Passion du Christ et abaissement des Apôtres (Mc 9,30-50)

25ème dimanche ord. (B) 9,30-37
26ème dimanche ord. (B) 9,38…48

Une seconde fois, l’évangéliste Marc annonce la Passion de Jésus par la bouche même de celui-ci. Pourquoi cette répétition ?

Dérision du Christ, Musée d'Unterlinden à Colmar, XIIs

Passion du Fils, livraison du Père

Mc 9, 30 Partis de là, ils traversaient la Galilée, et Jésus ne voulait pas qu’on le sache, 31 car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » 32 Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.

Nous sommes en Galilée pour la dernière fois. Mais la traversée du territoire se fait dans le secret. Marc associe cette discrétion à la deuxième annonce de la Passion à des disciples qui demeurent encore dans l’incompréhension. Car il ne s’agit plus maintenant de comprendre que Jésus est le Messie, le Fils bien-aimé du Père, mais de saisir le sens de sa mort.

Les trois annonces de la passion en Marc
cliquer pour agrandir

Jésus ne se répète pas (voir tableau ci-contre) en annonçant sa Passion. Cette fois-ci, il met en avant sa livraison, un terme qui annonce à mots couverts la trahison de Judas (3,19, 14,10-18; 41-46). Cependant, le temps du verbe livrer, au passif et au présent, peut suggérer l’action du Père qui livre, remet son fils dans les mains des hommes. La mission de Jésus et sa Passion sont également l’œuvre de Dieu qui abandonne, lui-même, cette toute-puissance tyrannique qu’on pourrait lui prêter, au profit d’un don destiné à l’humanité entière. Cette remise-là débouchera hélas sur l’arrestation de Jésus et sa mort, dont il sortira victorieux, trois jours après.

Ce drame déjà annoncé (8,27-9,1) prend une place centrale, et pas seulement pour Jésus seul. Car, depuis la Transfiguration (9,2-13), il entend ouvrir l’esprit, les yeux et les oreilles de ses disciples (9,14-29) à ce mystère qui les concerne. Tel sera l’objet de cet enseignement de Jésus qui conduira bientôt ses compagnons en Judée (10,1) jusqu’à Jérusalem (11,1).

Qui est le plus grand ?

9, 33 Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » 34 Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand.

L’annonce de sa Passion n’est pas entendue comme il se doit. Les disciples ne comprennent pas. Plus encore, ils sont dans un certain déni que soulignait leur crainte d’interroger Jésus à ce propos. Marc ici établit ce fort contraste entre la parole précédente de Jésus sur son destin, empreinte de gravité, et ce silence coupable de ses disciples à propos de leur rang, comme si le tragique de la mort avait été évacué.

Qui est le plus grand ? Fort heureusement nous n’avons pas le détail de la discussion qui, tout au long du chemin, fut interminable et houleuse comme le signifie le verbe débattre. Ce chemin, qui les mènera pourtant à Jérusalem et au chemin de croix, apparaît à leurs yeux comme une voie d’accès à un rang supérieur. Ce n’est pas le sens de la Passion qui les interroge, mais leur grade dans ce règne à venir (3,13-19).

Jésus va reprendre ce débat dissonant, en décrivant quatre attitudes des Douze, qui tiennent plus de l’humiliation que du prestige désiré.

  • Se faire le serviteur de tous
  • Se refuser à toute domination
  • Se rabaisser pour ne pas être une occasion de chute
  • et en conclusion : Préserver le sel et la paix fraternelle.
Carl Bloch, Suffer The Children, XIXe s.

Devenir serviteur

9, 35 S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » 36 Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : 37 « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »

Les Douze, ceux que Jésus a choisis et institués pour le règne de Dieu, sont les premiers concernés. Ils doivent revisiter leurs aspirations. La Passion annoncée renverse les valeurs mondaines d’honneur, d’ambition et de réussite. Les Douze doivent être les serviteurs mais pas uniquement du Maître, du Seigneur, car cela serait encore une place honorifique et prestigieuse dans l’ordre mondain.

Le vrai service, paradoxalement, est dans un abaissement total : se placer en dernière position pour le service de tous, et notamment du plus fragile que représente cet enfant. Il n’est pas grand. Pour le servir il faut s’abaisser, s’humilier, physiquement, mais aussi statutairement. L’enfant se situe, à l’époque, au dernier degré de la hiérarchie sociale et domestique. Servir un haut personnage est un honneur, être le serviteur d’un vulgaire individu, une humiliation. À l’aune de la croix, les Douze doivent abandonner ainsi toute velléité de rang, de pouvoir et de gloire.

Ce service ne se réfère pas seulement à un faire charitable mais à une véritable conversion de tout l’être. Le service de tous et du plus petit est défini comme l’accueil du règne du Christ qui abandonne lui aussi toute prétention aux honneurs pour le Père. Le rang d’apôtre-serviteur éclaire l’accueil dans la communauté qui s’ouvre à tous, indépendamment d’un statut social. Cet accueil du grand jusqu’à l’enfant, en son nom, honore le Père. Cette attitude demeure liée à la révélation faite précédemment sur le Fils de l’homme, ce nom que Jésus se donne, lui qui marche vers sa Passion. Les premiers des disciples doivent suivre la logique singulière de la croix de leur Seigneur (8,27-9,1).

Ben-Hur, William Wyler, 1959.

