Arrestation, trahison et abandons (Mc 14,43-52)

Arrestation, trahison et abandons (Mc 14,43-52)

(article modifié le : mercredi 5 septembre 2018)

Mc 14,43-52 L’arrestation de Jésus

Le baiser faux de Judas

Aussitôt, comme il parlait encore, survient Judas, l’un des Douze, et avec lui une foule, avec des glaives et des bâtons, qui venait de la part des grands prêtres, des scribes et des anciens. Celui qui le livrait leur avait donné ce signe en leur disant : « Celui que j’embrasserai, c’est lui, saisissez-le et emmenez-le sous bonne garde. » Aussitôt qu’il fut arrivé, s’approchant de Jésus, il dit : « Rabbi ! » et il lui donna un baiser. (14,43-44)

Le Caravage, L'arrestation du Christ, 1598.S’il est encore cité comme l’un des Douze, Judas en est totalement désolidarisé. Il vient depuis l’extérieur avec une foule armée. Il n’est plus l’Iscariote – l’homme de Qeryoth1, comme précédemment nommé (3,19; 14,10) mais l’homme et l’apôtre des commanditaires : grands prêtres, scribes et anciens. Tout est bouleversé en cette nuit et en ce jardin de Gethsémani.

Judas, l’apôtre choisi, trahit son maître ; la foule est armée et n’est plus crainte des notables du sanhédrin2. La violence entre en scène : glaives, bâtons, et bientôt capture, mutilation, humiliation et crucifixion. L’hypocrisie est à son comble : le baiser, signe habituel d’amitié et de respect, devient le signal de la trahison et de la livraison. Et plus qu’un signal. En embrassant Jésus, Judas se fait physiquement proche de celui qu’il ose appeler Rabbi mais pour le trahir. Il détourne ce titre qui exprime un véritable lien de proximité entre un rabbi-maître et son disciple, titre dont Pierre seul usait3. Judas est présenté, chez Marc, comme l’acteur principal de l’arrestation de Jésus, comme le ‘maître’ de la trahison, enseignant à la foule armée le moyen de trahir, de capturer, de livrer celui qu’il aurait dû aimer et embrasser en vérité. C’est un proche disciple de Jésus qui se trouve être l’ennemi de l’Évangile.

Oreille et Écritures

Alors ils mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or, un de ceux qui étaient là, dégainant le glaive, frappa le serviteur du Grand Prêtre, et lui enleva l’oreille. Jésus, prenant la parole, leur dit : « Comme pour un brigand, vous êtes sortis avec des glaives et des bâtons pour me capturer. Chaque jour j’étais parmi vous, enseignant dans le Temple, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est afin que les Écritures s’accomplissent. » (14,45-49)

Pavel Popov, Judas trahit Jésus par un baiser, XX°s.La scène de l’arrestation est particulière pour chaque évangile, notamment pour l’épisode de l’oreille tranchée. Marc reste le plus évasif sur l’identité de l’homme : un de ceux qui étaient là4 et ne rend compte d’aucune réaction de Jésus. Cette absence de précision donne à cet épisode une portée parabolique. Mais les interprétations peuvent diverger sans pour autant s’opposer.

Ce geste souligne qu’avec l’arrivée du Judas et sa ‘troupe’, entrent non seulement le mensonge mais ses conséquences : la violence et la confusion. Le mal est à l’œuvre, comme il le fut, après le mensonge du traître serpent (Gn 3), au meurtre d’Abel (Gn 4). La réaction de Jésus insistant sur son enseignement au Temple (11,15-18; 11,27-33; 12,1-44) nous rappelle la parabole des vignerons homicides, et le double commandement de l’amour de Dieu et du prochain. L’absence de réaction de Jésus face à la violence de ce geste a ainsi déjà eu sa réponse au Temple, et sa réponse au Mal se révélera à la croix.

Coter, Capture du Christ_(detail), 1500Mais le récit de Marc insiste davantage sur l’identité du blessé que du coupable : le serviteur du Grand Prêtre. À travers cet anonyme, c’est la compétence du Grand Prêtre qui est visé. Le geste ‘symbolique’ vient, avec la blessure de l’oreille, atteindre le corps sacerdotal. En effet, la Loi de Moïse interdit l’exercice du culte à tout homme porteur d’une infirmité : Nul homme de la race du prêtre Aaron qui aura une difformité corporelle, ne s’approchera pour offrir au Seigneur les sacrifices (Lv 21,21). Le geste voudrait ainsi rendre compte, de manière symbolique, de l’incompétence même du Grand Prêtre, et de ses acolytes, jusque dans le procès qui va suivre : leur autorité, comme leurs oreilles, est impropre à juger le Christ. Le procès est déjà faussé.

