Pilate, le roi des Juifs et Barabbas (Mc 15,1-15)

Pilate, le roi des Juifs et Barabbas (Mc 15,1-15)

(article modifié le : mardi 15 mai 2018)

Mc 15,1-15 Comparution de Jésus devant Pilate

Pilate et Jésus

Aussitôt, le matin, les grands prêtres tinrent conseil avec les anciens et les scribes, et tout le Sanhédrin. Et après avoir lié Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Pilate l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui répondit : « Toi, tu le dis. » Et les grands prêtres multipliaient les accusations contre lui. Alors, Pilate l’interrogea de nouveau, disant : « Tu ne réponds rien ? Vois tout ce dont ils t’accusent. » Mais Jésus ne répondit plus rien, de sorte que Pilate s’en étonnait. (15,1-5)

Duccio di Buoninsegna, Christ devant Pilate, 1311Après le procès nocturne, chez le Grand Prêtre, vient maintenant le temps de la comparution au grand jour : l’épisode se situe au matin, après le chant du coq, et apparaitront des personnages comme Pilate, Barabbas et la foule. L’anonymat du Grand Prêtre laisse place au personnage de Pilate qui à l’inverse n’est pas nommé par sa fonction de préfet romain1. Si tout le Sanhédrin a jugé que Jésus mérite la mort, le pouvoir de condamner à mort est détenu par l’autorité romaine en place. Jésus, comme annoncé, est livré au mains des païens (10,33). Le dernier mot, l’ultime et vrai jugement revient donc à Pilate. Celui-ci mène maintenant l’instruction. Mais cette dernière prend une tournure étrange.

Le roi des Juifs

Nicolas Ge, What is truth, 1890L’interrogatoire de Pilate porte sur une accusation apparemment nouvelle : « Es-tu le roi des Juifs ? » La question de Pilate ressemble, du point de vue de la forme, à celle du Grand Prêtre : « Es-tu le Christ, le fils du Béni ? » Le motif religieux du blasphème (14,63) est maintenant interprété devant Pilate comme une prétention politique. Être Christ et fils du Béni, c’est prétendre à être roi des Juifs. On comprend que le Sanhédrin propose ici au pouvoir romain un motif valide pour une condamnation à mort, en le transposant dans un langage audible aux oreilles du représentant de l’empereur. Les grands prêtres jouent ici le rôle des faux-témoins du ‘procès’ nocturne.

Si la question de Pilate reprenait celle du Grand Prêtre, la réponse de Jésus est ici différente. À Caïphe, Jésus affirmait son identité dans un « Je suis » (14,62) sans équivoque. Or sa réponse à Pilate est plus évasive : « Toi, tu le dis. » Il y a chez Marc plein d’ironie : Jésus est effectivement Christ et Fils de Dieu (1,1) et s’affirme comme tel. Mais s’il est roi des Juifs c’est de manière inattendue et très différente de la conception de Pilate. Bien plus, si pour Pilate il s’agit d’un « dire », d’une revendication en vue d’une ‘prise’ de pouvoir, pour Jésus il en sera autrement : sa royauté – manifestée bientôt sur la croix – sera de l’ordre du don, de l’oblation.

Silencieux serviteur

Jérôme Bosch, le Chrsit devant Pilate, 1520L’interrogatoire de Pilate est maintenant submergé par les « multiples » accusations des grands prêtres. Ils manifestent leur farouche et violente opposition face à laquelle Jésus ne répond sinon par son silence. Comme face au Sanhédrin (14,61), ce silence de Jésus promeut son innocence : s’il était un ‘vrai’ roi des Juifs, au sens politique, ce roi, déjà abandonné par son ‘armée’ des Douze, aurait  pouvoir sur les autorités religieuses.  Son silence dit qu’une autre ‘royauté’ est en jeu et déjà Marc laisse deviner la figure du Serviteur souffrant2 d’Isaïe : méprisé et abandonné des hommes … qu’on maltraite… et qui n’ouvre pas la bouche, semblable à l’agneau qu’on mène à la tuerie, et à la brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’ouvre point la bouche. (Is 53,3-7). Mais ce juste, mon Serviteur, par sa connaissance, justifiera beaucoup d’hommes, et lui-même se chargera de leurs iniquités (Is 53,11-12). Si Jésus est roi des Juifs ce sera donc par la volonté et à la manière du Père.

Barabbas

Or, à chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils réclamaient. Il y avait un nommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers qui avaient commis un meurtre lors d’une émeute. La foule étant montée se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? »  Car il savait que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Mais les grands prêtres excitèrent la foule, pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Pilate, de nouveau, prit la parole et leur dit : « Que ferai-je de celui que vous appelez le roi des Juifs ? » Ils crièrent de nouveau : « Crucifie-le ! » Alors Pilate leur dit : « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » Et ils crièrent encore plus fort : « Crucifie-le ! » Pilate, voulant satisfaire la foule, leur relâcha Barabbas ; et livra Jésus, après l’avoir fait flageller, pour qu’il soit crucifié. (15,6-15)

Horne et Bewer, Give Us Barabbas, 1910Apparaît maintenant sur la scène le personnage de Barabbas, dont on sait, historiquement, si peu de choses. Pour Marc il apparaît, non comme un brigand, ni un chef d’émeute3, mais comme un homme arrêté avec des émeutiers criminels. Rien ne fait de lui un coupable avéré, tout comme Jésus, et Marc semble suggérer plutôt qu’il fut arrêté ‘accidentellement’ avec des émeutiers assassins. Contrairement aux autres évangiles qui opposent Barabbas le criminel à Jésus l’innocent, ici en Marc, Pilate donne à la foule la possibilité de libérer ‘le roi des Juifs’. Pilate laisse ainsi le soin à la foule de le juger, selon la soi-disant coutume4.

