Multitude au bord de mer (Mc 3,7-12)

Multitude au bord de mer (Mc 3,7-12)

(article modifié le : mercredi 5 septembre 2018)

Retour au bord de mer

Jésus, avec ses disciples, se retira vers la mer. Une grande multitude de la Galilée le suivit. Et de la Judée, de Jérusalem, de l’Idumée, d’au delà du Jourdain, des environs de Tyr et de Sidon, une grande multitude ayant entendu tout ce qu’il faisait, vint à lui. (3,7-8)

Des quatre évangiles celui de Marc est certainement le plus maritime1. Car ce n’est pas la première fois que nous nous trouvons au bord de ce lac que Marc aime appeler « mer » de Galilée. Souvenez-vous. Ce fut d’abord le  moment où il appela ses tous premiers disciples (1,39), puis un peu plus tard,  lors d’un enseignement qui précédait l’appel de Lévi et le repas chez les publicains (2,13).

Mais ce ne sont plus seulement là quatre pêcheurs, ni quelques habitants de Capharnaüm. Le groupe puis la foule sont maintenant une grande multitude, expression que Marc répète afin d’insister sur son importance. Venant du Sud (Judée, Idumée), de l’Est (Jourdain), du Nord (Tyr et Sidon) et même de la ville sainte et capitale : Jérusalem, tout Israël jusqu’au delà de ses frontières se rassemble autour de Jésus. Tous convergent vers lui, après avoir entendu ses faits et gestes. Le témoignage à son sujet a déjà commencé.

Cela vient comme en réponse aux épisodes précédents où Jésus était contesté dans son agir : le don du pardon, le repas avec les pécheurs, l’incorrection de ses disciples (absence de jeûne, cueillette d’épis), jusqu’à la guérison un jour de sabbat en une synagogue. À cela s’ajoutait l’audace de Jésus de s’affirmer comme Fils de l’Homme, Époux divin, Seigneur du Sabbat. Et si quelques pharisiens et hérodiens décidèrent d’un funeste projet à son encontre, une grande multitude vient ici lui donner raison. Celle-ci venant des quatre vents pourrait bien faire écho à cette grande multitude de descendants promis à Abraham2 et que Jésus vient maintenant rassembler. Ce qui  nous est décrit ici paraît comme une mise en abyme de l’aventure de la foi : le ministère de Jésus s’il débouche sur la mise à mort porte des fruits depuis la Galilée jusqu’auprès des Nations.

Foule oppressante ou oppressée ?

Et il dit à ses disciples de tenir toujours une petite barque à sa disposition, afin qu’il ne fût pas oppressé par la foule. Car, comme il en guérissait beaucoup, tous ceux qui souffraient le supplice se jetaient sur lui pour le toucher. (3,9-10)

On connaît ce phénomène aujourd’hui, quand une star, ou un pape, se risque dans un endroit public cela devient parfois l’hystérie. Y aurait-il ici une recherche « fanatique » de miraculeux ou de merveilleux, voire de superstitions ?   Marc nous l’a pourtant bien montré : Jésus n’est pas un guérisseur, un faiseur de miracle. Du moins il ne se comporte pas comme tel. Ici sont soulignés  deux mouvements : celui de Jésus qui prend ses distances et celui de la foule qui l’oppresse et se jette sur lui.

Ne condamnons pas trop vite cette foule. Marc précise que ceux et celles qui l’écrasent souffrent le « supplice ». Les traductions habituelles préfèrent les mots mal, infirmité, maladie, sans doute plus réaliste mais trop faible pour traduire le mot grec. Car Marc emploie ici un terme3 qui désigne ailleurs un coup de fouet (Na 3,2), un supplice (Is 50,6). Ce ne sont pas de « simples » malades qui se jettent sur lui, mais des gens oppressés par le mal, l’injustice. En Jésus, ils jettent à la fois leurs espoirs et leurs dernières forces. Ils le reconnaissent comme l’homme pouvant les sauver, un homme « saint », venant de Dieu. Alors pourquoi prendre de la distance sur cette petite barque ?

Sainte distance

Face à ce « saint homme », ce Fils de l’Homme, le réflexe, la réaction instinctive de la foule en souffrance consiste logiquement à se mettre au contact de Celui que Dieu envoie, à bénéficier de sa force et de sa sainteté. Mais ce geste pourrait devenir un privilège pour ceux qui ont réussi, reléguant les autres à leur drame. Jésus ne fuit pas la foule, ni ne refuse les guérisons. Il prend une distance qui évite la bousculade et la concurrence. Il agit non dans son intérêt seul mais pour le bien de tous.

