Premiers disciples (Jn 1,35-51)

1,35-42
2ème dimanche (B)

Le témoignage de Jean est essentiel pour susciter la curiosité de deux futurs disciples. Le récit de l’appel des premiers disciples chez Jean ressemble fort à une annonce missionnaire qui ne cesse de se déployer. Mais en définitive, elle suscite plus de questions, de doutes que d’enthousiasmes jusqu’à ce que le Verbe fait chair s’exprime. Progressivement, à sa parole, le rabbi suivi est confessé Fils de Dieu, roi d’Israël.

Jean et les synoptiques

L’appel des disciples dans l’évangile de Jean est totalement différent de la tradition synoptique. Chez Marc (Mc 1,16 sq) et Matthieu (Mt 4,18 sq), Jésus interpelle lui-même ses quatre premiers disciples et pêcheurs de Galilée, André, Simon, Jacques et Jean, au tout début de sa mission ; Luc (Lc 5,1 sq) la déplaçant peu après la guérison de la belle-mère de Simon-Pierre. Chez Jean, les premiers appels se déroulent au sein du milieu baptiste et le plus souvent de manière médiatisée. Difficile d’affirmer quelle version serait la plus historique. Chacun des récits est écrit en fonction d’un rôle narratif soulignant le caractère performatif et divin de la parole de Jésus chez Marc et Matthieu, la conversion chez Luc, ou l’importance du disciple-témoin et de l’initiative du Christ chez Jean.

Anbibale Carracci, 1600

Des appels médiatisés

Différents groupes de personnages permettent de structurer le récit. Jean proclame l’identité de Jésus comme ‘Agneau de Dieu’ ( v.35-36) et Jésus déclarera de manière solennelle (v.51) être le Fils de l’homme. Entre ces deux affirmations, le récit se divise en deux parties (37-42 et 43-50). Dans la proximité du baptiste deux disciples (37-39) et Pierre, lié à ces derniers par un lien familial, suivent Jésus. Ces hommes se situent dans l’entourage du baptiste. La mention du ‘lendemain’ (v. 43) représente une césure forte et introduit la seconde partie présentant deux autres personnages : Philippe et Nathanaël, dans un milieu galiléen.

Mis à part l’appel de Philippe, la rencontre avec Jésus est toujours médiatisée : un personnage va trouver un autre pour lui permettre de rencontrer Jésus. Ainsi Jean (le baptiste) désigne Jésus à deux disciples, l’un d’eux en parle à son frère Simon. De même, Philippe ira trouver Nathanaël. Cette médiation missionnaire permet de comprendre comment la foi s’enracine dans une communauté ecclésiale. Mais cette première étape nécessite toujours, en définitif, l’intervention du Verbe pour que les appelés acquièrent le statut de disciple.

Deux premiers disciples

Jn 1 35 Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. 36 Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » 37 Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. 38 Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? » 39 Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).

Le Caravage, l'appel d'André et Pierre, 1603.

Les deux disciples 

Ces deux premiers personnages sont décrits comme des disciples de Jean qui leur désigne Jésus comme l’agneau de Dieu. Ceux-ci abandonnent, quittent leur maître pour un autre. Ils se mettent à sa suite. Le mouvement de Jésus se retournant lui donne l’initiative de l’appel. Que cherchez-vous ? C’est la première parole de Jésus dans l’évangile de Jean et cette question dresse le portrait d’un Christ qui interroge, que nous ne connaissons pas (Jn 1,19-34). Le Christ johannique semble vouloir préciser l’intention des deux futurs disciples : ce qu’ils cherchent ne correspondra pas forcément à leur attente immédiate. À plusieurs reprises, dans l’évangile, des hommes cherchent Jésus soit pour le faire roi à la vue des signes (6,15.26), soit pour le faire périr (7,19 ; 8,37.40 ) comme lors de son arrestation (18,4.7.8).