Au jeu de l’orgueil et de la gloire

Ecce homo, Antonio Ciseri, 1880)Chez Marc, Barabbas n’est qu’un prétexte servant à mettre en avant le rôle des grands prêtres. Pilate sait leur jalousie envers Jésus, et ce sont eux qui ‘excitent’ la foule. Barabbas et Jésus sont ainsi deux innocents dans l’arène judiciaire (voir note 4) soumis au pouvoir de Rome, à l’influence des notables religieux et au « bon » vouloir du peuple. La vérité et la justice sont absentes. La jalousie (ou envie) des grands prêtres a pris leur place. Ces derniers ont été désavoués dans leur autorité. Lors de ses enseignements au Temple, Jésus leur a fait perdre les honneurs de la foule qu’ils pensaient mériter. Et c’est bien cette foule qu’ils détournent maintenant. Cet épisode met en lumière le pouvoir manipulateur des grands prêtres, serviteurs de leur seule cause, face à Jésus, Christ renié et Roi humilié, qui n’a jamais servi que l’Évangile du Père.

Flagellation du Christ, Rubens, 1620Par trois fois, la tentative de Pilate pour libérer5 Jésus est contredite par les grands prêtres et ‘leur’ foule. Par trois fois, ces derniers condamnent Jésus, en préférant libérer un autre puis en exigeant doublement la crucifixion pour le roi des Juifs. Ainsi Pilate, bien que soulignant l’innocence de Jésus –  qu’a-t-il donc fait de mal ? – est incapable de prononcer un juste jugement, préférant satisfaire la foule que les mécontenter. Jésus n’est pas seulement prisonnier de Pilate ou du Sanhédrin, il est aussi prisonnier du jeu de la gloire recherchée et de l’orgueil obstiné.

Jésus est maintenant livré et flagellé. Humble et humilié, il marche maintenant vers la croix.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. Pilate fut préfet de la Judée de 26 à 36.
  2. Le serviteur souffrant évoque, dans le livre d’Isaïe (Is 52,13-53,12), un personnage anonyme et énigmatique qui est rejeté par les siens, injustement condamné, frappé et mis à mort, mais que Dieu exaltera et élèvera. Les premières communautés chrétiennes ont très vite associé ce personnage à Jésus.
  3. Barabbas est connu des évangiles. Son nom ‘Barabbas‘ signifiant ‘fils du père’ est un nom courant. Les romans et le cinéma en font souvent le chef d’une troupe armée de résistants juifs. Mais aucun évangile ne le présente explicitement ainsi. Selon Matthieu (27,16-26), c’est « un prisonnier célèbre » prénommé aussi Jésus (prénom très répandu à l’époque), mais rien n’est dit de la raison de son emprisonnement. Dans son évangile, il sert ainsi de ‘concurrent’ à un autre prisonnier célèbre : Jésus de Nazareth. Luc (23,18 sv.), quant à lui, le décrit comme un émeutier arrêté pour meurtre : il n’est plus un concurrent mais l’antagoniste de Jésus. En Luc, c’est la foule qui réclame en premier Barabbas contre Jésus faisant le choix de l’assassin contre l’innocent. L’évangile selon Jean reprend la même tradition que Marc : lors d’une grâce coutumière à l’occasion de Pâque (cf. note suivante) Barabbas est présenté face à Jésus. Pour le quatrième évangile, Barabbas est « un brigand » et un « autre roi » (Jn 19,39-40) : la royauté mondaine est préférée à la royauté eschatologique de Jésus.
  4. Seuls Marc et Jean (19,39) décrivent la coutume de gracier un prisonnier à Pâque. Mais aucun autre texte ne rapporte cet usage. Si l’autorité romaine possède le droit de condamner à mort, elle a aussi le droit de grâce. Cependant, historiquement, il soit peu probable que ce droit de grâce soit lié à une coutume en usage en ce premier siècle. Il est plus probable que ce droit de grâce serve à la narration et rappel la coutume du « droit de grâce » lors des jeux du cirque.  Marc ferait-il ainsi du procès une parodie de ces jeux où la vie des hommes suit non la justice mais le bon vouloir du peuple et du gouverneur ?
  5. Rappelons que Pilate fut un procurateur romain qui, historiquement, n’a pas dû avoir autant de scrupules à condamner un galiléen obscure nommé Jésus et prêchant l’avènement d’un royaume.

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