Les épis du sabbat (Mc 2,23-28)

9ème dimanche ord. (B) 2,23-3,6

Un champ  et trois questions

Mc 2, 23 Un jour de sabbat, Jésus marchait à travers les champs de blé ; et ses disciples, chemin faisant, se mirent à arracher des épis. 24 Les pharisiens lui disaient : « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat ! Cela n’est pas permis. »

Pourquoi traverser ces champs ? N’y a-t-il pas suffisamment de sentiers en Galilée ? Chez Marc, Jésus ne cessera de nous surprendre en prenant des chemins inattendus. Raccourci ou simple balade à travers champs. Toujours, Jésus ouvre la marche à ses disciples sur des terrains improbables. Tracer droits ses sentiers disait la voix d’Isaïe (1,1)

Mais dans quel but les disciples arrachent-il des épis ? Rien n’est précisé ici1. Peu importe qu’ils aient eu faim ou qu’ils fassent quelques réserves pour la suite de leur chemin. Le plus surprenant vient du fait que nous venons de quitter un repas festif, en présence de l’époux. Ces épis, dès lors, paraissent bien dérisoires, tout autant que la remarque des pharisiens. L’effet est voulu par Marc. Si les disciples arrachent les épis, les pharisiens couperaient-ils les cheveux en quatre sur les questions de Loi ?

Que leur est-il reproché ? Les pharisiens, les suivant à la trace, épient les moindres faits et gestes du Nazaréen et de ses compagnons afin de dénoncer tout manquement et leur enlever ainsi tout crédit. Certes, la Loi de Moïse autorise un tel grappillage : Si tu traverses les moissons de ton prochain, tu pourras arracher des épis avec la main (Dt 23,26). Mais cette tolérance est inadmissible un jour de sabbat2. Les disciples de Jésus, ces proches de l’Époux, seraient-ils méprisants vis à vis de la Torah, la Loi de Moïse ?

Shabbat et profession de foi

Le sabbat, ou shabbat, journée sainte consacrée à Dieu, interdit toute activité, tout travail (Ex 20,10), notamment celui lié à la moisson (Ex 34,21). Mais quel mal y a-t-il à moissonner quelques épis ? Cela peut paraître anodin. Or, manquer à la règle du sabbat ne constitue pas une faute à l’égard d’un petit commandement mais une offense faite à Dieu lui-même. Puisant son origine dans les récits de la Création (Gn 2,1-3 / Ex 20,10) et de la Sortie d’Égypte (Dt 5,13-15), le sabbat est lié au dessein bénéfique de Dieu en faveur de l’humanité (création) et de son peuple (délivrance). Ce septième jour tient d’une profession de foi. En cessant ses activités, son travail sur la nature, le croyant humble, uni au peuple de l’Alliance, peut se mettre à l’écoute de son unique Créateur. Ce jour chômé oblige également ses fils, filles, serviteurs, étrangers et bêtes (Dt 5,14-15). Toute la création est ainsi délivrée de sa charge et de son travail pour rendre grâce à Dieu, unique Créateur et Sauveur.

Inversement, refuser le sabbat manifeste une désobéissance à la Parole de Dieu, un refus de vivre de sa grâce, et revient à s’approprier sa toute-puissance, prendre la place du créateur et nier son appartenance au peuple juif. Ainsi, la Loi de Moïse souligne l’importance vitale de ce précepte par la sanction mortelle liée à sa transgression (Ex 31,14). Suivre le sabbat est une question de vie ou de mort. À la vue des disciples transgressant publiquement la Loi, les pharisiens exigent une explication. Que va faire leur maître : honorer la Loi de Moïse et blâmer ses disciples ou bien justifier ses disciples et contredire la Loi … et se condamner lui-même ?

David et les offrandes

Mc 2, 25 Et Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui-même et ceux qui l’accompagnaient ? 26 Au temps du grand prêtre Abiatar, il entra dans la maison de Dieu et mangea les pains de l’offrande que nul n’a le droit de manger, sinon les prêtres, et il en donna aussi à ceux qui l’accompagnaient. »

La réponse de Jésus vient prendre les pharisiens à leur propre piège. Le pharisaïsme puise sa science et sa spiritualité dans la Loi et les Prophètes. À l’autorité des cinq livres de la Loi, Jésus les renvoie aux livres des prophètes. Face à Moïse se tient David, référence en matière de royauté comme de foi, considéré comme prophète et auteur des Psaumes. En accueillant l’arche d’Alliance (2S 6), il a dansé, revêtu du vêtement sacerdotal. Avec lui le Seigneur a fait Alliance (2S 7), lui promettant une descendance royale. Et pourtant, David lui-même n’a-t-il pas enfreint la Loi en toute impunité ?

