mais hélas pour cet homme par qui le Fils de l’homme est livré, il aurait mieux valu qu’il ne soit pas né. » (14,17-21)

Frans Pourbus (le jeune), _Le dernier repas, 1618Bien évidemment, nous, nous savons de qui parle Jésus, et cela non seulement depuis l’onction à Béthanie mais depuis le choix des Douze (3,19). Mais c’est la première fois que Jésus l’évoque. Lors des annonces de la Passion jamais il ne fut question d’une trahison. Jésus le sait maintenant et au drame s’ajoute une félonie. Jésus ne le désigne pas et ici, chez Marc, rien n’est dit à son sujet. Bien plus, même les autres disciples qui s’en attristent et s’en étonnent, en arrivent même à douter, avec raison, de leur propre fidélité : ‘Serait-ce moi ?‘. Jésus n’en contredit aucun car leur fidélité va bien être mise à l’épreuve.

Mais les paroles de Jésus resserrent le champ des possibles. L’un de vous pouvait désigner n’importe quel disciple, présent ou absent. Mais Jésus précise et accentue encore la dramatique : C’est un des Douze. L’un de ceux qu’il a choisi (3,14), l’un de ceux à qu’il enseigna les paraboles (4,10), la vie de disciples (9,34), à qui il annonça sa passion (10,32) – l’un parmi ceux qui logent avec lui à Béthanie (11,11). Nous sommes bien dans le cercle des intimes. Bien plus, à l’occasion de ce repas, c’est un hôte qui plonge sa main dans le même plat. Il est de ceux qui partagent ce repas, lieu de fraternité et de communion entre convives. Ce repas est pourtant celui de la Pâque où  s’exprime la communion et l’alliance avec le Seigneur qui a libéré son peuple en le faisant sortir d’Égypte. Voici que le repas de fête  est marqué par la trahison, la mort, le mensonge et l’unité des Douze semble brisée.

Le silence mensonger de Judas

Eilif Peterssen, Judas Iscariot ,1878Le Fils de l’homme sera livré à la mort, et nous avions cernés les coupables : ces cœurs endurcis, amis du pouvoir mondain,  qui s’opposaient au projet de Dieu : membres du Sanhédrin , Pharisiens et Hérodiens. Mais ici, le funeste opposant est dans le cercle des proches. Un Apôtre, un des Douze livre à la mort ce Fils de l’homme qui, durant son ministère, a consolé, guéri, redonné vie et espérance. Jésus avait souligné jusqu’où ce ministère le conduirai : sa passion et sa résurrection. Le Fils bien-aimé suit la volonté du Père, d’aimer jusqu’au bout, comme il est écrit. Mais autre est l’homme qui par sa trahison, s’écarte de Dieu et ouvre un chemin de mort. Déjà la figure de Judas s’opposait à la femme au parfum, et là encore Judas s’oppose au porteur d’eau. Ce dernier ouvrait les portes d’un repas en communion et en vérité avec le Seigneur et ses disciples. Judas ferme la relation et œuvre contre le Fils de l’Homme en s’enfermant dans son silence mensonger et sa traîtrise. Il n’a rien dit, ni aveu, ni regret, rompant la sainteté du repas et manifestant une dés-alliance. Son acte brise la communauté des Douze. Et pourtant, le dessein du Christ manifeste son œuvre de réconciliation, au cœur même de la trahison, en rompant le pain avec tous. Rien, pas même la pire traîtrise, n’arrête le plan de salut de Dieu.

Sang de l’Alliance pour la multitude

Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, et le leur donna, en disant : « Prenez, ceci est mon corps. » Il prit la coupe, et, ayant rendu grâces, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, celui de l’Alliance, répandu pour la multitude. Amen , je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu. » Après le chant les psaumes, ils sortirent pour le mont des Oliviers. (14,22-26)

Pascal Dagnan-Bouveret, Le dernier repas, 1920Ainsi donc, étonnamment, Jésus, sachant la trahison, l’ayant portée à la connaissance de tous – et pire, en présence même de son traître –  célèbre la Pâque lors de laquelle le père ou le maître de maison bénit le vin et partage le pain1. Si Marc évoque les rites du repas pascal, il veut surtout souligner toute la nouveauté de ce ‘dernier’ repas de Jésus. Car les paroles de bénédiction reçoivent un tout autre sens.

