Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Heureux, malheureux (Lc 6,17-26)

Évangile du 6ème dimanche ordinaire, année C.

Heureux les pauvres, malheureux les riches… Ce serait un tort de résumer les Béatitudes selon Luc de cette manière caricaturale. Car le discours, sous des airs ironiques voire séditieux, est porteur d’un message plus subtil et bien plus prometteur comme le laisse déjà entendre le contexte.

Un terrain plat

En ce temps-là, Jésus descendit de la montagne avec les Douze et s’arrêta sur un terrain plat. Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une grande multitude de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon. (6,17)

Le sermon sur la montagne, Carl Bloch, 1890;

Chez Matthieu les béatitudesfont partie d’un discours appelé communément “le sermon sur la montagne” (Mt 5-7). Nous ne pourrons pas le nommer ainsi dans cet évangile. Luc lui a préféré un terrain plat. Il tient à placer le Seigneur, qui se tenait déjà près de Simon-Pierre, parmi une foule et au sein d’une diversité qui nous rappellerait une cour des miracles. La liturgie omet ici deux versets qui sont éclairant à ce propos : Ils étaient venus l’entendre et se faire guérir de leurs maladies ; ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs retrouvaient la santé. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous. (Lc 6,18-19).

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L’entendre et se faire guérir … Sa parole est guérison en raison de cette force, cette ‘puissance’ qui évoque celle du Très-Haut de l’Annonciation (1,37) ou de son Esprit (4,14). Ses paroles sont la Parole de Dieu créatrice et salvatrice. Mais s’ils viennent pour une guérison physique, c’est à la guérison de tout l’être, qu’on appelle conversion, que chacun est maintenant invité.

Ainsi, les béatitudes et le reste du discours que nous entendrons durant deux autres dimanches, seront audibles par tous depuis les apôtres, descendus de leur montagne jusqu’à cette foule venue d’autres frontières. C’est bien à ces disciples-là que Jésus s’adresse dans l’évangile de Luc. Que l’on soit apôtre choisi ou simple quidam mal-en-point parmi la foule, être son disciple c’est se rassembler pour se mettre à l’écoute d’une Parole divine qui veut nous relever et nous appeler à un certain bonheur…

Les béatitudes selon Luc

Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara :
« Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés.
Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez.

Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.

Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation !
Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim !
Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !

Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes.

Heureux et malheureux

Bartolomé Esteban Murillo, Le jeune mendiant, 1645

Aux trois premières adresses appelant au bonheur par ce mot “Heureux” correspondent les trois dernières commençant par “Quel malheur”. Ces versets se répondent l’un l’autre : la situation de pauvreté contre la richesse, le famélique contre le repus, l’affligé contre le réjoui, le persécuté contre l’homme respecté pourrait-on résumer. Mais quel bonheur peut-il y avoir à être pauvre, affamé et affligé ? Ne rêverait-on pas d’être riche, repu, et honoré ?

Heureux, vous... Il ne s’agit pas d’une promesse d’un bonheur à venir, mais déjà présent. Jésus honore ici ceux qui ne le sont plus aux yeux des hommes, en raison de leur indigence et des drames. Ces pauvres sont les premiers destinataires de son Évangile. Ce royaume de Dieu qu’il vient inaugurer est, dès aujourd’hui, pour eux, pour combler leur faim, pour effacer leurs larmes. La parole du Christ entend les mettre à l’honneur. S’ils n’ont rien aux yeux des hommes, ils ne sont pas rien aux yeux de Dieu qui agit pour eux.

Titien, Ranuccio Farnese, 1542

Par l’expression “Quel malheur pour vous les riches“, il ne faut pas entendre une malédiction venant de Jésus, ni l’expression d’une lutte des classes. Luc tient à souligner plutôt que la véritable pauvreté, ou pour mieux dire le déshonneur, se trouve parmi ceux qui vivent riches et indifférents aux premiers. Ceux qui pensent “avoir” une situation confortable et une consolation dans les richesses, à l’abri de tout, au sein d’une forteresse de biens et de titres… mais incapables d’aimer jusqu’à s’appauvrir. Ce n’est pas la richesse que Jésus critique, ni les riches en tant que tels, mais cette richesse aveuglante, cette fortune sans partage, cette illusion d’un bonheur fondé uniquement sur l’avoir et la gloire.


Pauvres disciples…

Ivan Makarov, Le sermon sur la montagne, 1889

N’oublions pas que ce discours s’adresse explicitement aux disciples de Jésus, dont certains semblent avoir oublié d‘abandonner là leur pêche et leurs filets… Car, riches ou pauvres, la possession de biens comme seul dessein, la prise d’un pouvoir d’achat ou d’une quête des honneurs aux yeux des hommes… tout cela détourne le croyant, riche ou pauvre, du vrai bien et du vrai bonheur.

D’ailleurs, chez Luc, on remarquera que les bénéficiaires du salut, en un même lieu, vont souvent de pair, hommes et femmes, mais aussi riches et pauvres : depuis la Galilée avec le lépreux et Lévi le publicain (Lc 4), jusqu’à Jéricho où nous retrouverons le riche Zachée et le mendiant aveugle (Lc 1819), mais aussi le centurion et la veuve de Naïm (Lc 7), la femme hémorroïsse et Jaïre chef de la synagogue (Lc 8), Simon le pharisien et la femme pécheresse (Lc 7), etc… Le Royaume est offert à tous et à toutes, riches et pauvres, Galiléens, Jérusalémites ou gens de Sidon, les Douze comme les autres… tous sont appelés à bénéficier de la miséricorde du Père (6,36). Faut-il au moins l’entendre et l’accueillir jusqu’à en être transformé.

Ce qu’on nomme béatitudes sont un appel à la conversion.

Le don de soi pour seule pauvreté et richesse

Eglise Saint Matthieu, Copenhague, autel (détail) Le sermon sur la montagne

Que ce soit envers les pauvres ou les riches, la parole de Jésus se conclut par l’évocation du mépris et des persécutions à cause du Fils de l’homme. Ils pourraient même être au cœur de cette introduction au discours de Jésus. L’attachement au Christ et au Royaume du Père, plus qu’aux honneurs, plus qu’aux biens, devient la véritable richesse et la meilleure récompense. Car cette fidélité est le témoignage du disciple qui sait, à l’image de son Seigneur, aimer par-dessus tout, et vivre sa foi en dépit des valeurs du monde. Subir la haine, l’insulte, le mépris et autres persécutions, certes, cela n’est pas donné à tous qu’ils soient riches ou pauvres, même si ces derniers en ont plus l’habitude…

C’est en évoquant cette situation du disciple que les verbes liés à la joie se multiplient : heureux êtes-vous, réjouissez-vous, tressaillez de joie… Car le don de soi est un bonheur à vivre quand il puise sa force dans celle du Christ, quand le témoignage donne à voir ce qu’est l’amour de Dieu face à la haine, sa miséricorde face au mépris, sa bienveillance face à l’insulte, son pardon face au ressentiment des hommes. C’est en ce même témoignage de vie que les disciples, pauvres et riches, sont frères.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).
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