Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Cana, le bon vin maintenant

Jean 2,1-11 Les noces de Cana. (2ème dim. ord. année C)

De l’eau changée en vin : l’épisode est connu. Tiré de l’évangile selon saint Jean (2,1-11), ce passage est celui qui ouvre le ministère de Jésus après l’appel des disciples.

En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. […]

Commencer par une noce, c’est déjà mettre l’annonce de la Bonne Nouvelle sous le registre de la joie et de la fête. Ce mariage inaugural n’est pas anodin. Dans le langage symbolique, que l’on trouve souvent dans l’évangile johannique, il évoque les noces attendues entre Dieu et son peuple, ce temps messianique de réjouissances, célébrant sa venue et son Alliance. Le prophète Isaïe en parlait en ces termes : Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. Is 25,6.

Cependant, la fête aujourd’hui risque de mal finir.

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De grâce, du vin !

Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : «Ils n’ont pas de vin.» Jésus lui répond : «Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue.» Sa mère dit à ceux qui servaient : «Tout ce qu’il vous dira, faites-le.»

Paolo Veronese, les noces de Cana, 1563

Des invités dont Jésus, sa mère et ses disciples. Des serviteurs. Un maître du repas. Des jarres contenant au total près de six cents litres d’eau…. L’évangile ne décrit pas une noce intime et sobre. On donne plutôt dans l’opulence. Cependant, en dépit de ce faste propre à toute noce et notamment à celle-ci, un manque surgit. Bien plus qu’un manque, il s’agit d’un fiasco qui sonne (ou pourrait sonner) la fin de la noce. Une fin d’autant plus dramatique que celle-ci célèbre l’Alliance salutaire entre Dieu et son peuple.

Ils n’ont pas de vin. Le fait que l’évangéliste souligne par deux fois ce manque, ajoute encore à la dramatique. Le symbole même des réjouissances divines fait défaut. Tout pourrait s’arrêter ici. C’est la mère de Jésus qui se tourne vers son fils. Elle désigne Celui sans qui la noce demeure impossible. Tout ce qu’il vous dire, faîtes-le. Elle reprend, à son encontre, les termes même de l’adhésion du peuple lors de l’Alliance de Dieu au Sinaï : Moïse prit le livre de l’Alliance et en fit la lecture au peuple. Celui-ci répondit : “Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons.” Ex 24,7.

Être pur…

Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures (c’est-à-dire environ cent litres). Jésus dit à ceux qui servaient : «Remplissez d’eau les jarres.» Et ils les remplirent jusqu’au bord.

Jan Cornelisz Vermeyen, Les noes de Cana, 1532

On peut s’interroger sur la présence des jarres de purification à l’occasion d’un mariage. D’autant que les quantités sont impressionnantes : près de six cents litres. Nous le savons, pour se préparer à une noce, il convient d’être propre. De même, pour rencontrer le Seigneur, il convenait d’être pur, débarrassé de toutes les souillures contractées dans le monde : le mal, la maladie, la mort, le péché… tout ce qui éloigne de ce Dieu de vie, créateur de tout bien. Le Judaïsme pharisien et essénien de l’époque était à ce propos très scrupuleux. Être pur, c’était retrouver une certaine innocence édénique devant le Seigneur et se rapprocher de la sphère du divin.

Petite parenthèse. Ne pensons pas que cette recherche effrénée de pureté ne concerne que ces histoires religieuses d’un temps révolu. Dans nos sociétés contemporaines, nous cherchons à être sains, purs, avoir une vie saine, un régime bio… cela est une bonne chose. Mais pour certains ces attitudes virent aussi à l’obsession et au scrupule, cachant une peur de la mort, un désir de retrouver une innocence perdue, de se procurer une “vie éternelle.”

La présence de ces jarres évoque cette volonté scrupuleuse de devenir “pur” parmi les purs, et par ses propres moyens, pour s’approcher au plus près des noces salutaires. Les jarres, faites de la dureté de la pierre et au nombre de six – symbole d’imperfection- n’ont servi à rien. La purification rigoureuse n’a pas garanti la réussite de la noce. Ou faut-il se purifier encore et encore ?

Le texte laisse planer un certain (et court) suspens à ce sujet lorsque Jésus demande aux serviteurs de remplir les jarres d’eau jusqu’au bord. Mais il n’y aura pas de purification. La joie des noces suppose du vin et non de l’eau. La joie des noces demande un don de Dieu débordant et non un effort surhumain.

Le vin de la grâce

Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. »
Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : «Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant.»   

Mariage a Cana, Andrei Nicolai Mironov, 2017

Ce vin-là vient sans effort, et sans marchander. Il est donné sans contrepartie. Il n’y a pas eu de vendange, de foulage, de vinification, de patience et de rigueur. Il n’y a pas eu de vente ou de négociation. C’est le vin ‘gratuit’ de la Parole comme l’annonçait encore Isaïe : Venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer. Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? […] Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle. Is 55,1-3.

On peut souligner l’absence de gestes ou de formules occultes … Rien que des paroles ordinaires : remplissez puisezportez. Puis Jésus disparaît de la scène. Cette disparition n’est pas sans évoquer le destin de Jésus après sa Passion et sa Résurrection. Le récit évoque ainsi les signes et la Parole que le Christ a répandus, versés, tel un bon vin, durant sa vie terrestre et la mission des disciples après Pâques.

Le Christ se présente ainsi comme ce “bon vin” pour maintenant, un vin meilleur destiné à faire de nous ses hôtes réjouis. Il est la bonté et la nouveauté de l’époux attendu. Ce maintenant, que souligne l’énigmatique maître du repas, est celui de nos vies. Jésus vient changer nos mornes eaux en un vin de noces. Il vient remplir ce qui manque à nos vies. Ce vin essentiel et débordant se verse encore et toujours pour nous. Nous le goûtons à sa Parole, nous nous en réjouissons à son Repas, nous le partageons dans sa charité.

La grâce e(s)t sa Gloire

Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

Carl Bloch, mariage à Cana, 1870

Dans l’évangile de Jean, cette gloire et cette heure évoquent la Passion. Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie prie Jésus avant son arrestation. Jn 17,1. Le signe de Cana nous renvoie à l’événement de la Croix où il glorifie et révèle tout l’Amour du Père pour le monde.

Sa gloire est dans sa Parole, dans ce don gratuit qu’il nous fait. Sa gloire est dans cette présence nuptiale du Verbe fait chair (1,14) qui nous offre de participer gracieusement à ses noces messianiques. Il fait de nous, à la fois ces serviteurs missionnaires, ces invités réjouis et ces disciples comblés par la foi.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).
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