Les pharisiens, la répudiation et les disciples (Mc 10,1-16)

27ème dimanche ord. (B) 10,2-16

Le départ de la Galilée pour la Judée n’arrête en rien les foules, ni l’enseignement de Jésus. Et sur ce chemin, nous retrouvons également les pharisiens1 et leurs questions de discipline. Leur mise à l’épreuve ne vise pas tant l’identité de Jésus que son enseignement, et, par voie de conséquence, ses disciples qui le mettent en pratique.

Masolino da Panicale, Hérode et Hérodiade, 1435

La mise à l’épreuve

Mc 10, 1 Partant de là, Jésus arrive dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, des foules s’assemblent près de lui, et de nouveau, comme d’habitude, il les enseignait. 2 Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »

On peut se demander pourquoi Marc a placé, à cet endroit, la question des pharisiens sur la répudiation, alors que visiblement rien ne nous y préparait. Les précédentes recommandations aux Douze (9,30-50) s’étaient conclues par une invitation à garder le sel de la vie fraternelle et au milieu du feu des épreuves. Or, voilà justement que Jésus est mis à l’épreuve en raison du sel de son enseignement. La question de la répudiation doit être lue à la lumière de cette paix à préserver entre les disciples et ce souci primordial du petit.

Arbre généalogique des Hérodiens
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La permission de répudier une épouse peut également suggérer un autre contexte, plus politique. Nous en connaissons déjà un cas : celui d’Hérode et d’Hérodiade. En Marc, partisans d’Hérode et pharisiens sont associés, voire complices (3,6 ; 12,13). Or, Hérode a répudié sa première épouse Phasaélis pour prendre Hérodiade, qui elle-même a quitté son époux Philippe (cf. supra). Si l’enseignement de Jésus remet en cause la répudiation, il s’oppose au choix d’Hérode. Le piège pourrait dès lors obliger Jésus à être dans la même situation que le baptiste et à subir les mêmes conséquences funestes (6,14-29).

Autrement dit, l’enjeu de la réponse de Jésus sera triple. D’abord, renvoyer les pharisiens à leur propre piège. Puis, affirmer et assumer son enseignement en dépit du risque. Enfin, en définir le sens pour ses disciples, dans la logique de la Passion et du règne de Dieu.

Lucas Cranach l'Ancien, Adam et Eve, 1533

La réponse aux pharisiens

10, 3 Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » 4 Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » 5 Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle. 6 Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. 7 À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, 8 il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 9 Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »

La question de Jésus, en guise de réponse, permet de poser la problématique. La répudiation de l’épouse appartient aux prescriptions de la Loi de Moïse, reçue de Dieu. Il ne s’agit plus seulement de traditions des anciens comme auparavant (7,1-23). La lettre de répudiation est inscrite dans la Torah. Lorsqu’un homme aura pris une femme et l’aura épousée, si elle vient à ne pas trouver grâce à ses yeux, parce qu’il a découvert en elle quelque chose de honteux, il écrira pour elle une lettre de répudiation et, après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison (Dt 24,1-4).

Le rappel du précepte nous fait percevoir que la lettre de répudiation est le fait du mari envers son épouse, mais est également soumise à conditions. Ainsi Jésus définit cette possibilité donnée par la Loi non comme un bien, mais comme une possibilité réglementée qui souligne la gravité d’un tel acte. La répudiation doit être motivée et écrite, c’est-à-dire pouvant être lue et conservée, tel un document officiel et publique. La Loi de Moïse oblige à en donner les motifs et permet, théoriquement, à l’épouse de se remarier légalement (Dt 24,2). Elle visait ainsi à protéger la condition fragile de l’épouse de la sclérose du cœur des hommes, leur opiniâtreté.

En ce premier siècle l’interprétation sur les motifs faisait débat au sein même des pharisiens à propos des expressions ne pas trouver grâce et quelque chose de honteux. Stérilité, adultère, mauvais caractère, mauvaise cuisinière… ? Quel que soit le reproche invoqué, la répudiation touche uniquement l’épouse qui, répudiée, aura bien du mal, dans les faits, à trouver un autre prétendant qui lui préférera une jeune fille nubile. Dans ce Judaïsme et dans les conditions sociales de ce premier siècle, la femme répudiée est renvoyée à la précarité.

