Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Le miracle de l’invitation (Lc 14,1.7-14)

Évangile du 22ème dimanche ordinaire (année C)
Lc 14,1.7-14

Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers concluait Jésus au chapitre précédent. Et il sera encore question de préséance dans ce passage où des derniers sont invités à prendre la première place. Et où le maître de maison est invité à revoir sa table de convives; à faire de ses invitations, une visitation.

Un sabbat, un repas, des pharisiens

Lc 14 1Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient.

Ces indications sont majeures pour mieux saisir les paraboles de Jésus qui vont suivre. Tout se déroule un jour de sabbat, jour saint que les juifs pieux, dont Jésus, observent comme un commandement majeur qu’il convient de rappeler ici :

Ex 20 8 Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. 9 Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; 10 mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. 11 Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié.

Photo : Daniel Mtombosola on unsplash

Durant le sabbat, le croyant rend donc gloire au dessein créateur et bénéfique de Dieu en faveur de toute la création depuis les serviteurs jusqu’au bétail, depuis les fils jusqu’à l’immigré. L’ensemble du monde est, en ce jour, consacré à Dieu et nul ne saurait travailler ou faire travailler.

Le repas du sabbat a donc un caractère pleinement religieux et festif : il réunit les croyants dans une même communion pour honorer Dieu et son peuple. Jésus participe à ce repas dans la maison d’un chef des pharisiens, des hommes pieux et stricts observants de la Loi. Être invité à une telle table est un honneur, comme inversement, ce chef des pharisiens peut être fier et heureux d’avoir Jésus à sa table.

On notera cependant qu’en ce jour consacré, les pharisiens préfère épier, observer Jésus, plutôt qu’observer la Loi. La phrase de Luc est teintée d’ironie. C’est ainsi qu’un incident, omis par la liturgie dominicale, va perturber ce « saint » équilibre.

Le malade oublié

Lc 14 2 Or voici qu’il y avait devant lui un homme atteint d’hydropisie. 3 Prenant la parole, Jésus s’adressa aux docteurs de la Loi et aux pharisiens pour leur demander : « Est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ? » 4 Ils gardèrent le silence. Tenant alors le malade, Jésus le guérit et le laissa aller. 5 Puis il leur dit : « Si l’un de vous a un fils ou un bœuf qui tombe dans un puits, ne va-t-il pas aussitôt l’en retirer, même le jour du sabbat ? » 6 Et ils furent incapables de trouver une réponse.

Cette guérison, acte thérapeutique, un jour de sabbat et, qui plus est, à la table d’un chef des pharisiens, tient de la provocation. Car l’initiative vient de Jésus seul. Cependant, cette action, ce « travail » permet à Jésus d’interroger les invités sur le sens du sabbat. S’il est destiné à rendre gloire à Dieu, créateur et sauveur, nul ne peut s’interdire, un jour de sabbat, de ‘sauver’ une vie, un bœuf, comme un fils. L’exemple de Jésus : sauver un fils ou un bœuf , reprend les catégories du commandement sur le sabbat. Fils et bétail sont les destinataires des bienfaits de Dieu, ne pas les sauver serait contraire au dessein divin.

Cette question d’ailleurs était un débat houleux au sein même des pharisiens (d’où ici l’absence d’une réponse unique de ces derniers). Jésus ne définit donc pas le sabbat comme un jour où il est interdit d’agir, mais où il est nécessaire de « sauver ». Mais il n’est pas question de ‘fils ‘ dont on comprend l’importance d’un salut ; ni même de bœuf dont on sait la valeur, mais ici d’un simple invité, anonyme et discret. Ce malade d’hydropisie (œdème) n’a pas à être oublié durant ce sabbat, comme – hélas – il l’est aussi de la liturgie de ce dimanche.

Or en ce jour de sabbat, consacré à Dieu, comment ne pas relever cet homme ‘oublié’ ? Honorer Dieu c’est lui apporter la vie et la guérison, lui donner une vraie place dans ce Royaume de Dieu et la vie des hommes. Et c’est bien de place, de préséance, dont il va être question à partir de deux paraboles.