En prenant de la distance, Jésus montre qu’il n’est nullement nécessaire de le toucher pour guérir, mais de l’écouter. Mettre de la distance, c’est aussi refuser une certaine « main-mise » sur sa personne. Car toucher c’est une manière de s’accaparer une chose, un être ou du moins de l’insérer dans son champ personnel, sa propriété. Or Jésus ne se laisse pas accaparer comme le montre la suite de ce récit. Il est, et demeura chez Marc, insaisissable.

Injonction au silence

Les esprits impurs, en le voyant, se jetaient à ses pieds et s’écriaient en disant : « Tu es le Fils de Dieu » ; mais il les rabrouaient  afin qu’ils ne le fassent pas connaître. (3,11-12)

C’est un fort contraste entre Jésus qui déclarait ouvertement être Fils de l’Homme, Époux, Seigneur du Sabbat, titres messianiques, et son refus de faire savoir maintenant qu’il est « Fils de Dieu » ! Pourtant cela aurait pu être le moment favorable de le faire entendre à cette foule venant des quatre coins de l’horizon. Pourquoi Jésus refuse-t-il ce titre en imposant fermement le silence ? Ce qu’on appelle le secret messianique chez Marc, sera récurrent. Nous aurons donc l’occasion d’y revenir encore. Mais nous en avons eu déjà un aperçu dès sa première apparition à la synagogue de Capharnaüm.

Ici, Jésus fait taire ces esprits impurs qui pensent le connaître mieux que ces autres infirmes, mieux que lui-même, esprits qui l’enferment dans un « Je sais qui tu es » (1,23-26), Fils de Dieu ou Saint de Dieu… tous ces titres sont encore insuffisants pour saisir qui il est vraiment. Vouloir définir une personne c’est déjà montrer un certain pouvoir sur elle et la réduire à un seul aspect. On pourrait dire que ces hommes sont qualifiés d’esprits impurs justement parce qu’ils enferment Jésus dans leur savoir humain. Ils sont dans cette confusion, cette ‘impureté’ qu’on nommerait aujourd’hui ‘intégrisme’.

Son identité de Fils de Dieu, révélée au baptême, Jésus la tient, non des hommes, mais du Père. Il nous le fait comprendre en prenant cette distance, en mettant ce petit espace, plein de vide, entre lui et la foule. Un espace de mystère qui risque bien de s’accroître à l’annonce de la croix. Cette saine et sainte distance interdit ainsi toute appropriation et laisse place à l’écoute, à la contemplation. Le silence imposé aux esprits impurs permet à chacun de mieux se laisser saisir par sa parole.

Disciples oubliés de la barque

Et puis, on les aurait presque oubliés, il y a les disciples. Car derrière ce texte n’y a-t-il pas trois comportements : celui des oppressés qui espèrent pouvoir « toucher » Jésus, celui des esprits impurs qui veulent « disposer » de Jésus – ces deux catégories se jetant sur lui – et les disciples qui, telle cette petite barque, sont « à disposition », un peu à distance, tout en étant proche, petits, mais au service de ce Seigneur qui échappera à leur propre compréhension, qu’ils continueront cependant de suivre.

à suivre


> consulter les articles précédents <

Marc 3,7-12


 

  1. En Marc, le mot mer (thalassa/θάλασσα ) est employé 18 fois, idem pour le terme barque (ploiö/πλοῖον). Chez Matthieu qui comporte 60% de versets supplémentaires, les termes sont employés 16 fois (pour mer) et 13 fois (pour barque). La référence à la mer et à la barque devient encore plus rare chez Luc (3 et 8 fois). Quant à Jean, l’on retrouve que neuf récurrences de ces termes, employés uniquement aux chapitres 6 et 21. En Marc, Jésus préfère les voyages en barque sur la mer de Galilée, bien qu’elle ne soit « qu’un » lac.
  2. Gn 17,4; 48,19; Ex 32,15; Dt 26,5
  3. en grec : mastix, μάστιξ, supplice, fouet; employé aussi en Mc 5,29.34 à propos de l’hémorroïsse

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