La réponse des disciples de Jean : ‘Rabbi où demeures-tu ?’ laisse entendre qu’ils cherchent en Jésus un didascale, un maître de la Loi. Traditionnellement le rabbi recevait chez lui des disciples afin de les enseigner. Cependant le verbe demeurer, qui est ici répété trois fois, implique un autre type de relation entre les futurs disciples et celui qu’il considère pour le moment comme un maître. En effet, en Jean, demeurer a souvent un sens fort : il décrit la relation étroite entre le Fils et le Père. Suivre Jésus et devenir son disciple demande à demeurer avec lui pleinement : être dans une relation vraie et d’attachement.

Les deux disciples de Jean ne mettront que peu de temps à modifier leur perception de celui qu’ils ont suivi. La scène se termine par l’évocation de la dixième heure suivi aussitôt par l’appel de Simon au verset suivant. Cet intervalle bref n’est pas seulement un indication chronologique et sert la rencontre avec Simon-Pierre.

Simon-Pierre

Jn 1 40 André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. 41 Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. 42 André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.

El Greco, Saint Pierre, 1614

Une identité nouvelle reçue.

Peu après la dixième heure, André va trouver son frère lui présentant Jésus comme « le Messie ». En moins d’une journée le rabbi est confessé Christ. Habituellement, le disciple apprend longtemps les enseignements de son maître. Mais le disciple de Jésus n’est pas un élève qui apprend, mais une personne qui entre dans l’intimité du Sauveur. Ce n’est pas l’accumulation d’un savoir qui permet la profession de foi, mais la proximité, le fait de demeurer, avec son Seigneur.

Ainsi, André affirme avoir trouvé le Messie. L’absence de remarque et sa présence auprès d’André exprime une certaine acceptation de la part de Simon. Mais c’est Jésus qui aura l’initiative de l’appel. Le cadre narratif souligne le changement d’identité qui s’opère pour le disciple. Ainsi Simon est d’abord désigné comme frère, son propre frère, puis comme fils de Jean, avant d’être renommé Kèphas-Pierre. L’insistance sur les liens familiaux (frère et fils) contraste avec un nom nouveau qui résonne comme une nouvelle naissance. La foi suscite un réel changement d’identité. La Parole du Christ, Verbe du Dieu créateur fait naître à une vie nouvelle.

Philippe et Nathanaël

Jn 1 43 Le lendemain, Jésus décida de partir pour la Galilée. Il trouve Philippe, et lui dit : « Suis-moi. » 44 Philippe était de Bethsaïde, le village d’André et de Pierre. 45 Philippe trouve Nathanaël et lui dit : « Celui dont il est écrit dans la loi de Moïse et chez les Prophètes, nous l’avons trouvé : c’est Jésus fils de Joseph, de Nazareth. » 46 Nathanaël répliqua : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » Philippe répond : « Viens, et vois. »

Viens et vois

Avec cette section nous sommes transportés, au lendemain en Galilée. Le court récit de l’appel de Philippe marque une fois de plus la souveraineté de la parole du Christ. Philippe joue le même rôle qu’André auprès de Nathanaël. Il lui présente non pas un rabbi, mais Celui dont il est écrit dans la loi de Moïse et chez les Prophètes. Le Christ d’André est désormais confessé comme Celui qui vient répondre au dessein de Dieu révélé par les Écritures. Cette rencontre entre Philippe et Nathanaël fait écho à celle de Jésus avec les deux premiers disciples.

Philippe reprend la même invitation que le Christ : « Viens et vois » comme s’il en était devenu le témoin et porte-parole. Ces deux verbes éclairent une même démarche : celle du nouveau disciple de Jésus. « Venir » implique non pas seulement un déplacement géographique mais surtout intime et personnel : une conversion. L’invitation à « voir » représente une attitude nouvelle pour un disciple qui généralement souhaite «savoir ». Par ce « viens et vois » Philippe invite Nathanaël à entrer dans le cercle intime de ce Seigneur.