Certes, le pain est béni, rompu, partagé … mais il est maintenant ‘son corps’, c’est-à-dire toute sa vie. Et, comme ce pain, sa vie – elle-même brisée par la trahison, le reniement et la mort – est destinée à être offerte pour nourrir et faire vivre ses disciples. Si la bénédiction sur la coupe évoque le sacrifice de communion de Moïse à l’occasion de l’Alliance au Sinaï2 (Ex 24,6-8), ce sang lui-même devient ‘son sang’ répandu et destiné à la multitude. Ce sang versé est celui-là même de la croix. Le repas de Jésus devient une véritable conclusion d’une Alliance entre Dieu et les hommes, Alliance offerte à tous, à cette multitude en attente depuis les bords de la mer de Galilée, jusqu’à l’entrée à Jérusalem, jusqu’aux nations où sera proclamé l’Évangile. A l’infidélité de Judas, Jésus révèle la véritable fidélité de Dieu à son égard en faveur des siens et cela jusqu’au don de sa vie.

Où sont le Temple et l’agneau ?

Georges Rouault, Christ et Apotres, 1937Ce sont les deux grands absents du récit du repas pascal de Jésus. Certes, Temple et agneau étaient évoqués au tout début du récit  par l’immolation de la pâque, comme si la Cène se déroulait à l’écart. On comprend qu’après l’épisode des marchands et des controverses dans le Temple, puis après l’annonce de sa ruine, le Temple et ses sacrifices ne soient plus mis en avant.  Maintenant plus encore, ils sont supplantés l’un et l’autre par la personne même du Christ. Jésus, anticipant sa Passion et sa Résurrection, inaugure cette nouvelle Alliance, perpétuelle, en son corps et son sang. Car ce pain donné, ce sang répandu n’est pas une fin, mais un commencement, celui du Royaume de Dieu et son vin nouveau, sa vie nouvelle donnée à la suite du Ressuscité. Une Alliance avec un Dieu de vie que les psaumes de louange prévus pour une telle fête ne cessent d’acclamer3. Des psaumes que tous chantent en sortant vers le Mont des Oliviers.

Ps 113 … Alléluia ! Louez, serviteurs du Seigneur, …
du lever du soleil jusqu’à son couchant,
loué soit le nom du Seigneur !
Ps 116 … Oui, tu as sauvé mon âme de la mort,…
Je marcherai encore devant le Seigneur sur la terre des vivants…
J’élèverai la coupe du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur.
Ps 118 … Le Seigneur est ma force et l’objet de mes chants ;
il a été mon salut.
Je ne mourrai pas, je vivrai,

et je raconterai les œuvres du Seigneur.
La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient
est devenue la pierre angulaire.
C’est l’œuvre du Seigneur,
c’est une chose merveilleuse à nos yeux.
Célébrez le Seigneur, car il est bon,
car sa miséricorde est éternelle.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


 

  1. Pour en savoir plus sur le repas ou seder pascal, je vous renvoie ici. en attendant mieux.
  2. Moïse prit la moitié du sang, qu’il mit dans des bassins, et il répandit l’autre moitié sur l’autel.Ayant pris le livre de l’alliance, il le lut en présence du peuple, qui répondit : « Tout ce qu’a dit Yahweh, nous le ferons et nous y obéirons. » Moïse prit le sang et en aspergea le peuple, en disant : « Voici le sang de l’alliance que Yahweh a conclue avec vous sur toutes ces paroles. »
  3. A la pâque juive, et en d’autres fêtes, sont chantés les psaumes du Hallel (louange) (Ps 113-118).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Ce site utilise quelques cookies

Merci de valider l'acceptation des cookies. Vous pouvez aussi refuser leur usage, tout en continuant à visiter ce site.