La Samaritaine, du puits à la montagne (Jn 4,5-42)

3ème dimanche de carême (année A)
Jn 4,5-42

Je n’ai pas l’habitude de publier mes homélies, et ce n’en sera pas une. Les circonstances étant ce qu’elles sont, je donne ici les quelques notes concernant l’évangile de ce dimanche. Un évangile connu, mais qui en ces jours prend un relief particulier. Il nous invite à “communier” – en esprit et en vérité – au Christ, en l’absence des disciples, en l’absence de lieu saint, mais à sa Parole de vie, toujours là.

Autre article sur la Samaritaine : un dialogue de source.

Jésus arrive donc à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi. Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » – En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions. La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.

Pas de miracle

Angelika Kauffmann, Jésus et la Samaritaine, 1796

La conversation banale aurait pu tourner court. Ils n’ont rien en commun. Lui un juif, elle une femme de Samarie. Lui assis sur le rebord du puits, elle s’avançant à cette heure chaude de la journée. Et pourtant d’une remarque banale, tout bascule. C’est le récit d’un dialogue, d’une conversion et d’une communion. Il n’y a pas de miracle dans ce récit. Jésus n’a pas fait jaillir de source miraculeuse. Enfin si. Il y a bien un miracle mais qui ne s’impose pas par du merveilleux ou du spectaculaire, c’est le miracle de la foi : celui où femme rencontre son sauveur.

Le puits

Bernardo Strozzi, Jésus et la Samaritaine, XVIIe s

Le récit est construit autour de trois lieux. Le premier c’est ce puits : le cœur du village – même s’il est situé à l’écart pour abreuver les bêtes. Il demeure le lieu où l’on discute, là où l’on s’échange des nouvelles, à la fraiche. C’est l’endroit favorable pour les rencontres, notamment celle des femmes. Mais à cette heure-ci, elle est seule et sans doute à raison pour n’y rencontrer personne (hormis un juif qui n’a pas sa place ici). Elle vient puiser, tirer cette eau des profondeurs de la terre. C’est lourd. D’autant plus lourd au milieu du jour. Il faut aller chercher cette eau profonde, à la force des bras. Et sans eau, pas de vie.

Depuis les entrailles de la terre, chercher la vie à bout de bras, par ses propres moyens. Beaucoup encore puisent, creusent, tirent, soulèvent : mettent tant d’effort à leur salut, seul. Certains puisent dans le savoir, d’autres à l’inverse dans la superstition. Mais tous veulent ramener à soi, cette vie désirée, ce “quelque chose” qui semble désaltérer mais de manière éphémère et vainement.

Car elle doit venir ici chaque jour. Chaque jour, à midi, venir, tirer, ramener, soulever, porter…

Si tu savais le don de Dieu

Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »

Une eau vive

Jacek Malczewski, le Christ et la femme de Samarie, 1912

Et lui, ce juif, assis ici, qui a soif, lui propose cette eau vive : l’eau courante, la source jaillissante ; celle où l’on plus qu’à se baisser pour se rafraichir. Cette eau qui caresse les mains quand on les y plonge. Il se moque ? Il est juif, elle n’est qu’une samaritaine. Comme chien et chat autour d’un puits.

C’est la gratuité, la grâce, le repos qu’Il lui propose. Elle n’aura plus à venir chaque jour, c’est Dieu qui vient et se donne. Si tu savais le don de Dieu…. Il n’y a rien à puiser, mais quelqu’un à rencontrer, quelqu’un à écouter : qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”. Il est le vrai “lieu” de rencontre et de salut, et peut-être même n’y a-t-il plus de besoin de lieu.

Un Dieu sur plusieurs montagnes

Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. » La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !… Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. » Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. »

De la montagne au Golgotha

C’est notre deuxième lieu : la montagne. Ou plutôt les montagnes : le mont Garizim lieu saint des Samaritains (séparés du Judaïsme) contre le mont du Temple, à Jérusalem, lieu saint des Juifs. Sans compter la montagne de maris… Pour Jésus ni l’un, ni l’autre ne convient à la véritable adoration. Ou plutôt, il invite au culte en vérité, indépendamment des lieux ‘faits de mains d’hommes’. Car il y a l’autre montagne, la montagne de l’Heure de l’Époux, de ce Christ qui se donne au Golgotha, en Esprit et en vérité, par amour et jusqu’au bout.

Moi qui te parle

Guercino, Le Christ et la Samaritaine, 1640.

« Je le suis, moi qui te parle. » La reconnaissance de Messie attendu, nait de sa Parole. Il se donne à entendre. L’écouter, c’est communier à sa vie, recevoir cette eau-vive promise pour le salut.

A travers sa parole, et son dialogue, Jésus a fait passer la femme de Samarie des profondeurs de ce puits, à la hauteur, l’élévation de la croix. A cette dynamique verticale qui oblige à contempler le Fils crucifié pour voir l’amour Père, Jésus ajoute une dimension horizontale : celles des rues du village, celle du témoignage.

De la cruche au village

À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui. Ne dites-vous pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur. Il est bien vrai, le dicton : “L’un sème, l’autre moissonne.” Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucun effort ; d’autres ont fait l’effort, et vous en avez bénéficié. »

Elle qui était seule en plein midi, méfiante vis-à-vis de ce juif assis sur son puits, la voilà qui coure, disciple missionnaire – comme qui dirait. Le contexte souligne bien ce fait. Les disciples viennent à Jésus quand la femme de Samarie part annoncer le Messie, le Christ. Elle part semer la parole de cet homme qui lui a dit tout ce qu’elle a fait. Elle a définitivement abandonnée sa cruche pour revenir à la ville, à la ruche du village. A cause de sa Parole, toujours.

A cause de la Parole

Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y demeura deux jours. Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »

C’est à cause sa parole qu’ils ont cru et communié à son Salut. C’est à cause sa Parole qu’il se sont réjouis . Les apôtres étaient absents et il n’y eut pas même un lieu saint, pas même un miracle pour – qu’au témoignage d’une simple samaritaine solitaire – les samaritains communie à la Parole de ce Sauveur du monde, dans la joie.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).