Lc4-Jesus à la Synagogue de Nazareth

De Nazareth ?

Cependant l’Écriture ne mentionne aucune bourgade nommée Nazareth. S’il est le Messie annoncé par les Écritures, comment peut-il venir d’un lieu insignifiant. Bien plus, ce Jésus issu de Nazareth contredit une des conceptions juives du Messie dont on ne sait, selon la tradition, d’où il viendra. Le doute de Nathanaël anticipe la future contestation de la messianité de Jésus : Cherche et vois que de Galilée aucun prophète ne s’est levé. (Jn 7,52 Voir aussi 7,41). En réponse, le ‘viens et vois’ de Philippe souligne combien l’identité de Jésus n’est pas à rechercher dans une interprétation littérale de la Loi et des prophètes mais avant tout dans sa rencontre.

Jésus et Nathanaël

Jn 1 47 Lorsque Jésus voit Nathanaël venir à lui, il déclare à son sujet : « Voici vraiment un Israélite : il n’y a pas de ruse en lui. » 48 Nathanaël lui demande : « D’où me connais-tu ? » Jésus lui répond : « Avant que Philippe t’appelle, quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu. » 49 Nathanaël lui dit : « Rabbi, c’est toi le Fils de Dieu ! C’est toi le roi d’Israël ! » 50 Jésus reprend : « Je te dis que je t’ai vu sous le figuier, et c’est pour cela que tu crois ! Tu verras des choses plus grandes encore. » 51 Et il ajoute : « Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. »

Philippe et Nathanaël, 1910

Un véritable Israélite

Une fois encore Jésus est à l’initiative de l’appel déterminant. Il qualifie Nathanaël de  ‘véritable Israélite sans ruse’. Ce passage introduit cette omniscience narrative de Jésus qui connaît ce qui est en l’homme (2,25) dont nous aurons à reparler. Jésus voit en Nathanël un membre fidèle du Peuple de Dieu. Ce que confirmerait la mention du figuier sous lequel se tenait Nathanaël. Par cette révélation, Jésus montre encore sa capacité à ‘connaître ce qui est en l’homme’.

Dans la tradition juive, le figuier est lieu symbolique pour décrire l’étude de la Torah, confirmant la fidélité de Nathanaël . Mais ce figuier peut aussi faire référence à la parole du prophète Zacharie qui décrivait ainsi le jour de jugement du Seigneur :  Za 3 10 En ce jour-là – oracle du Seigneur le tout-puissant – vous vous inviterez mutuellement sous la vigne et sous le figuier. L’appel de Jésus est ainsi lié à l’avènement de ce temps nouveau et messianique qu’il vient inaugurer.

La foi de Nathanaël

Murillo, le songe de Jacob, 1660

La confession de foi de Nathanaël fait appel à trois titres : Rabbi, Fils de Dieu et Roi d’Israël. Mais cette profession de foi ,comme l’indique Jésus, est encore imparfaite : Tu verras des choses plus grandes encore. Le chemin de conversion n’en est qu’à ses premiers pas.

Ces choses plus grandes, Jésus les désigne en termes de théophanie. L’ouverture du ciel évoque l’advenue de ce temps messianique où Dieu se communique à son peuple : Is 63 19 Ah! si tu déchirais les cieux et si tu descendais. La mention de la montée et descente des anges n’est pas sans rappeler l’épisode de l’échelle de Jacob  (Gn 18,12) et invite à voir en la venue de Jésus une communication entre le monde céleste et le monde terrestre mais surtout entre Dieu et le Fils de l’homme : l’avènement d’une nouvelle Alliance.

Jésus se désigne comme le véritable Fils de l’homme dont parlait le livre de Daniel (Dn 7,10) ; l’envoyé divin pour le Jugement dernier (Jn 5,27). Jésus décrit ici sa personne comme le lieu même de la Rencontre entre Dieu et son peuple : un lieu où les disciples et le lecteur croyant est invité à demeurer.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).
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