Chez le Grand Prêtre : faux témoins et reniement (Mc 14,53-72)

Chez le Grand Prêtre : faux témoins et reniement (Mc 14,53-72)

(modifié le: mercredi 5 septembre 2018)

Mc 14,53-72 Comparution devant le Grand Prêtre et reniement de Pierre

Vrais faux témoins

Ils emmenèrent Jésus chez le Grand Prêtre. Se réunissent tous les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre le suivit de loin, jusqu’à l’intérieur de la cour du Grand Prêtre. Il était assis près du feu avec les auxiliaires, il se chauffait près de la flambée. Les grands prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mourir, et ils n’en trouvaient pas car beaucoup témoignaient faussement contre lui, et les témoignages ne concordaient pas. Enfin quelques-uns, se levant, témoignèrent faussement contre lui en disant : « Nous l’avons entendu dire : Je détruirai ce Sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en construirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme. » Mais sur cela même leurs témoignages ne s’accordaient pas. (14,53-59)

Mattias Stom, Christ face à Caïphe,1630La comparution de Jésus face au tribunal religieux du Sanhédrin se déroule de nuit et chez le Grand Prêtre1 et non à son lieu public habituel. Marc souligne ainsi le caractère mensonger du procès : faux lieu, faux témoins, fausses accusations,  faux juges et faux disciple. Seul Jésus s’affirmera en vérité. Pierre mentionné ici encadre ce procès religieux. Malgré l’abandon, il est le seul des Douze à être présent, certes de loin mais tout de même dans la cour du Grand Prêtre et au milieu des auxiliaires du Temple. Le procès de Jésus se déroule de manière singulière : les soi-disant témoins se succèdent avant que nous ayons entendu le motif d’accusation. Ici, ce n’est pas la vérité qui est cherchée mais la condamnation.

Et en trois jours je le reconstruirai.

Avec ironie, Marc souligne l’un de ces faux témoignages portant sur la destruction du Temple et sa reconstruction en trois jours. La phrase, dans l’évangile de Marc2, n’a jamais été citée ainsi par Jésus lorsqu’il annonçait la ruine du Temple (13,2) et l’avènement du Jugement de Dieu. Ce n’est plus le Temple qui est ici en cause selon les témoins, mais le Sanctuaire, l’espace sacré, le lieu privilégié de la rencontre entre Dieu et son peuple. Les faux témoins, qui ne s’accordent pas sur les paroles de Jésus, traduisent ironiquement une vérité : c’est bien un nouveau lieu de rencontre qui s’annonce, un sanctuaire relevé par Dieu en la personne du Ressuscité.

Le témoignage du Fils de l’homme

Le Grand Prêtre se leva au milieu et interrogea Jésus, en disant : « Ne réponds-tu rien à ceux qui témoignent contre toi ? » Mais il se taisait et ne répondit rien. Le Grand Prêtre l’interrogeait de nouveau et lui dit : « Es-tu le Christ, le Fils du Béni ? » Alors Jésus dit : « Je le suis, et vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance, et venir avec les nuées du ciel. » Alors le Grand Prêtre déchira ses vêtements et dit : « Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème ; qu’en pensez-vous ? » Tous alors le condamnèrent comme méritant la mort. Et certains se mirent à cracher sur lui, à lui recouvrir le visage, à lui donner des coups, en lui disant : « Prophétise ! » ; et les serviteurs le giflaient. (14,60-65)

Giotto di Bondone, Le Christ devant Caïphe, 1305 L’échec des témoins oblige le Grand Prêtre à mener l’interrogatoire. Le silence de Jésus rend compte que tout a déjà été dit. Les contradictions des témoins ont révélé son innocence et annoncé l’avènement d’un nouveau Sanctuaire.  Et si Jésus répond à la seconde question du Grand Prêtre, c’est pour finalement manifester sa véritable identité. Il est bien le Christ, le Fils du Béni3 mais bien plus. Ce n’est plus seulement son autorité sur le Sanctuaire qu’il met en avant mais son autorité de Juge eschatologique : il est le Fils de l’homme (Dn 7,13) qui siège à la droite de Dieu (Ps 110).

