Pêcheurs d’hommes sans filet (Mc 1,14-20)

Mc 1,14-20
3ème dimanche ord. (B)

Mc 1, 14 Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; 15 il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

Règne de Dieu contre règne des despotes

Loin d’une simple et joyeuse campagne de promotion, Marc montre le contexte oppressant dans lequel Jésus s’inscrit en mentionnant l’arrestation de Jean par Hérode Antipas1, comme nous le rappellera un autre passage (6,14-29). Mais aucune tyrannie n’empêche Jésus d’annoncer ce temps nouveau du règne qui s’approche au pas du Nazaréen.

Et nous quittons le désert pour la verdoyante et fertile Galilée, où résonne, pour la toute première fois à nos oreilles, la voix de Jésus lui-même. Sa première phrase pourrait se comprendre comme un appel à la révolte faisant suite de l’arrestation du baptiste : un nouveau règne devrait supplanter ceux d’Hérode, des Romains et de tous les opposants aux disciples du Seigneur ! Comment ne pas penser également à la situation des chrétiens de Rome à l’époque de Marc (cf. article), mais aussi aux persécutions toujours actuelles. La tentation est toujours grande d’en appeler à la force apocalyptique de Dieu : que son règne vienne pour enfin régler le compte de ces sangs versés innocemment, et d’obéir à nos désirs de vengeance.

Or la suite des paroles de Jésus n’en appelle pas à cette violence ni même à la conversion des adversaires mais à la nôtre. Et l’unique cri de victoire n’a d’autre nom que la foi : convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! S’il y a une révolution, un retournement, c’est en nous-mêmes. Et quelle meilleure explication qu’une bonne illustration :

Mc 1 16 Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. 17 Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » 18 Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.

Edward Armitage, Christ appelant Jacques et Jean, 1850

Aussitôt, ils le suivirent.

La figure de Simon apparaît pour la première fois ici ; ce Simon (appelé plus loin Pierre, 3,16) et ces premiers disciples que Marc et certains membres de sa communauté ont probablement vus, entendus, touchés. L’épisode rattache plus fortement l’évangile au présent de la communauté, à son origine et ses souvenirs. Ce personnage de Pierre tiendra une place importante dans l’évangile de Marc, représentant parfois la figure du disciple. Ici, il fait partie de ceux qui, depuis le lac de Galilée jusqu’au bord du Tibre, ont tout laissé pour le Christ, jusqu’à leur vie.

À l’appel de Jésus, la réponse positive de ces pêcheurs est si soudaine qu’on a le souffle coupé par tant de facilité. Le récit met en avant la puissance de la parole de Jésus. Une parole créatrice, à l’image de Dieu dans le premier récit de la Genèse : Dieu dit…. et il en fut ainsi (Gn 1). Jésus parle… et ils le suivirent, comme recréés. De pêcheurs du lac, ils deviennent pêcheurs d’hommes, abandonnant leur travail. Plus loin, les autres frères abandonneront également leur père et ses ouvriers. Travail, famille, entourage… tout est laissé sur place. Suivre Jésus oblige un lâcher-prise sur ses propres filets et l’abandon d’un confort et de principes mondains. Le règne de Dieu s’approche comme Jésus de ces pêcheurs. Le temps est accompli, alors la période de la pêche ordinaire prend fin pour devenir la pêche du Seigneur, celle de l’Évangile et de la fin des temps. Sa Parole de Vie appelant à la conversion leur permet de tout laisser pour suivre Jésus aussitôt, le mot préféré de Marc.

Tout quitter ?

Mais ont-ils vraiment tout abandonné ? En effet, bientôt nous retournerons dans la famille de Simon-Pierre ainsi que sur le lac, son ancien lieu de travail, en barque, avec ses compagnons. D’une certaine manière, cela nous rassure quant à notre propre qualité de chrétien ayant gardé une famille, un travail, un lieu de vie… Aussi, n’allons pas trop vite en réduisant ce récit à un appel de disciples parfaits parce qu’ayant tout quittés pour suivre Jésus.

Mc 1 19 Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. 20 Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite.

Quatre pêcheurs et un filet

En relisant ces versets, je me suis demandé – chose stupide – pourquoi Marc insistait encore sur ces filets à jeter, nettoyer, ramander… André et Simon abandonnent leurs filets que nous retrouvons peu après, à proximité, dans les mains des deux autres frères, Jacques et Jean, comme s’ils avaient récupéré l’outil abandonné par les précédents. Une même histoire se répète, comme un doublon. Deux frères, un appel, un abandon, une réponse positive et un filet. Ce filet, pourquoi le mentionner encore ?

Jan Luyken, Bowyer Bible,1840

Sans filet

Lors de l’épisode de l’appel d’André et Simon, Marc utilise le verbe jeter le filet (amphibalô / ἀμφιβάλλω) qu’on ne trouve que chez le prophète Habacuc : Alors, jettera-t-il son filet pour encore assassiner des nations sans trêve ni pitié ? (Ha 1,17). Pour le prophète du VIe siècle, la pêche du Seigneur dont il est question fait référence au jugement divin attendu : Tu fais désormais les hommes à l’image des poissons de la mer, de ce qui grouille sans maître (Ha 1,14). L’appel à devenir pêcheur d’hommes constitue une participation à la justice divine dont la colère s’abattrait sur les mécréants. Pour le prophète, la pêche symbolise le jugement et le châtiment divins en réponse aux oppressions subies. De même, dans la tradition biblique, le filet est l’outil du piège, celui qu’on lance sur ses ennemis (Os 5,1). Or ici, à l’appel de Jésus, en laissant là ces filets, les premiers disciples n’abandonnent-ils pas toute logique de vengeance, de violence et de mal ? Suivre Jésus, répondre à son appel, relève désormais d’une autre perspective, celle d’une vie bientôt donnée. Pêcheurs d’hommes, certes, mais sans filet.

Le Jugement de Dieu est en marche. Son Messie s’avance en tête d’une petite escouade de marins va-nu-pieds, sans arme, sinon ce cri de paix Évangile ! et le glaive de la Parole de Dieu (Ep 6,14-17). Il frappera mais par son enseignement.

à suivre


  1. D’après Flavius Josèphe, Hérode Antipas emprisonna le baptiste à Machéronte (cf. carte annexe 9), sur la rive orientale de la mer Morte, où il fut exécuté à la fin des années 20.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).