Main sèche et cœurs endurcis (Mc 3,1-6)

9ème dimanche ord. (B) 2,23-3,6

Est-ce un autre épisode ? Nous pourrions le penser. Cependant, la mention du sabbat nous invitera à lire ce récit dans la continuité du précédent. Il constitue ainsi une réponse supplémentaire à ce qui fut débattu à propos des épis arrachés. Jésus vient affirmer son plein respect du sabbat en entrant, à nouveau, dans la synagogue de Capharnaüm.

À nouveau dans la synagogue

Mc 3, 1 Jésus entra de nouveau dans la synagogue ; il y avait là un homme dont la main était atrophiée. 2 On observait Jésus pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat. C’était afin de pouvoir l’accuser.

Après la mise en cause des disciples, Jésus devient le centre de toutes les observations. Le reproche n’est pas de savoir si cueillir quelques épis relève d’une infraction envers le sabbat1. Ici, le péché attendu pourrait bien devenir plus manifeste. Guérir constitue un acte thérapeutique franc. Jésus va-t-il travailler le jour sacré ? D’autant qu’il n’y a aucune urgence : la main desséchée de l’homme peut bien attendre la fin du sabbat au coucher du soleil. On se souvient qu’il y a peu, à la maison, Jésus avait guéri le paralytique. Recommencera-t-il en ce lieu et en ce jour ? Si oui, guérir un jour de sabbat, en une synagogue, constituerait une véritable profanation et une condamnation à mort : Vous observerez le sabbat, car c’est pour vous une chose sainte. Celui qui le profanera sera puni de mort ; celui qui fera quelque ouvrage ce jour-là sera retranché du milieu de son peuple (Ex 31,14).

Le bien, le salut et le sabbat

Mc 3, 3 Il dit à l’homme qui avait la main atrophiée : « Lève-toi, viens au milieu. » 4 Et s’adressant aux autres : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de tuer ? » Mais eux se taisaient.

Une fois de plus, Jésus anticipe et déplace, bien réellement, le futur sujet du débat. En le plaçant au milieu, Jésus fait de l’homme à la main desséchée2 le vrai cœur de la controverse. Jésus montre ainsi la nécessité de porter l’attention, non plus sur le guérisseur et son éventuel miracle, mais sur celui qui souffre, placé habituellement à l’écart du fait de son impureté considérée contagieuse.

Un autre déplacement concerne l’objet du débat en lui-même. D’une part, Jésus ne désigne pas le sabbat en termes d’interdit mais de permission : est-il permis ? Sa conception du sabbat insiste sur son aspect positif, elle privilégie d’abord ce qui est autorisé et n’enferme pas ce jour dans une liste d’interdictions.

D’autre part, il ne s’agit plus de guérir mais de sauver. Pharisien ou non, tout juif sait qu’en cas de danger de mort, la loi sur le sabbat autorise, fort heureusement, le sauvetage et donc à enfreindre légalement le repos sacré (Dt 22,4). Mais Jésus n’en reste pas à une lecture littéraliste et développe, comme tout bon interprète, le sens des Écritures. Au sauvetage est opposé le meurtre. Ne pas sauver une vie pour respecter le sabbat revient à la condamner à mort et enfreindre l’autre commandement : Tu ne tueras pas (Ex 20,13). Cette opposition entre salut et meurtre est ainsi étendue à un autre antagonisme : faire le bien contre faire du mal.

Guérir ou ne pas guérir, telle n’est plus la question

En résumé, suivant la logique de Jésus (et surtout en espérant être clair), faire le bien est un acte de salut qui se situe du côté de ce qui est permis. Par conséquent, ne rien faire équivaut à ne pas combattre le mal, c’est-à-dire à méfaire ou, pire, laisser faire. Jésus n’interprète pas le sabbat comme l’absence d’activité mais comme un choix entre deux actions : faire le bien ou faire du mal. Il n’y a plus de place à l’inactivité légaliste et scrupuleuse.

Enfin, il ne s’agit plus d’en rester à cette lecture légaliste du permis/interdit, ni même à l’antagonisme éthique faire le bien/faire le mal. Jésus va au-delà, au cœur même du sens du sabbat : le salut et la rédemption contre la mort et la perdition. Guérir n’est pas seulement faire le bien. Pour Jésus, cela constitue un acte de Salut divin et ne peut être condamnable. À l’inverse, ne rien faire (c’est-à-dire refuser de guérir), constituerait un meurtre, un mal, une contradiction avec sa mission de salut. Le silence des observateurs exprime-t-il leur approbation, leur incompréhension ou leur impossibilité de contester la démonstration de Jésus ? À moins qu’ils attendent la réalisation de son raisonnement.