La parole de Jésus n’est pas un aveu mais une sentence judiciaire. Jésus mène son procès et renverse les rôles. Il met ses accusateurs sous le jugement du Fils de l’homme. Dès lors, Jésus se révèle juge divin face au grand-prêtre, chef du pseudo-sanhédrin, et, en déclarant bientôt venir sur les nuées, il s’attribue une qualité divine devant l’autorité du Temple. Mais, Jésus ne peut être pris au sérieux en invoquant son jugement céleste : lui qui s’est laissé trahir, abandonner, arrêter… et bientôt bafouer.  En cette nuit, dans la maison du Grand Prêtre, Jésus le Nazaréen, n’a pas l’allure d’un juge des temps derniers. Il est considéré comme un blasphémateur qui s’arroge un titre divin. Et « tous » le condamnent, comme peu avant « tous » l’avaient abandonné.

Paradoxalement, les outrages et les moqueries : ‘prophétise !‘ lui donnent raison. N’a-t-il pas déjà annoncé que le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; qu’ils le condamneront à mort, qu’on l’insultera, qu’on crachera sur lui… (10,33-34).

Le contre-témoignage de Pierre

Tandis que Pierre était en bas, dans la cour, une des servantes du Grand Prêtre vient. Voyant Pierre qui se chauffait, elle le fixe du regard et lui dit : « Toi aussi, tu étais avec le Nazarénien, Jésus. » Mais il nia, en disant : « Je ne sais, ni ne comprends ce que tu dis. » Et il sortit dehors vers le vestibule ; et le coq chanta. La servante l’ayant aperçu de nouveau, se mit à dire à ceux qui se tenaient là : « Celui-ci est des leurs. » Mais il le nia de nouveau. Peu après, de nouveau, ceux qui se tenaient là disaient à Pierre : « En vérité, tu es des leurs car tu es Galiléen. » Alors il se mit à maudire et à jurer : « Je ne connais pas l’homme dont vous parlez. » Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Et Pierre se remémora la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq ait chanté deux fois, trois fois tu me renieras » ; alors il se mit à pleurer. (14,66-72)

Carl Bloch, Le reniement de Pierre, XIX°s.

Et tandis qu’en haut Jésus témoigne de la mission du Père, Pierre, en bas, renie le Fils. Dans cette cour, au milieu des auxiliaires du Temple, Pierre doit faire face lui aussi à des accusations. Mais pour lui pas de faux-témoin. Pas même de procès. S’il a suivi son maître (de loin) il ne se reniera pas (8,34-37), mais le reniera lui.

Son triple reniement suit un triple mouvement : il renie être disciple de Jésus de Nazareth mais il renie aussi être ‘un des leurs’. Désavouant son maître, il réfute aussi ses frères et va jusqu’à ‘oublier’ être Galiléen, c’est à dire celui qui répondit le premier à l’appel de Jésus, au bord de la mer de Galilée. Pierre ferme ici les yeux sur sa fidélité envers son Seigneur, ses frères et sa vocation, allant jusqu’à jurer qu’il ne sait, ni ne connait rien de cet homme qu’il confessait « Christ ».  Et plus il renie, plus il s’éloigne de Jésus depuis la cour jusqu’au vestibule.

Les yeux de Pierre se sont fermés, mais s’ouvrent et pleurent maintenant au souvenir de la Parole de Jésus. Il le lui avait dit, il l’avait prédit. La Parole de Jésus ne l’enfonce pas dans sa culpabilité, elle vient au contraire, l’ouvrir au repentir, premier pas avant le pardon de Dieu (1,4; 3,28). Et le chant du coq annonce pour lui, et pour tous, un jour nouveau, à la lumière du salut de Dieu.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


 

  1. Chez Marc, le Grand Prêtre n’est jamais nommé par son nom : Caïphe. D’ordinaire, le sanhédrin, se réunit de jour au parvis du Temple et nécessite la présence d’au moins 23 des 71 membres pour délibérer.
  2. Elle le sera en Jean 2,19-21. Matthieu (26,61) reprend la scène de Marc sans en faire, de manière explicite, un faux témoignage.  Luc ne mentionne pas ce verset.
  3. Une expression similaire à Fils de Dieu. Le terme Béni évite, comme la Loi juive le demande, de prononcer le nom de Dieu. Jésus reprendra lui-même cette même ‘coutume’ en parlant de ‘Puissance’ pour dire Dieu.

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