Le repas des pécheurs (Mc 2,13-17)

Mc 2, 13 Jésus sortit de nouveau le long de la mer ; toute la foule venait à lui, et il les enseignait.  14 En passant, il aperçut Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau des impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » L’homme se leva et le suivit.

N’y aurait-il pas dans cet épisode comme un parfum de déjà-vu : le bord de mer, un appel, une réponse positive immédiate ? On croirait le récit de la vocation des premiers disciples se répéter. Marc joue ici avec les nuances et les oppositions. En ce bord de mer, Jésus enseigne. Et, comme toujours, des gens viennent à lui. Mais le verset suivant décrit une scène totalement différente.

Bord de mer et bureau des taxes

Le grand air pur des rives du lac s’estompe au profit de l’ambiance poussiéreuse d’un bureau des taxes, moins poétique. La foule anonyme s’efface devant un individu seul : Lévi, fils d’Alphée. Et si les gens allaient vers Jésus, cette fois-ci lui-même se déplace. Son enseignement tient maintenant en deux mots : suis-moi. Avec ces deux seuls mots, Marc affirme l’importance de cet appel. Lévi n’est pas un petit pécheur converti après une grande prédication de Jésus. Il est celui que Jésus appelle nommément au sein de son activité de publicain. Marc associe toujours le geste à la parole : rejoindre le pécheur constitue la véritable prédication de Jésus, son enseignement.

Disciple et  pécheur

Mais en quoi Lévi est-il un pécheur ? Le mot n’apparaît pas, du moins pas encore. Lévi1 est assis au bureau des taxes. Sa position est celle d’un notable qui collecte les impôts pour l’autorité romaine. Son activité de publicain le classe dans la catégorie des pécheurs et des impurs2. Lévi, fils d’Alphée, c’est-à-dire un homme du peuple d’Israël comme l’indique son nom et sa parenté, est un pécheur public et impur, un paria. Et pourtant Jésus l’appelle à le suivre immédiatement, sans réprimande, ni blâme. Lévi est-il un pécheur devenu disciple ou un disciple (toujours) pécheur ? La réponse ne sera pas si simple comme le montrera la suite du récit.

Cène - champaigne

Repas de pécheurs

Mc 2, 15 Comme Jésus était à table dans la maison de Lévi, beaucoup de publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) et beaucoup de pécheurs vinrent prendre place avec Jésus et ses disciples, car ils étaient nombreux à le suivre. 16 Les scribes du groupe des pharisiens, voyant qu’il mangeait avec les pécheurs et les publicains, disaient à ses disciples : « Comment ! Il mange avec les publicains et les pécheurs ! »

De même que l’appel de Simon et d’André s’était prolongé dans la maison de ces derniers, Jésus entre chez Lévi. Devenir disciple n’est-ce pas en premier lieu accueillir chez soi le Seigneur lui-même ? Mais cet accueil ne va pas de soi. Comme si cela ne suffisait pas, Jésus se compromet jusqu’à partager le repas dans cette maison où se rassemblent d’autres publicains et pécheurs3.

Prendre un repas ensemble, en ce premier siècle, n’est pas un acte anodin se réduisant à une histoire de nourriture, de vin, ou de bon temps. Partager la même table est une manière de s’unir à Dieu et aux convives, d’honorer l’hôte et d’approuver ses qualités. Manger ensemble représente en quelque sorte une communion. En allant chez Lévi, Jésus ne prend pas seulement le risque d’être contaminé par ces impurs (cela il l’a déjà fait avec le lépreux), mais il communie publiquement avec ces pécheurs, ces hors-la-loi. Quelle honte ! Il semble donner raison à leurs exactions. À moins qu’il ne soit lui-même impur et pécheur ?

Du moins, telle est la réaction des scribes dont la précision scribes des pharisiens souligne le thème de la pureté et du péché. Les pharisiens sont très stricts en ces matières. Ils ne s’opposent pas à la conversion des pécheurs, bien au contraire. Les pharisiens sont très présents parmi le peuple pour les aider à se comporter de manière à plaire à Dieu selon la Loi. Seulement, dans leur logique, la conversion doit précéder cette communion. Ce n’est qu’une fois rituellement purifié, pardonné… qu’un pécheur repenti pourra s’installer à la table des purs et rendre grâce. La précipitation de Jésus à la table des pécheurs constitue notre deuxième controverse.

Scribes des pharisiens et médecin des pécheurs

Mc 2, 17 Jésus, qui avait entendu, leur déclara : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »

La comparaison peut sembler à la fois juste et un peu trop facile. Car même les scribes ne peuvent le contredire : c’est le pécheur qui a besoin de conversion, et non le fort. Mais en quoi ce proverbe est-il une réponse aux remarques des scribes ? En quoi justifie-t-il l’attitude de Jésus ?

