Marc et le commencement (Mc 1,1)

2ème dimanche de l’avent (B) Mc 1,1-8

Commencement

Commencement ou dans la langue grecque de notre évangile : Archè (Ἀρχὴ). Heureux choix de ce premier mot débutant par la première lettre de l’alphabet : A, alpha. Une initiale qui pointe vers une fin, sa finalité, son oméga Ω. Commencement d’un livre proclamé encore et toujours, d’une histoire qui n’en finit pas de se déployer, d’une vie à jamais offerte. Cet archè–commencement ouvre ainsi le livre, sans article pour l’annoncer, sans verbe pour l’accompagner. Sans prévenir, il surgit à nos yeux comme bientôt la voix rugira pour briser le silence du désert. Avec les quelques lettres de ce premier mot de l’évangile de Marc, émergent tant d’images d’hier et tant d’espoirs pour nos lendemains. Car ce commencement inaugure cette nouveauté toujours actuelle : Jésus, Christ, Fils de Dieu. Et il y aura beaucoup à dire sur ce commencement et nos commencements.

Marc 1, codex sinaïticus, IVe s.

Mais je veux ici m’intéresser à ce mot, dès cette première lettre, et surtout à cette main, tenant calame, qui l’écrivit la toute première fois, aux alentours de l’an 70. Commencement de l’écriture du tout premier évangile. Sans entrer dans les détails historiques et exégétiques (cf boite à outils), il nous faut peser le poids de cette main qui se penche vers ce papyrus encore vierge.

Si Matthieu et Luc ont su profiter de son ouvrage pour écrire le leur, Marc a dû tout inventer en matière d’évangile, de A à Z, collectant sources et témoignages épars, écrivant, réécrivant, organisant… Mais il le fallait. Depuis le temps qu’il y pensait. Il va écrire ce premier mot ArchèCommencement et, déjà, il voudrait avoir tout dit. Il l’écrit pour eux, ces chrétiens de Rome, communauté meurtrie et divisée. En cette quatorzième année du règne de Néron (vers 67 apr. J-C.), que reste-t-il de ces disciples de Jésus ?

Rubens, XVIe

Heurts et joie de la mission

Trente ans auparavant (plus ou moins), a retenti au sein des synagogues de Rome, la nouvelle de l’avènement du Christ en la personne d’un Jésus de Nazareth. Annonce faisant naître autant de disciples que de débats. En 49, la violence des querelles obligea l’empereur Claude à expulser des prédicateurs et responsables chrétiens hors de Rome1, isolant le petit groupe de disciples meurtris. Mais l’Évangile poursuivit sa course jusqu’au-delà des frontières de la synagogue. Au drame d’une séparation d’avec des frères juifs, succédait la joie d’accueillir d’autres frères, incirconcis, de plus en plus nombreux : joie de la mission.

Rome, le forum

Fruits divers de la grâce

Dix ans plus tard (vers 58), toujours à Rome, la multiplicité des petites communautés chrétiennes était révélatrice de leur vitalité, de leur diversité, mais aussi de leurs rivalités. Le succès a aussi son revers : judéo-chrétiens tolérés encore dans certaines synagogues, respectant circoncision, sabbat et cacherout; chrétiens issus du paganisme, plutôt méprisants à l’égard des lois juives soi-disant d’un autre âge… Communautés au sein desquelles s’associent pourtant maîtres fortunés et esclaves, ouvriers et négociants, nobles dames et anciennes prostituées, mendiants et artisans, affranchis romains et étrangers.

Ainsi, vers 58, l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Romains (Rm 16), s’adresse à cette diversité sociale et religieuse dont un certain groupe se réunit chez ses amis Priscille et Aquilas, tandis qu’un autre cercle préfère se rendre chez Philologue et Julie, d’autres chez Asyncrite, les esclaves dans la maison de leur maître Narcisse, etc. Maisons diverses et parfois rivales. Face à ce patchwork ecclésial, Paul exhorte ces chrétiens de Rome à vivre véritablement de et dans l’amour du Christ. Par Lui, tous, vraiment tous, sont appelés à devenir enfants de Dieu, gracieusement, indépendamment d’un statut social ou d’un passé. Que l’amour fraternel vous lie d’une mutuelle affection ; rivalisez d’estime réciproque (Rm 12,10). Bientôt il viendra les visiter, comme Pierre, en cette capitale de l’Empire où, malgré ces discordes, il y a tout à espérer de l’Évangile et à rendre grâce.

