Le sel de la terre (Mt 5,13-16)

5ème dimanche (année A)
Mt 5,13-16

Avec ce passage, nous sommes encore dans l’introduction au sermon sur la montagne (Mt 5,1-16). Les béatitudes nous avaient présenté, non pas un ensemble de prescriptions du style faire ou ne pas faire, mais des paroles essentiellement positives exprimant la consolation de Dieu pour son peuple. Cette introduction a montré une progression en trois étapes : « Heureux ceux… », « Heureux êtes-vous » et maintenant « Vous êtes… ».

Il faut s’étonner d’une telle progression. La plénitude de l’homme et son bonheur s’inscrivent dans le dessein de Dieu. Ce Royaume est donné dans l’aujourd’hui du croyant « Heureux êtes-vous ». Il ne s’agit pas d’un appel à être meilleur, à se surpasser, pour mériter son salut. Le discours sur la montagne invite à vivre jusqu’au bout « à cause de moi » dit Jésus à ses disciples (Mt 5,11). Voilà une invitation à un attachement amical intangible au Christ. Et tout est déjà donné. C’est au présent du disciple que Jésus s’adresse par cette double injonction : « Vous êtes le sel de la terre… vous êtes la lumière du monde»

Lumière du monde et sel de la terre

Mt 5 13 « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens. 14 Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. 15 Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.16 De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

« Vous êtes »

Friedrich Petersen, sermon sur la montagne, 1927

Non pas « Soyez » ou « devenez »… mais « vous êtes ». Le discours vise ici l’identité du disciple. Et bien plus : l’identité des disciples réunis autour de lui. La dimension ecclésiale ne doit pas être minorée – ecclésialité que le pluriel des béatitudes laissait déjà entrevoir. L’évangile de Matthieu est très sensible à cet aspect. Il est d’ailleurs le seul des quatre évangiles à user du mot « église » (Mt 16,18 ;18,17). D’autre part, le discours sur la montagne a lieu sitôt l’appel des quatre premiers disciples (Mt 4,19sq) qui ont tout quitté pour le suivre. Et cela à sa parole.

Ce « Vous êtes » désigne l’identité présente des disciples. Et peut-être même, ici encore, c’est sa parole – aussi créatrice que celle du Père – qui fonde l’ecclésialité de leur lien, comme du nôtre. C’est sa parole qui fait de nous, cette église et sa mission d’être le sel de la terre et la lumière du monde.

Il faut sans doute faire cette conversion contre ce que nos pieux réflexes souvent nous imposent. Passer du « Je dois faire… » personnel et souvent éthique à « nous sommes ». C’est dans ce vivre ecclésial que Jésus fonde la mission de l’Église. Cette vie ecclésiale, Jésus l’a laissé entrevoir avec les huit premières béatitudes insistant sur une posture humble, miséricordieuse et pacifiante de ces ‘heureux’ disciples, une posture à l’image de Dieu. Cette vie ecclésiale qui, jusque dans les épreuves, les insultes et les persécutions, puise sa source dans la foi en celui ouvre le Royaume des Cieux. « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte… à cause de moi… ».

Mission et vie des disciples ne font qu’un : vous êtes le sel de la terrela lumière du monde. Ces deux expressions expriment une même réalité : la vie ecclésiale des disciples n’est pas destinée uniquement à leur propre salut mais à celui du monde et à la gloire de Dieu.

Le sel de la terre

Mt 5 13 « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.

Ce verset interroge : comment le sel peut-il devenir fade ? Jésus ou Matthieu auraient-ils une mauvaise connaissance de ce condiment ? Le sel est par définition un conservateur, un exhausteur de goût. Le livre du Siracide (Si 39,26) le classe parmi les biens de premières nécessités pour la vie de l’homme. Il ne s’affadit pas. Ce caractère indispensable et quasi-immuable est connu de la Bible. Le livre des Nombre associe le sel à l’Alliance perpétuelle du Seigneur .

