Les pharisiens, la répudiation et les disciples (Mc 10,1-16)

Les pharisiens, la répudiation et les disciples (Mc 10,1-16)

(article modifié le : lundi 12 mars 2018)

Mc 10,1-16 Jésus, les pharisiens et la répudiation

La mise à l’épreuve

Partant de là, Jésus vient dans le territoire de la Judée, au delà du Jourdain. À nouveau des foules s’assemblent près de lui, et, suivant sa coutume, il les enseignait à nouveau. S’approchant, des pharisiens lui demandèrent, pour l’éprouver,  s’il est permis à un homme de répudier sa femme. (10,1-2)

Masolino da Panicale, Hérode et Hérodiade, 1435Le départ de la Galilée pour la Judée n’arrête en rien les foules et l’enseignement de Jésus. Et sur ce chemin, nous retrouvons également les pharisiens1 et leurs questions de disciplines.  Leur mise à l’épreuve ne vise pas tant son identité que son enseignement, et, par voie de conséquence, ses disciples qui le mettent en pratique.

On peut se demander pourquoi Marc a placé, à cet endroit, la question des pharisiens sur la répudiation, alors que visiblement rien ne nous y préparait. Cependant, les précédentes recommandations aux Douze, s’étaient conclues par l’invitation à la vie fraternelle et à garder le sel, au milieu du feu des épreuves. Or voilà justement que Jésus est mis à l’épreuve en raison du « sel » de son enseignement. La question de la répudiation doit être lue à la lumière de cette paix à préserver entre les disciples et ce souci primordial du petit

Le problème de la répudiation peut également évoquer un autre contexte, plus politique. Nous en connaissons déjà un cas : celui d’Hérode et d’Hérodiade.  En Marc, partisans d’Hérode et pharisiens sont associés, voire complices (3,6; 12,13). Or, Hérode a répudié sa première épouse, Phasaélis, pour prendre Hérodiade, qui elle-même a quitté son époux Philippe. Si l’enseignement de Jésus remet en cause la répudiation, il devient l’ennemi d’Hérode. Le piège pourrait dès lors obliger Jésus à être dans la même situation que le baptiste et à subir les mêmes conséquences funestes.

Autrement dit, l’enjeu de la réponse de Jésus sera triple. D’abord, renvoyer les pharisiens à leur propre piège. Puis, affirmer et assumer son enseignement malgré le risque. Enfin,  en définir le sens pour ses disciples, dans la logique de la Passion et du Règne de Dieu.

La réponse aux pharisiens

Il leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Ils dirent : « Moïse a permis d’écrire un acte de répudiation et de répudier. » Alors Jésus leur dit : « C’est à cause de la dureté de votre cœur qu’il a écrit pour vous cette prescription. Mais : au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas !  » (10,3-9)

Lucas Cranach l'Ancien, Adam et Eve, 1533La question de Jésus, en guise de réponse, permet de poser la problématique. La répudiation de l’épouse appartient aux prescriptions de la Loi de Moïse, reçue de Dieu. Il ne s’agit plus seulement de « traditions des anciens » comme auparavant. La lettre de répudiation est inscrite dans la Loi de Dieu. Dt 24,1-4  Lorsqu’un homme aura pris une femme et l’aura épousée, si elle vient à ne pas à trouver grâce à ses yeux, parce qu’il a découvert en elle quelque chose de honteux, il écrira pour elle une lettre de répudiation et, après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison

Le rappel du précepte, nous fait percevoir que la lettre de répudiation est le fait seul du mari envers son épouse, mais est également soumise à conditions. C’est ainsi que Jésus définit cette possibilité donnée par la Loi non comme un bien, mais comme une possibilité réglementée qui souligne la gravité d’un tel acte. La répudiation doit être motivée et écrite, c’est-à-dire pouvant être lue et conservée, tel un document officiel et publique. La loi de Moïse oblige à en donner les motifs et permet, théoriquement, à l’épouse de se remarier légalement (Dt 24,2). Elle visait ainsi à protéger la condition fragile de l’épouse de la dureté du cœur des hommes, leur opiniâtreté.

En ce premier siècle l’interprétation  faisait débat au sein même des pharisiens à propos des expressions ‘ne pas trouver grâce‘ et ‘quelque chose de honteux‘. Stérilité, adultère, mauvais caractère, mauvaise cuisinière… ? Quelque soit le motif invoqué, la répudiation touche uniquement l’épouse qui, répudiée, aura bien du mal, dans les faits, à trouver un autre prétendant qui ne la préfèrera pas à une jeune fille nubile. Dans ce Judaïsme du premier siècle, la femme répudiée  est renvoyée à une probable précarité.