Se refuser à toute domination

9, 38 Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » 39 Jésus répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; 40 celui qui n’est pas contre nous est pour nous. 41 Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.

Avec les Douze, toute la communauté, toute l’Église, doit vivre cette humilité et humiliation dans le service. La remarque de l’apôtre Jean oppose ainsi l’agir d’un seul au groupe ecclésial. Jésus leur rappelle qu’il n’y a aucune concurrence dans le service de l’Évangile, car il y a qu’une seule mission : agir en son nom, c’est-à-dire agir selon la révélation divine du crucifié précédemment définie. Eux, les Douze et les disciples, comme les autres serviteurs de l’Évangile, appartiennent au Christ.

La notion de service elle-même revêt dès lors une dimension d’humilité. À l’agir miraculeux, prestigieux, de l’individu, Jésus substitue l’aumône d’un simple verre d’eau. Il n’y a plus, sous le règne du Christ, de hiérarchie des bienfaits quand ils sont ordonnés au Christ.

Juliaan de Vriendt, Suffer the Little Children come to Me, 1863-1935

Se diminuer

9, 42 « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. 43 Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. 45 Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. 47 Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, 48 là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas.

La vie interne de la communauté fait maintenant l’objet d’une attention particulière. S’adressant toujours aux Douze, et Marc à travers eux aux chefs des églises chrétiennes, Jésus pointe leur responsabilité envers ces petits qui croient. Ceux-ci désignent les plus fragiles dans la vie comme dans la foi, ces petits nouveaux, récemment accueillis, ou ceux qui peinent encore à croire, comme ceux qui vivent leur quotidien pauvrement ou difficilement… Ils deviennent non les derniers, ceux dont on ne se soucie guère, mais ceux qui sont sujet d’une attention particulière et primordiale.

Nous sommes toujours dans la logique aberrante de la Passion, où le Fils de l’homme est livré, où celui qui veut être grand devient serviteur de tous, et où ceux dont on ne s’embarrasse guère, sont accueillis, embrassés, servis et honorés.

Aucun des Douze, comme aucun responsable dans une communauté chrétienne, ne peut ni ne doit entraîner la chute, le scandale, de ces petits. Le discours insiste sur l’attention pastorale. Les trois métaphores de la main, du pied, de l’œil, ne désigne pas trois péchés particuliers, ni une immoralité individuelle. L’effet de style est avant tout cumulatif, pour mieux insister sur l’importance d’une telle responsabilité qui implique tout l’homme : main, pied, œil. L’attitude apostolique nécessite une exemplarité de tout l’être, dans les paroles et les gestes, qui s’appuie sur le Christ et sa Passion. Tout orgueil, mépris ou indifférence envers ces petits de la communauté, va à l’encontre du salut qu’offre le règne de Dieu.

Plus encore, le verdict contre un tel acte revêt une gravité semblable au pire des crimes et blasphèmes. Et il est dès lors préférable de vivre diminué plutôt que d’être condamné par son orgueil ou son ambition qui ne peuvent mener qu’à la Géhenne, lieu de mort et de perdition1. Il n’est guère glorieux, pour qui souhaite être le plus grand, de fréquenter ces petits ignorants, incultes, pauvres, malades, esclaves… Mais la Parole du Christ appelle les Douze à quitter ce cercle de la mondanité pour entrer dans le règne de Dieu et de son Messie.

Préserver le sel et la paix fraternelle

9, 49 Chacun sera salé au feu. 50 C’est une bonne chose que le sel ; mais s’il cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre sa saveur ? Ayez du sel en vous-mêmes, et vivez en paix entre vous. »

Ces versets conclusifs sont assez énigmatiques. Que signifie être salé par le feu, et de quel sel s’agit-il ? Est-il une allégorie de la paix ? J’avoue être moi-même assez perplexe même à la lecture de différentes interprétations. Il nous faut cependant regarder le contexte et le raisonnement de tout le discours où la vie pastorale des apôtres est associée à la livraison et à la Passion de leur Seigneur.

Doit-on faire le lien avec le sel destiné aux sacrifices ? Tu saleras toute oblation que tu offriras et tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton Dieu (Lv 2,13). Dès lors, le sel serait ce don de soi, ce renoncement à soi-même (8,27-9,1), offert pour cette nouvelle Alliance.

Ce sel des sacrifices est sans doute plus signifiant s’il est associé à Jésus et à sa mission. Livré aux mains des hommes et au feu des épreuves de la Passion, Jésus ouvre un avenir à ses disciples dans une Alliance renouvelée. Les apôtres sont conviés à vivre fidèlement de cette Bonne Nouvelle de Dieu, y compris à travers les épreuves, les humiliations et l’abaissement. C’est ce sel de la Passion, du Christ livré, qui permet à la communauté de vivre du règne de Dieu et de se garder dans une paix fraternelle.

à suivre

> Sommaire des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. La Géhenne (ou Guei-Hinnom) est, à l’origine, une vallée au sud de Jérusalem. Elle est le lieu où le Premier Testament situe les cultes des idoles et des sacrifices des enfants (Le Tophèt 2R 23,10; Jr 31-32). Vallée maudite, le prophète Isaïe (Is 30,33) en fera le lieu du jugement de Dieu pour le roi d’Assyrie. Plus tard, la Géhenne évoquera ce séjour des morts (Shéol ou enfer) et la condamnation divine.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).