Cœurs endurcis, main étendue

Mc 3, 5 Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leurs cœurs, il dit à l’homme : « Étends la main. » Il l’étendit, et sa main redevint normale.

La colère de Jésus peut nous surprendre. Elle n’exprime pas ici un sentiment de haine. Elle émane de Celui qui se déclare Fils de l’homme, le juge des temps derniers. Son attitude évoque cette biblique colère de Dieu (ex: Jr 4,4), à savoir sa révolte contre toute injustice et iniquité, contre tout manquement à son Alliance. Ces pharisiens, sincèrement pieux, respectueux des préceptes de Dieu, semblent ici récalcitrants à son dessein. Ce cœur, siège biblique de la raison, du discernement et de l’intelligence, manifeste, en eux, une rigidité incapable de se plier à la parole de Salut.

Paradoxalement ces cœurs sont tout aussi endurcis que celui de Pharaon au temps de Moïse (Ex 7-15). Et face à cette mer de silence, il y a cet ordre : étends ta main ! Jésus reprend les mêmes mots que l’ordre du Seigneur à Moïse, plusieurs fois répété, lors du combat contre Pharaon à l’occasion des dix plaies (Ex 7,19-10,22) et du passage de la mer (Ex 14,27). Ce n’est pas un hasard. Il y a comme un renversement de situation. Les pharisiens, disciples de Moïse, sont assimilés à l’adversaire du Seigneur, Pharaon. L’homme à la main sèche rejoint le peuple hébreu ayant besoin d’être délivré, sauvé et conduit vers la terre promise de l’Alliance. Alors, ce n’est pas un guérisseur galiléen qui parle, c’est bien le Fils de l’homme, le Fils de Dieu qui a fait sortir son peuple d’Égypte à main forte et à bras étendu. N’est-ce pas là le sens même du sabbat : glorifier Dieu créateur et sauveur ?

Ainsi, Jésus ne fera aucun travail, du moins pas comme un guérisseur habituel. Nous avons déjà remarqué l’absence de toute incantation, de tout geste à l’occasion de ses guérisons (l’esprit impur 1,21 s., la belle-mère 1,29s., le lépreux 1,40s., le paralytique 2,1s.…) Jésus se présente ici comme Sauveur. Au cœur de sa mission, seule sa parole vient restaurer l’homme. Comme elle avait déjà fait se lever3 l’impur pour le mettre au milieu, sa voix vient le relever de son asservissement, libérer cette main inerte avec laquelle il pourra désormais bénir, louer, servir le Seigneur… entrer dans une nouvelle Pâque.

Pâque et passion

Mc 3, 6 Une fois sortis, les pharisiens se réunirent en conseil avec les partisans d’Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr.

Marc nous l’annonce déjà, cette Pâque suggérée ne saurait ignorer le passage par la mort. Pharisiens et hérodiens4, parti religieux et groupe politique, dont les opinions sont historiquement peu compatibles, s’unissent pourtant afin de faire périr Jésus. Il en sera de même lors de la Passion. Ironie du récit, en choisissant de faire périr plutôt que de sauver, en ce jour du sabbat, le parti pieux des pharisiens se révèle être le vrai profanateur de la Loi divine.

Terme d’une étape

Cette condamnation à mort vient au terme de ces cinq récits mettant en scène Jésus et ses détracteurs. Le pardon au paralytique (2,1-12), le repas avec les pécheurs (2,13-17), la question sur le jeûne (2,18-22), le débat sur les épis cueillis durant le sabbat (2,23-28), puis ce dernier épisode, font monter en crescendo la contestation. Mais parallèlement Jésus affirme, avec toujours plus de vigueur, son identité et son autorité de Fils de l’homme, d’Époux, et de Seigneur du sabbat. Et malgré une opposition maintenant orientée vers la mort, l’annonce du règne doit poursuivre son chemin jusqu’à cette Pâque promise.

à suivre

  1. Cette affaire tient plus du ressort de savants débattant entre eux pour savoir à partir de combien de grains le grappillage devient moisson.
  2. Difficile d’établir un diagnostic à partir de ce seul mot. En 1R 13,4, le terme desséché est employé pour décrire la main paralysée du roi Jéroboam. Mais rien n’interdit d’autres explications.
  3. se lever : vocabulaire de la résurrection
  4. Hérodiens : probablement, un groupe soutenant le parti du roi Hérode Antipas. L’alliance de ce groupe avec les pharisiens n’a pas de valeur historique. Marc ici associe un parti religieux et le monde politique lié à Hérode (l’assassin du baptise, cf. 6,14sv.). L’évangile trouvera ses contradicteurs dans ces deux sphères jusqu’à la Passion avec les sadducéens et Pilate.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).