Nb 18,19 Tout ce que les fils d’Israël prélèveront pour le Seigneur sur les choses saintes, je te le donne, à toi ainsi qu’à tes fils et à tes filles ; c’est un décret perpétuel, une alliance perpétuelle conclue avec le rite du sel devant le Seigneur, pour toi et ta descendance

En évoquant le sel, Jésus inscrit la vie ecclésiale de ses disciples dans la durée, dans le temps de Dieu. Bien évidemment, nous comprenons aussi combien la mission ecclésiale et personnelle des disciples est de donner du goût à la terre, un goût d’évangile, un goût de béatitudes. Et peut-même que ce sel de la terre est la mission elle-même, c’est-à-dire une volonté d’être, pour ce monde, un bien.

Le sel n’est pas destiné à être mangé, mais à être versé, donné. De même la vie ecclésiale n’a aucun sens si elle n’est destinée qu’à elle-même, à rester dans un vase fut-il sacré. Sa substance est destinée au monde. L’entre-soi est bien rassurant mais assure aussi l’affadissement de son identité. Si bien, que recluse, celle-ci devient tout aussi insipide qu’invisible pour être piétiné dans l’indifférence.

En rappelant à ses disciples qu’ils sont le sel de la terre, Jésus les invite à tenir dans sa parole, à vivre de son évangile du Royaume pour être comme une lumière du monde.

La lumière du monde

Mt 5 14 Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. 15 Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

Le verset précédent partait du bas, du sol et de la mer, où l’on récolte le sel. Ce verset-ci prend de la hauteur à l’image d’une ville de montagne, à l’image d’un lampadaire. En rappelant la ville et la montagne, Jésus souligne-t-il encore la dimension ecclésiale ? Dans l’évangile de Matthieu, ce premier discours se situe sur une montagne, où les disciples et la foule se sont rassemblés à la Parole de Jésus. Ils sont ville et lumière. Les deux images disent à la fois la nécessité du vivre ensemble (comme en une cité) mais aussi la destination de leur mission (telle une lumière pour une maison). La logique est la même que pour le sel. L’identité ecclésiale des disciples est missionnaire. Mais cette mission n’est pas propagande ou prosélytisme.

Si la lampe à huile brille, c’est qu’un feu qui vient d’ailleurs consume sa mèche. Une lampe en elle-même n’a aucune utilité si « on » ne l’allume pas, et ni elle ne brille pas « pour tous ». Ainsi les disciples sont invités à tout recevoir de Dieu, pour mieux transmettre au monde. Et cette transmission ne se résume pas à des discours ou des tracts, mais à une profonde et sincère attitude.

Devant les hommes … pour la Gloire du Père

16 De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

Ivan Makarov, Le sermon sur la montagne, 1889

Le témoignage de vie, personnel et ecclésial, est ici désigné comme un élément essentiel de la mission. Ce que les disciples vivent est témoignage pour le monde. Que pouvons-nous faire de bien au point que les hommes rendent gloire au Père qui est aux cieux ? Ces bonnes œuvres sont celles que les béatitudes nous ont donné à voir : pauvres de cœurs, doux, humbles, miséricordieux, affamés de justice et artisans de paix… De bonnes œuvres qui jaillissent de l’amitié fidèle et inconditionnelle à Dieu, jusque dans l’épreuve. De bonnes œuvres qui sont synonyme de bonheur. Vaste programme !

La suite du sermon sur la montagne va montrer combien ce chemin que nous pourrions qualifier d’utopique, est d’abord celui du Christ. Heureux disciples qui sont invités à le suivre, même en boitant.

Mais ce programme n’est pas destiné aux seuls disciples. Ces derniers ne sont que les serviteurs de la mission. Il ne s’agit pas de faire nombre, mais de faire en sorte que d’autres rendent Gloire à ce Dieu Père que vient révéler Jésus. Peut-être même n’entreront-ils pas dans le cercle des “disciples”, peut-être resteront-ils au milieu de la foule, mais “Heureux sont-ils !”

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).