Par hasard (mais avec Marc, il n’y a pas de hasard), il est encore question de malade et de péché comme dans l’épisode précédent. Cette fois-ci, le malade est l’homme pécheur. Ce n’est plus la maladie que Jésus distingue du péché, mais le péché qui est comparé à la vraie maladie, au vrai handicap, à la vraie lèpre. L’action de Jésus n’est pourtant pas celle d’un prêtre du Temple qui examine, à distance, la lèpre. Ni celle d’un scribe pharisien qui détermine où est le pur, qui est le pécheur et en quoi. Jésus se compare au médecin, celui qui touche, palpe, se compromet au plus près de la maladie en vue d’une guérison. Manger avec les pécheurs pourrait être un risque : celui d’être contaminé et surtout acquiescer à leurs actes peccamineux. Mais avec Jésus, manger avec les pécheurs prend un aspect médicinal, de l’ordre du vital, du secours à la personne en danger… bref, du Salut. À moins que ce dernier ait déjà eu lieu.

Hendrick Terbrugghen, la vocation de saint Matthieu, 1616

Appeler pour guérir

Il ne s’agit pas seulement d’une histoire sur la gentille action de Jésus mais de montrer aux scribes, et aux disciples, quel est – ou aurait dû être – le sens même de leur vocation et de leur mission : être au plus près des pécheurs pour les guérir. Et cela avec un unique soin bien pauvre, un unique rituel de purification dérisoire : appeler. Non pas corriger, admonester, ni même enseigner ou couvrir de scrupules. Non, simplement appeler. Mais il faut prendre ce mot au sens fort. Dans la Bible, appeler est un acte d’autorité comme celui qui revient au père pour donner un nom à son enfant4. Appeler les pécheurs signifie les convier à une renaissance, entrer dans une filiation. Ce verbe signifie aussi héler, ainsi Dieu appelant ses prophètes tel Moïse (Ex 3,4) pour les faire venir à lui et leur donner une place dans sa mission. Et Lévi, en rassemblant dans sa maison d’autres pécheurs et publicains autour du Christ, n’a-t-il pas accompli sa mission de disciple ? Il sait, lui, ce que Jésus peut opérer (sans jeu de mots… enfin si !)

Sans médecin, le gravement blessé ou malade ne peut se guérir par lui-même. Il en va ainsi du pécheur. Par ses propres moyens, il ne pourra s’en sortir. Qui d’ailleurs peut se dire sain de tout péché ? Comme le médecin va à la rencontre de ses patients et connaît le soin à apporter, ainsi Jésus vient au milieu des pécheurs. Inutile d’attendre qu’ils descendent du toit. Au contraire, il est urgent, vital, qu’il aille vers eux. Il est celui qui peut pardonner sur terre, hic et nunc, il nous l’a démontré.

Le soin est sa parole, sa voix : Viens et suis-moi. La guérison : une réponse. Non plus, à la manière des pharisiens, un retour à la Loi et à une bonne morale, mais une réponse simple, concrète et positive à l’appel du Messie de Dieu : se lever et le suivre. Dès lors, le repas de Jésus avec les pécheurs est déjà le signe de leur rétablissement, une noce festive comme autour d’un époux…

à suivre

> Lire ou relire tous les épisodes <


  1. Matthieu dans l’évangile selon Matthieu (Mt 9,9).
  2. D’une part il est contaminé par ces païens romains, leurs mœurs, leurs divinités – l’impureté étant considérée comme contagieuse. D’autre part, Lévi travaille pour ces occupants et non pour le peuple du Dieu d’Israël. Ce qui constitue en soi un péché (Dt 29,17). Et pour en rajouter, son activité consiste à percevoir les taxes demandées par les autorités romaines et d’y ajouter librement, très librement, son propre revenu. Les publicains sont ainsi considérés comme des voleurs, se rémunérant de manière contraire à la Loi (Lv 25,35 sv.), en lésant leurs propres frères israélites. L’impôt prélevé étant destiné à Rome et ses cultes idolâtres, les publicains (ou collecteurs d’impôts) sont aussi perçus comme complices de l’idolâtrie.
  3. En associant ces derniers aux publicains, Marc suggère qu’il s’agit de pécheurs notoires, ne suivant ordinairement pas les préceptes de la Loi de Moïse. De mauvais croyants juifs pourrait-on dire.
  4. Il y a aussi en ce sens, une idée de possession ou d’autorité paternelle. En Gn 1, Dieu appelle, nomme les éléments. En Gn 2,23 Adam appelle/nomme Eve. Gn 17,5 Dieu appelle Abram du nom d’Abraham…

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).