Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Aimez vos ennemis (Lc 6,27-38)

Évangile du 7ème dimanche ordinaire, année C (Lc 6,27-38)

À la suite des béatitudes, cette deuxième partie du discours de Jésus à ses disciples est marquée par la double mention de l’amour des ennemis (v.27 et 35). Le verbe “aimer”, qui apparaît ici pour la première fois, est même répété six fois, sur les treize emplois de l’évangile de Luc. C’est dire son importance.

Naïveté ou audace ?

En ce temps-là, Jésus déclarait à ses disciples : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas.

Dérision du Christ, Musée d'Unterlinden à Colmar, XIIs

Jésus nous avait rappelé à l’occasion des béatitudes, combien l’outrage subi par les disciples leur revenait – paradoxalement – tel un honneur. Le fidèle était ainsi comparé aux prophètes autrefois persécutés. Mais une situation de martyr demande-t-elle un pacifisme béat, un fatalisme doloriste de la part du disciple comme le laisserait entendre une lecture rapide de cette injonction du Christ “Aimez vos ennemis !” ?

L’image, souvent sarcastique, du bon chrétien qui se laisse frapper en tendant l’autre joue fait partie du catalogue des clichés. Or, les paroles de Jésus n’ignorent, ni n’effacent, les inimitiés. Aimer son ennemi ne signifie pas cautionner ses actes, ses paroles, ses attitudes ou ses opinions. Ce n’est nullement lui donner raison : il demeure un ennemi, celui qui se situe dans une opposition frontale – du moins en ce moment. Il ne s’agit nullement de laisser la victoire au Mal et aux malfaiteurs. Bien au contraire.

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L’action du disciple…

Hendrick ter Brugghen, La dérision du Christ, 1629

L’amour des ennemis ne fait pas appel aux seuls sentiments. Face à son ennemi, le disciple doit passer à l’action, et sortir ses armes. Mais des armes bien désarmantes : faire du bien, prier, donner… Cela peut nous paraître anodin face à des moqueries et des insultes. De quoi faire passer les chrétiens pour des individus veules et apathiques, de gentils moutons sans défense, ni défenseur. Pourtant, il n’y a rien d’innocent ou de naïf dans le choix de ces verbes. D’une part il s’agit ici de verbes d’actions concrètes qui inscrivent le disciple dans une posture dynamique et oblative envers ses ennemis. D’autre part, s’il y a des actions, des campagnes à mener, des batailles à livrer ce ne sera pas sur le même terrain ni avec les mêmes armes. Cette lutte face au mal campe sur le terrain plat du soin. La réponse du disciple ne se situe pas dans une volonté d’éliminer ou de réduire au silence son ennemi, mais de le guérir, de le sauver du Mal, quitte à s’humilier soi-même aux yeux des hommes. Tant pis, si notre honneur en prend un coup, si nous y laissons jusqu’à notre tunique. Il faut lui procurer du bien, donner, prier

Au crescendo du Mal répond ainsi le crescendo de l’Amour : à une haine intime, répond l’action orientée vers le bon. Aux sombres malédictions répond la claire bénédiction par le souhait d’un divin bienfait. Enfin quand l’ennemi s’exprime publiquement en calomnies, le disciple intercède pour lui plus intimement dans une prière montant vers le Père. Face à la montée de la violence, le disciple descend au plus profond de l’amour non pour lui-même mais pour son ennemi.

… pour les pécheurs

Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent.  Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.

Le cercle de Cornelis Engebrechtsz, 1520

Beaucoup de civilisations et de religions connaissent cette règle d’or : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. On soulignera combien Jésus ne reprend pas ce principe en ces termes. La règle d’or est poussée à l’extrême comme jamais auparavant. Elle ne consiste plus à éviter de faire mal, de ‘ne pas faire‘, mais au contraire de mettre en œuvre une action favorable : faire aux autres ce qu’on voudrait qu’ils fassent pour nous. Une fois encore Jésus nous invite à passer à l’action. Et il ne s’agit pas de répondre à la violence, à la haine par une pieuse rhétorique ou un argumentaire encyclique … mais par des gestes réels.

Les ennemis sont maintenant qualifiés de pécheurs, c’est à dire d’opposants à Dieu et à son Christ et non plus uniquement aux seuls disciples. En effet, par définition le pécheur est celui qui s’oppose aux desseins de Dieu. Dès lors le combat de l’ennemi passe dans le champ, le terrain plat de Dieu et de son Évangile. C’est à lui que doit revenir l’initiative de la bataille et le choix des armes. Ces armes choisies sont justement le disciple lui-même qui par son témoignage, aux antipodes de l’attitude du pécheur, donne à voir et à vivre l’inouï du Seigneur qui fait briller aussi son amour sur les ingrats et les pécheurs. Il n’y a plus ici de disciples pauvres et riches, ni même des prophètes bafoués, mais des heureux fils, pauvres en vengeance et riches en amour. Il n’y a plus d’ennemi mais des pécheurs, c’est à dire, des hommes et des femmes, qui malgré leur état, sont appelés à la conversion.

N’est-ce pas là le mouvement gracieux de l’Incarnation et de l’abaissement jusqu’à la Croix dont Jésus, le premier, nous témoigne ?

Comme votre Père miséricordieux

Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »

Donner est le verbe qui éclaire sans doute le verbe aimer et vient lui donner tout son sens. L’amour véritable prend chair lorsqu’il devient don désintéressé et sans mesure, lorsqu’il se rend visible. Il manifeste ainsi le vrai visage du Père révélé par le Christ. C’est tout le mystère de l’Incarnation et de la Croix qui sous-tend ainsi le discours de Jésus. Lors de la Passion nous retrouverons dans les paroles mêmes de Jésus, moqués, sans tunique ni vêtement, la mise en pratique ultime de ce discours : une prière adressée à la miséricorde de Dieu – Père, Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font (23,34), un bienfait qui ne condamne pas et ouvre à la vie – Avec moi, aujourd’hui, tu seras dans le Paradis (23,43) – et un don sans mesure jusqu’au dernier souffle – en tes mains je remets mon esprit (23,46).

Il n’y a donc rien de naïf en ces paroles : “Aimez vos ennemis… à celui qui te frappe sur un joue, présente l’autre… prêtez sans rien espérer en retour… pardonnez… “. Bien au contraire, il faut bien plus de courage pour répondre aux affronts par l’amour, l’abaissement et le don de soi que par la vengeance. Il faut beaucoup d’audace pour témoigner de cet amour divin miséricordieux. Car nous puisons en ce dernier tout ce qui emplit notre être de disciple, de fils, et de frères comme vient nous révéler cet amour sans mesure de son Fils premier-né.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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