Jésus s’adresse à la foule qui, avec Judas, représente les notables du sanhédrin. À l’autorité du Temple, Jésus oppose l’autorité de son enseignement et des Écritures. Aucune citation explicite nous est donnée à propos de ces dernières. Déjà, par deux fois, Jésus avait évoqué l’accomplissement des Écritures au sujet du sort du Fils de l’homme trahi  (14,21) et de l’abandon de ses disciples (14,27).  Nous verrons également que les allusions à l’Écriture, cette fois plus explicites, ne manqueront pas lors du procès et de la crucifixion. Ce faisant Jésus place sa Passion sous l’autorité de Dieu et son dessein que la passion ne contredit pas. Elle n’est pas l’échec de Dieu face au mal, elle révélera le Salut de Dieu, Père, y compris au cœur du mal et de l’injustice des hommes.

Abandon et nudité

Alors tous l’abandonnèrent et s’enfuirent. Un jeune homme le suivait, revêtu seulement d’un drap. Ils se saisirent de lui, mais, lâchant le drap, il s’enfuit nu. (14,50-52)

Cavalier d'Arpino, Christ fait prisonnier, 1597.Et voilà que ceux qui affirmaient avec force, il y a encore quelques heures, vouloir suivre Jésus jusqu’au bout, renoncent. Tous l’abandonnent. Tous déguerpissent. Jésus est désormais seul face à ses opposants. Ses disciples n’ont pas eu la force de veiller, de rester, de le suivre. Et Marc nous livre, une fois de plus, une scène énigmatique. Après l’homme au glaive, c’est un jeune homme au drap qui entre en scène. Certains ont voulu y voir Saint Marc en personne, d’autre Bartimée, … mais il demeure anonyme. Sans doute sera-t-il encore évoqué lors de l’épisode du tombeau vide où un même jeune homme, vêtu de blanc, apparaît aux femmes (16,5). Son vêtement, le drap, sera aussi rappelé lors de l’achat du suaire5 pour le corps de Jésus (15,46). La figure du jeune homme encadre donc la Passion.

Peut-être pourrait-il figurer la jeune communauté de Marc. Celle-ci, marquée par les reniements, les délations, …  lors des persécutions de Néron, doit s’appuyer sur la Passion de son Seigneur, pour renaître, revenir réconciliée et proclamer sa résurrection et son salut. Son anonymat renvoie-t-il à chaque disciple qui, face à la Passion, peut se sentir démuni et nu devant la croix ?

Seul, bien seul, et pourtant lui seulement, le Christ est capable de vaincre l’injustice et la mort. Ainsi, ce jeune homme nu tel Adam (Gn 2,25) doit fuir ce lieu où le Mal agit, pour mieux revenir, lumineux, après la victoire du Christ, au tombeau vide (16,5).

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


 

  1. Iscariote : la signification de ce nom est discutée. Ish-Qeryoth signifierait l’homme de Qyrioth, peut-être ce village cité en Jos 15,16 ? D’autres interprétations font le parallèle avec le terme de sicaires (résistants juifs de la seconde moitié du Ier s.) ou avec l’araméen isqarya, l’homme du mensonge.
  2. Les grands prêtres, scribes et anciens craignaient d’arrêter Jésus à cause de la foule : 11,18; 11,32; 12,12.
  3. Dans l’évangile de Marc, ce titre de Rabbi n’apparaît que trois fois. En dehors de ce passage, il est mis dans la bouche de Pierre lors de Transfiguration (9,5) et à la vue du figuier desséché (11,21).
  4. Dans la version de Matthieu (26,47-56), assez proche de Marc, c’est un de ceux qui entouraient Jésus qui frappe le serviteur. À la suite de cela, Jésus réagit contre ce geste. De même pour Luc (22,47-54) c’est aussi un de ceux qui entouraient Jésus qui tranche l’oreille droite -précise-t-il. En plus de sa réaction, Jésus guérit l’homme blessé. Chez Jean (18,1-12), c’est Simon-Pierre qui blesse le serviteur du Grand Prêtre, nommé Malchus.
  5. Le terme grec sindôn (σινδών) désigne un fin linge de coton. Ce mot est utilisé ici et lors de la descente de la croix où il désigne le suaire acheté pour le corps de Jésus (15,46)

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