Dans le récit auquel fait référence Jésus (1S 21,1-10), le fils de Jessé ment, ruse et prend les pains d’offrande, ces douze pains destinés à Dieu (Lv 24,5). Le futur roi David a donc commis une véritable profanation au sanctuaire de Nob. Cependant, aucun reproche ne lui est fait, ni par le prêtre du sanctuaire, ni par le narrateur du livre. David a agi pour sa propre survie. Or, dans ce cas, la Loi privilégie le sauvetage de la vie à la transgression. Mais surtout, David représente celui que le Seigneur a oint par la main du prophète Samuel (1S 16) pour devenir roi d’Israël et de Juda. Ce n’est pas pour sa seule survie que David, Messie de Dieu (autre traduction du mot oint ou christ), a enfreint la Loi mais pour obéir au dessein de Dieu de le donner comme roi pour le salut de son peuple.

C.Q.F.D.

Jésus ne blâme, ni ne félicite les faits et gestes de ses compagnons. Ceux-ci ne sont plus l’objet de ce procès. Il endosse ici l’entière responsabilité des actes de ses disciples. Si, au temps d’Abiathar3, les compagnons mangent ce qui est interdit, c’était en raison de l’autorité de David, Messie du Seigneur. Par conséquent, si les compagnons de Jésus commettent ce qui paraît interdit, c’est en raison de l’autorité de Jésus, Christ de Dieu.

L’autorité de Jésus équivaut donc à celle de David. L’argument ne porte plus sur la transgression de la Loi par les disciples, mais sur la souveraineté de Jésus. Les agissements des compagnons s’appuient sur l’autorité de leur maître. Or, les disciples ne sont-ils pas en compagnie de l’Époux qui se présente maintenant comme Fils de l’homme ?

Michel Ange, Le Jugement Dernier, Chapelle sixtine

L’autorité du Fils de l’homme

Mc 2, 27 Il leur disait encore : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. 28 Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître, même du sabbat. »

Jésus reprend une sagesse que même les pharisiens connaissent (1M 2,39-41) : le sabbat est destiné à la vie, à délivrer l’homme de ses servitudes. Jésus ne récuse pas le sens du sabbat. Il dénonce autant le rigorisme des pharisiens que l’instrumentalisation de la Loi de Moïse. Celle-ci, au service de l’annonce de Dieu, est ici utilisée par ces pharisiens pour dénoncer. Auraient-ils oublié que le sabbat ne se résume pas à une cessation d’activité mais qu’il est d’abord célébration de Dieu, Créateur et Sauveur ? Le sabbat est destiné à rendre l’homme à son Créateur. Et bien plus.

La figure du Fils de l’homme puise ses références dans le livre de Daniel (Dn 7) et, dans le livre, apocryphe, d’Hénoch (1Hen 46,1s. et 62,1s.). En ce premier siècle, il est la figure du Messie attendu, l’envoyé de Dieu, son Élu depuis la création du monde, qui viendra accomplir au dernier jour la justice de Dieu. Par sa main, il condamnera les pécheurs, les puissants iniques et sauvera les justes et les innocents. Ce n’est donc pas aux pharisiens de juger, mais à ce Fils d’homme (Dn 7), à qui revient un tel pouvoir comme celui de pardonner et guérir un paralytique. Ce n’est plus Moïse, ni David qui auront le dernier mot sur la Loi et sur le sabbat, mais Dieu et son Messie des derniers jours. Le temps de Moïse et le temps d’Abiathar, temps de la Loi et du Temple, laissent place maintenant au temps du Fils de l’homme.

Suivre le sabbat trouve son sens désormais dans la suivance du Fils de l’homme, suivre Jésus à travers champs. Et, comme pour le sabbat, cette marche à la suite du Christ devient une question de vie, de salut ou de mort. Les épis arrachés ne sont plus le signe d’une transgression mais d’une urgence vitale, celle du temps messianique attendu et désormais en marche à travers champs.

à suivre

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  1. Matthieu ajoutera qu’ils les mangèrent (Mt 12,1) et Luc qu’ils les frottaient dans leurs mains pour les manger (Lc 6,1) aggravant ainsi l’interdit du sabbat.
  2. Le sabbat (en hébreu : shabbat, repos) correspond au dernier jour de la semaine (samedi). C’est un des dix commandements donnés par le Seigneur à Moïse et inscrit sur les tables de la Loi (Ex 20,10/Dt 5,13-15).
  3. En fait, le récit fait mention de son père Akimelek. Mais nous n’entrerons pas, hélas, dans une étude comparative entre le récit de 1S 21 et la version de Marc.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).