Jeûne et vin nouveau (Mt 9,14-17)

Mt 9, 14-17

Pour mémoire, nous sommes à la maison de Capharnaüm, demeure de Jésus où se déploient les signes du règne annoncé. Jésus est avec ses disciples partageant un repas avec Matthieu, d’autres publicains et pécheurs. C’est dans ce contexte qu’intervient des disciples de Jean le baptiste.

Mt 9, 14 Alors les disciples de Jean le Baptiste s’approchent de Jésus en disant : « Pourquoi, alors que nous et les pharisiens, nous jeûnons, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » 15 Jésus leur répondit : « Les invités de la noce pourraient-ils donc être en deuil pendant le temps où l’Époux est avec eux ? Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront. 16 Et personne ne pose une pièce d’étoffe neuve sur un vieux vêtement, car le morceau ajouté tire sur le vêtement, et la déchirure s’agrandit. 17 Et on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, les outres éclatent, le vin se répand, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le tout se conserve. »

Un étrange question

Vous pouvez retrouver le commentaire de ce passage dans les versions de Marc et de Luc sur ce blog : Marc 2,18-22 (commenté)/ Luc 5,33-39 (commenté). Je vais sans doute me répéter un peu tant les textes sont assez proches et situés dans le même contexte.

Le récit n’oppose pas Jésus et les scribes ou les pharisiens, mais d’une manière assez étonnante, il oppose les disciples de Jésus avec ceux de Jean et des pharisiens. Et la remarque ne vise pas l’interprétation de la Loi ou des grands principes doctrinaux, mais une simple question de repas : Pourquoi, alors que nous et les pharisiens, nous jeûnons, tes disciples ne jeûnent-ils pas ?  Ce faisant, Matthieu permet de souligner l’originalité des disciples de Jésus sur les autres groupes.

Pharisiens et baptistes

Rubens, le repas chez Simon le Pharisien, 1620 (detail)

 Il y a peu de points communs entre les pharisiens et les baptistes – même si nous connaissons très peu ces derniers. La pratique du jeûne peut être un lieu commun même s’il est pratiquée de manière occasionnelle par les pharisiens.

Mais un autre lien est à mon avis plus pertinent et rejoint mieux notre contexte. C’est la question de la conversion des pécheurs. Pour les pharisiens, ces pécheurs lorsqu’ils retournent, avec foi, vers Dieu, doivent s’appliquer à suivre les rites de purification et d’offrandes au Temple, sans oublier la nécessaire contrition dont le jeûne peut être un mode d’expression. Du côté baptiste, on sait peu de chose sinon la plongée dans les eaux du Jourdain en guise de conversion et de rémission des péchés (en lieu et place des rites) dans l’attente de l’avènement de Dieu. Les évangiles témoignent cependant de l’ascèse de Jean le baptiste sans l’extrapoler à ses disciples.

L’Époux

Jean-François Portaels, 1869, Esther

Le régime des disciples de Jésus est tout autre. Ils mangent, partagent un repas avec les pécheurs loin de marquer une contrition ou des remords. Quel est donc le sens de ce repas ? Disciples et discipline sont donc au cœur du débat. Mais Jésus l’ouvre à une autre dimension. En évoquant la figure de l’époux, il renvoie à l’avènement de Dieu et son Messie. L’image des noces est utilisée dans la Bible pour évoquer l’Alliance entre Dieu (l’époux) et son peuple (l’épouse). Le prophète Isaïe, entre autres, l’exprime de manière explicite : Car ton époux, c’est Celui qui t’a faite, son nom est « Le Seigneur de l’univers ». Ton rédempteur, c’est le Saint d’Israël, il s’appelle « Dieu de toute la terre ». (Is 54,5)

Ainsi, dans cet épisode, Jésus vient affirmer l’avènement de ce temps festif et joyeux de réconciliation annoncée par les prophètes. Une réconciliation et une nouvelle alliance entre Dieu et son peuple. Tandis que le jeûne est lié à la conversion du seul pécheur, Jésus manifeste que sa présence, et ce repas, sont destinés à l’ensemble d’Israël. Le repas célèbre le retour en grâce du peuple, dont la conversion des publicains et des pécheurs en manifeste l’actualité. Jésus n’est ni un autre Jean le baptiste, ni un chef pharisien, il est l’Époux définitif qui invite à la table eschatologique. Un temps nouveau est inauguré.

Vin nouveau

Mariage a Cana, Andrei Nicolai Mironov, 2017

Ce temps nouveau est aussi celui de la nouveauté, du renouvellement. Et celui-ci ne concerne pas seulement les pécheurs convertis. Jésus en appelle au renouvellement de toute chose y compris pour les baptistes et les pharisiens. Il reprend les élément de la noce traditionnelle : le vin et le vêtement qui manifestent la fête de l’Alliance. Il ne s’agit pas de réparer, rapiécer. Ni de remplir les vieilles outres d’un vin nouveau. Non. Tout est neuf, tout est beau. Avec l’Époux, il ne s’agit pas de venir pour être « réparé » ici ou là, de rafraîchir la peinture… il s’agit de tout renouveler, de changer de regard, de venir « neuf » pour cette invitation à la noce.

Ces paroles de Jésus dénoncent les solutions ‘sparadrap’ que nous connaissons bien. Ces cache-misère qui ne seront que temporaires et même dangereux dans l’accueil du royaume. Le pardon des péchés pour ces collecteurs d’impôts mais aussi la purification des baptistes, l’obéissance à la Loi pour nos pharisiens… tout cela n’a de valeur qu’en raison d’un renouvellement profond, et d’un attachement – non plus à une discipline – mais à une personne cet Époux divin et Christ.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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