De la lettre à la Parole

Dante Gabriel Rossetti, Ruth et Boaz, 1855Face à lettre de répudiation et à la lettre de la Loi, Jésus renvoie au commencement (Gn 1,1), c’est-à-dire à la Création et au projet de Dieu pour l‘homme et la femme (Gn 1,26). La Loi ne peut donc défavoriser l’un ou l’autre ; les deux, ensemble, étant créés par Dieu et à son image (Gn 1,26). La question  pharisienne de la répudiation est d’abord rapportée au sens théologal du mariage. Celui-ci n’est pas défini en  termes de contrat légal, mais d’union et d’attachement (Gn 2,24). C’est l’œuvre bienfaitrice de Dieu qui est soulignée. La lettre des hommes ne saurait se substituer à sa volonté et sa grâce dans laquelle s’inscrivent les époux. L’union et l’attachement mutuel rendent compte du dessein de Dieu.

Sans donner tord à la Loi, ni la remettre en cause, Jésus redéfinit la lettre de répudiation, en s’appuyant sur les Écritures, comme une dérogation de Moïse à cause des hommes et non une prescription du Seigneur. Selon Jésus, si la Torah « permet » la répudiation de l’épouse, ceux qui veulent faire la volonté de Dieu, obéir à sa Parole, comme les pharisiens, n’ont pas à l’appliquer.

La réponse aux disciples

À la maison, à nouveau,  ses disciples l’interrogèrent à ce sujet. Il leur dit : « Celui qui répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à l’égard de la première. Et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle se rend adultère. » (10,10-12)

Jan Mostaert, le banissement d'Hagar, 1520Marc ne rapporte aucune réaction des pharisiens. Nous sommes d’emblée plongés dans la maison des disciples, c’est à dire, l’Église. La question de la répudiation est maintenant élargie à l’initiative de l’épouse, comme cela était autorisé dans les cultures grecques et romaines. Dès lors, ce qui était en usage dans le monde juif et païen n’a plus désormais place au sein de la communauté ecclésiale … s’il est motivé par un remariage.

La répudiation sans remariage possible n’est pas une autre tolérance. Elle vide la répudiation traditionnelle de son sens. Quel avantage y’a-t-il dès lors pour un homme (ou une femme) à répudier son conjoint s’il ne peut en prendre un autre ? ou, en revenant à la situation d’Hérode et d’Hérodiade, à répudier afin de s’unir à un autre. Celui (ou celle) qui répudie doit abandonner toute idée d’une autre union. Il (ou elle) a plus à perdre que la personne répudiée2, si l’on se place dans une logique mondaine.

Comme auparavant pour les Douze, destinés à devenir serviteurs humbles de tous,  la vie domestique est elle aussi appelée à se convertir au Règne inaugurée par le Christ et sa Passion, jusque dans l’abaissement.

Se rabaisser à devenir enfant

On lui amena des enfants pour qu’il les touche. Mais les disciples les rabrouèrent. Voyant cela, Jésus s’indigna et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, et ne les en empêchez pas ; car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis, quiconque n’accueillera le Royaume de Dieu comme un enfant, n’y entrera pas. » Puis il les prit dans ses bras et les bénit en leur imposant les mains. (10,13-16)

Nicolaes_Maes, le Christ bénissant les enfants, 1652.Ce passage vient éclairer ce qui est dit plus haut. La réprimande des disciples souligne bien ce désintérêt pour les enfants. Ils n’ont pas leur place dans cette discussion de « grands ».

Or, Jésus invite ses disciples à devenir comme ces enfants. Méfions-nous d’un regard trop sensible. Il n’y a rien de touchant. Il ne s’agit pas d’une invitation pour un retour nostalgique à l’enfance, mais un appel à un rabaissement de soi-même. En entrant dans ce Règne de Dieu,  les disciples abandonnent le statut d’adulte pour celui d’enfant. Car, comme eux, ils ont tout à apprendre du Règne, à être nourris, enseignés, portés et bénis par Jésus.

Les disciples doivent accepter eux-mêmes cet abaissement qu’inaugurera la Passion. Entrer dans le Royaume signifie perdre, abandonner sa force et son orgueil d’adulte, …. et  renaître à nouveau, accueillir la grâce d’un Père qui donne et fait grandir, qui bouscule les disciples dans leurs fragilités, leurs petitesses, leur pauvreté jusque dans les épreuves. En passant d’adulte à enfant, ou de riche à pauvre, le disciple s’ouvre à un avenir et à un amour débordant.

à suivre


> Sommaire des commentaires de l’évangile selon Marc <


 

  1. Comme en 2,16 (repas), 2,18 (jeûne), 2,24 (sabbat) et  7,5 (purification , les questions des pharisiens portent sur la discipline enseignée par Jésus à ses disciples. Ici ce sera la question de la répudiation dans le mariage.
  2. En Marc, rien ne précise que la personne répudiée est soumise aussi à l’interdit du remariage.

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