Dante Gabriel Rossetti, Ruth et Boaz, 1855

De la lettre à la Parole

Face à la lettre de répudiation et à la lettre de la Loi, Jésus renvoie au commencement (Gn 1,1), c’est-à-dire à la Création et au projet de Dieu pour l’homme et la femme (Gn 1,26). La Loi ne peut donc défavoriser l’un ou l’autre ; les deux, ensemble, étant créés par Dieu et à son image (Gn 1,26). La question pharisienne de la répudiation est d’abord rapportée au sens théologal du mariage. Celui-ci n’est pas défini en termes de contrat légal, mais d’union et d’attachement (Gn 2,24). L’œuvre bienfaitrice de Dieu est soulignée. La lettre des hommes ne saurait se substituer à sa volonté et à sa grâce dans laquelle s’inscrivent les époux. L’union et l’attachement mutuel rendent compte de l’Alliance avec Dieu.

Sans donner tort à la Loi, ni la remettre en cause, Jésus redéfinit la lettre de répudiation, en s’appuyant sur les Écritures, comme une dérogation de Moïse à cause des hommes et non une prescription du Seigneur. Selon Jésus, si la Torah tolère la répudiation de l’épouse, ceux qui veulent faire la volonté de Dieu, obéir à sa Parole, comme les pharisiens, n’ont pas à l’appliquer.

Jan Mostaert, le banissement d'Hagar, 1520

La réponse aux disciples

10, 10 De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. 11 Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. 12 Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »

Marc ne rapporte aucune réaction des pharisiens. Nous sommes d’emblée plongés dans la maison des disciples, la communauté ecclésiale. La question de la répudiation est maintenant élargie à l’initiative de l’épouse, comme cela était autorisé dans les cultures grecques et romaines. Dès lors, ce qui était en usage dans le monde juif et païen n’a plus désormais de place au sein de la communauté chrétienne, s’il est motivé par un remariage.

Cela signifie-t-il que la répudiation sans remariage soit une autre tolérance ? Les paroles de Jésus vident la répudiation de sa signification traditionnelle et redéfinissent l’union maritale elle-même. Cette dernière prend son sens dans une relation d’alliance et non dans un lien de possession, ni dans des intérêts politiques comme ce fut le cas d’Hérode. Les versets Celui/celle qui répudie sa femme/son mari et en épouse un(e) autre doit se comprendre dans un lien de simultanéité : répudier un mari ou une femme pour épouser un autre conjoint. Effectivement la question de la répudiation, en ce premier siècle, est souvent motivée par un remplacement plus rentable. Quel avantage y’a-t-il pour un homme ou une femme à répudier son conjoint s’il ou elle ne peut prendre un meilleur parti ? Il ou elle a plus à perdre que la personne répudiée2. Celui (ou celle) qui répudie doit abandonner toute idée d’une autre conquête orgueilleuse.

Comme auparavant pour les Douze destinés à devenir d’humbles serviteurs de tous (9,30-50), la vie domestique est elle aussi appelée à se convertir au règne inauguré par le Christ et sa Passion, jusque dans l’abaissement.

Nicolaes_Maes, le Christ bénissant les enfants, 1652.

Se rabaisser à devenir enfant

10, 13 Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement. 14 Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. 15 Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » 16 Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

Ce passage éclaire ce qui est dit plus haut. La réprimande des disciples exprime leur désintérêt pour les enfants. Ils n’ont pas leur place dans cette discussion de grands. Or, Jésus amène ses disciples à devenir comme ces enfants. Méfions-nous d’un regard trop sensible. Il n’y a rien de touchant. Il ne s’agit pas d’une invitation à un retour nostalgique à l’enfance, mais un rappel du nécessaire rabaissement de soi-même. En entrant dans ce règne de Dieu, les disciples abandonnent le statut d’adulte pour celui d’enfant. Car, comme eux, ils ont tout à apprendre du règne, à être nourris (8,1-21), enseignés (4,1-3), portés et bénis par Jésus.

Les disciples doivent accepter eux-mêmes cet abaissement qu’inaugurera la Passion. Entrer dans le règne signifie perdre, abandonner sa force et son orgueil d’adulte, … pour renaître à nouveau, accueillir la grâce d’un Père qui donne et fait grandir, qui bouscule les disciples dans leurs fragilités, leurs petitesses, leur pauvreté jusque dans les épreuves. En passant d’adulte à enfant, ou de riche à pauvre (10,17-31), le disciple s’ouvre à un avenir et à un amour débordant.

à suivre

> Sommaire des commentaires de l’évangile selon Marc <


  1. Comme en 2,16 (repas), 2,18 (jeûne), 2,24 (sabbat) et 7,5 (purification), les questions des pharisiens portent sur la discipline enseignée par Jésus à ses disciples. Ici ce sera la question de la répudiation dans le mariage.
  2. En Marc, rien ne précise que la personne répudiée est soumise aussi à l’interdit du remariage.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).