Fin du jeûne et faim de noce (Mc 2,18-22)

8ème dimanche ord. (B)

C’est un récit qui semble venir on ne sait d’où. Se situe-t-il dans la suite de l’appel de Lévi ? Ou à un tout autre moment ? Ou bien est-ce une parenthèse intemporelle ? À bien y regarder, le récit précédent n’avait pas de fin telle qu’on s’y attend habituellement : aucune réaction des scribes, ni des disciples, ni des publicains, pas même de la foule. Or, ici, n’est-il pas encore question de pharisiens, de disciples et de repas ?

Disciples et maîtres

Mc 2, 18 Comme les disciples de Jean le Baptiste et les pharisiens jeûnaient, on vient demander à Jésus : « Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? »

Une autre controverse, la troisième, apparaît maintenant. Mais il n’est plus question de pardon ou de maladie, ni de péché, d’impureté ou de guérison. La contestation porte sur ses disciples et, pour la première fois dans l’évangile, les détracteurs s’adressent directement à lui. Leur question concerne le jeûne alors que Jésus et ses disciples sont en plein repas. Alors que Jésus ripaille avec les collecteurs d’impôts, les pieux pharisiens et les disciples ascétiques de Jean jeûnent. Le contraste est fort et sans doute à dessein. Que ces publicains et pécheurs reviennent à la foi, soit ! Mais n’y a-t-il pas une attitude plus religieuse à avoir, plus fidèle à la Loi, surtout au regard de leur ancien état ?

La question est insidieuse. Car derrière les disciples, n’est-ce pas le maître qui est à blâmer ? Jean le baptiste fut un homme religieux, ascète se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage (1,6), appelant à la conversion. Les pharisiens, pieux hommes, sont réputés pour leur exigence en matière de fidélité à la Loi, de pureté, de piété… Mais Jésus ? Si ce maître annonce l’avènement du règne, n’est-ce pas alors le moment, pour ses nouveaux disciples, de se confondre en regrets et vivre une repentance ? Le repas, certes… mais le jeûne ne serait-il pas plus approprié en cette occasion ?

Jeûne et piété

N’associons pas trop vite ce jeûne à une mortification expiatoire. Il n’en est pas ainsi dans la tradition biblique ou juive. Le jeûne est un moyen, parmi d’autres, pour vivre une attitude religieuse d’humilité devant Dieu. Jeûner exprime la posture du croyant humble, qui se sait faible (mais pas affaibli) face au Seigneur. Ainsi l’on peut jeûner à l’occasion d’un deuil (2S 12,23), pour une repentance (Jon 3,5), pour une demande importante (Esd 8,23) … À travers cela, le jeûne signifie la faim de Dieu, de son secours, de sa consolation1.

Hormis ces jeûnes personnels et occasionnels, il existe aussi des jeûnes commémoratifs, notamment à propos de la destruction du Temple par Nabuchodonosor (587). Le prophète Zacharie (Za 8,19) cite quatre de ces jeûnes annuels. Jeûner devient dès lors une manière de communier ensemble, en mémoire d’un passé douloureux et en se tournant vers l’espérance de Dieu. Ces jeûnes revêtent ici un aspect liturgique et communautaire qui soude le Peuple de l’Alliance dans son destin.

Les disciples de Jésus, ainsi attablés, sont-ils de pieux membres du Peuple de Dieu ? Et leur maître ? Que leur enseigne-t-il ? De manger et de boire, plutôt que de s’associer au jeûne des baptistes et des pharisiens ? Aurait-il oublié que l’attitude humble, pénitente, peut gagner la miséricorde de Dieu, à l’image de l’enseignement du baptiste et de la piété des pharisiens ?

Jeûne et noce

Mc 2, 19 Jésus leur dit : « Les invités de la noce pourraient-ils jeûner, pendant que l’Époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. 20 Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors, ce jour-là, ils jeûneront.

Une fois de plus, Marc renverse la perspective. Il y avait les disciples de Jean, ceux des pharisiens, et il y aurait pu avoir, en concurrence, les disciples de Jésus. Mais, il n’en est pas ainsi. Jésus ne se fait pas le représentant d’un courant supplémentaire dans ce Judaïsme du premier siècle. Et il ne se pose pas non plus en rupture d’avec le Judaïsme. Il est l’Époux divin et ceux qui le suivent sont, littéralement, les fils de la salle des noces, salle où se tiennent les plus proches et amis intimes des époux. La présence de Jésus à ses disciples, à ces pécheurs, n’est pas comparable à celle d’un maître de sagesse ou d’un prophète du désert. Elle est la présence même de Dieu. La noce, image biblique de l’Alliance, est celle des épousailles renouvelées entre Lui et son peuple. Voici enfin venir ce jour, ce Grand Jour attendu, où les jeûnes commémoratifs se changent en festivité comme l’avait annoncé le prophète Zacharie :

Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième mois deviendront, pour la maison de Juda, des jours d’allégresse, de réjouissance, de joyeuse fête.  Ainsi parle le Seigneur de l’univers : En ces jours-là, dix hommes de toutes les langues que parlent les nations s’accrocheront à un Juif par le pan de son vêtement en déclarant : « Nous voulons aller avec vous, car nous l’avons appris : Dieu est avec vous » (Za 8,19).

Vin nouveau et vêtement neuf

Mc 2, 21 Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. 22 Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves. »

L’introduction de ces deux sentences ici peut sembler étrange. Que viennent-elles faire en ce débat sur le jeûne ? Comme on le voit, ces proverbes insistent sur l’incompatibilité d’un mariage entre le vieux et le neuf. Ajouter une pièce neuve sur un vieux vêtement ou mettre un vin nouveau dans de vieilles outres mène à la ruine. Tout doit être à neuf. Jésus se présente ici comme cette réelle nouveauté. Il n’est pas une pièce qui s’ajoute, tel un rabbi ou un prophète additionnel. Il est la Nouveauté de Dieu qu’espérait Isaïe envers Celui qui fait toutes choses nouvelles (Is 43,18-21). Et cet inédit implique un changement radical, de nouvelles outres pour un nouveau vin, pour une conversion inouïe. Ce temps inouï commence, temps des noces, du repas eschatologique, appelant les invités, revêtus de leurs vêtements neufs, à boire ce vin nouveau.

Pssion

Noces de la Croix.

De vin il en sera encore question ainsi que de vêtement. S’ils peuvent nous rappeler à raison le vin de l’eucharistie et le vêtement baptismal, ces versets nous orientent d’abord vers le mystère pascal. De la cène au tombeau vide, du vin partagé (14,25) à la robe blanche du jeune homme (16,5), la nouveauté attendue du règne ne pourra prendre tout son sens qu’avec la Croix, où Jésus délaissera le vieux vin (15,23) et l’ancien vêtement (15,20.24) pour revêtir les insignes du roi crucifié. Si les disciples sont appelés à devenir fils et amis de l’Époux, ce sera en accueillant, dans la foi, le mystère et le drame de la Croix, ce jour où l’Époux leur sera enlevé. Ils pourront alors jeûner comme l’on jeûnait en mémoire de la chute du Temple … qui sera relevé.

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  1. Le prophète Amos parle ainsi  :   Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais celle d’entendre la parole du Seigneur (Am 8,11).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).