L’invité de la dernière place

Lc 14 7Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : 8 « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. 9 Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : “Cède-lui ta place” ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. 10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : “Mon ami, avance plus haut”, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. 11 En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; et qui s’abaisse sera élevé. »

Giuseppe Maria Crespi, les noces de ana, 1686

Les paroles de Jésus s’adressent aux pharisiens invités qui tombent parfois dans l’orgueil : celui d’être de bons observants de la Loi, celui d’être invités par le chef des pharisiens … et de se précipiter aux places d’honneur… Être honoré, être à la place d’honneur n’est pas mauvais en soi : il s’agit d’être reconnu pour sa valeur humaine, sa charité, et surtout son amitié : Mon ami, avance plus haut. Ce que dénonce ici Jésus c’est cette recherche des honneurs qui polluent l’attitude de tout vrai croyant.

Et en ce sabbat, Jésus demande à ces pharisiens d’avoir une attitude digne de ce jour consacré, digne de l’ordre créé. « Ne rien faire » consiste aussi à ne pas « tout faire » pour avoir les premières places. En choisissant celles-ci, les pharisiens n’observent pas le sabbat. Car ce repas est comparé à un repas de noce, c’est-à-dire – dans la symbolique biblique – au repas eschatologique de l’Alliance entre Dieu et son peuple. L’humilité est l’attitude de l’ami de Dieu, celui qui aime jusqu’à s’abaisser. Seul Dieu élève, fait monter plus haut.

Les invités du Seigneur

Lc 14 12 Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. 13 Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; 14 heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Dierick Bouts, Le repas chez Simon, 1440

Jésus s’adresse maintenant au chef des pharisiens, son hôte. Il ne s’agit pas ici de reproches comme précédemment. Car ce pharisien a quand même osé, un jour de sabbat, inviter ce Jésus de Nazareth, ce rabbi itinérant et ses disciples « va-nu-pieds ». A cette table du sabbat, à ce repas signe de l’Alliance, Jésus lui demande de ne pas oublier les humbles d’entre les humbles, comme cet homme guéri il y a peu.

Car, les premiers destinataires de la bonté de Dieu – que le sabbat célèbre – sont ceux qui sont privés de pouvoir être honorés par les hommes : pauvres, estropiés, boiteux, aveugles. Si son hôte n’a aucun pouvoir divin de guérison, il a en son pouvoir celui de leur donner une place d’honneur à sa table, sans contrepartie, et goûter avec eux, au bonheur de Dieu. Tel est le miracle que l’hôte de Jésus, comme tout croyant, peut accomplir : faire signe de l’action gracieuse du Seigneur ; faire d’une invitation, une Visitation.

La troisième parabole Lc 14,15-24

La liturgie omet, hélas une fois encore, une troisième parabole concernant les invités au repas du royaume de Dieu que les premiers déclinent, ayant plus important à faire, et obligeant le maître du repas à aller chercher sur les places et dans les rues de la ville ; les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. … parabole que je laisse à votre lecture et méditation :

Lc 14,15-24 : En entendant parler Jésus, un des convives lui dit : « Heureux celui qui participera au repas dans le royaume de Dieu ! » Jésus lui dit : « Un homme donnait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde. À l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : “Venez, tout est prêt.” Mais ils se mirent tous, unanimement, à s’excuser. Le premier lui dit : “J’ai acheté un champ, et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, excuse-moi.” Un autre dit : “J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t’en prie, excuse-moi.” Un troisième dit : “Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne peux pas venir.” De retour, le serviteur rapporta ces paroles à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : “Dépêche-toi d’aller sur les places et dans les rues de la ville ; les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux, amène-les ici.” Le serviteur revint lui dire : “Maître, ce que tu as ordonné est exécuté, et il reste encore de la place.” Le maître dit alors au serviteur : “Va sur les routes et dans les sentiers, et fais entrer les gens de force, afin que ma maison soit remplie. Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner.” »

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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