Henryk Siemiradski, Les torches de Néron, 1876

La grande épreuve

Pourtant, le pire est à venir en cette nuit de juillet de l’an 64. Rome brûle, une semaine durant, faisant des milliers de victimes. On cherche un coupable, on accuse Néron, et celui-ci, craignant la fureur vengeresse de la population, désigne cette nouvelle secte étrange, adoratrice d’un crucifié. L’histoire et la légende sont connues. Plusieurs centaines de chrétiens, issus du judaïsme et du paganisme, maîtres et esclaves, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont arrêtés, parfois sur dénonciation de leurs condisciples ou de leur famille, emprisonnés, brûlés vifs, crucifiés, livrés aux lions et autres fauves…

Et Marc dans tout cela ? Était-il présent à cette grande épreuve ? Je veux l’imaginer. A-t-il entendu, montant des geôles romaines, la voix de ses frères et sœurs mêlant cris, pleurs et prières ? A-t-il vu Simon-Pierre et ses compagnons partir vers une mort encore impensable une semaine auparavant, prendre sa croix et suivre le crucifié jusqu’au Golgotha romain ? Et de sa bouche, ou de celle d’autres de ses coreligionnaires, ce cri-là aurait bien pu surgir : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi nous as-tu abandonnés ? (Ps 21/22,2). Je veux bien croire, en lisant son évangile, que transparaissent cette souffrance et ces questionnements. Je veux bien le croire témoin de ce que le pouvoir peut avoir de cruel et la foi de fragile.

Robert Hubert, incendie de Rome, 1785.

Chrétiens survivants

En ce mois de juillet 64, que reste-t-il de ces disciples de Jésus ? Combien ont réchappé ? Et de quelle manière ? Car, avec Marc, les chrétiens survivants sont ceux qui furent condamnés puis relâchés ou, innocentés – y’en a-t-il eu ? – après peut-être mille tortures. Ou ce sont encore ces chanceux absents de Rome en cette semaine caniculaire. Mais aussi les délateurs qui, par peur, ont négocié leur salut en échange d’autres noms et d’autres vies. Ceux qui ont tout bonnement renié dans un Je ne connais pas ces hommes (Mc 14,71), ceux qui ont pu monnayer leur vie grâce à leur statut social et leur richesse. Ceux qui ont fui au plus vite, abandonnant ceux qui restent à leur sort. Puis ceux qui, croyant à la rumeur d’une fin du monde (Mc 13), sont devenus incendiaires. Et qui sait si parmi les persécuteurs ne se tenaient pas quelques chrétiens lâchement silencieux ? Face à l’adversité, la pâte humaine est bien faible et chacun de nous peut faillir. Et Marc ? Où était-il ? Nous ne le saurons jamais.

Andrei Mironov, Saint Marc, 2020

Tout commence

Le pouvoir impérial n’a pas seulement exécuté bon nombre de chrétiens de Rome, il a meurtri, divisé, broyé les survivants. Je ne doute pas que les martyrs de Néron aient porté en eux un beau témoignage de foi, que certains d’entre eux, habités par l’Esprit Saint, aient jusqu’au dernier instant transpiré de l’amour du Christ. Certes. Mais, je me demande aussi, après ces persécutions, comment cette communauté de survivants a-t-elle pu continuer à se réunir en comptant au milieu d’elle d’héroïques hérauts de la fidélité au Christ face à des éplorés au bord de l’abandon ou de la révolte, et tous ces autres, repentis certes, mais qui hier encore, se comportaient en traîtres, renégats, lâches ou pire ? Combien de temps leur a-t-il fallu pour panser leurs plaies, retisser des liens brisés, partager le même pain et annoncer la joie de l’évangile pour accueillir, au milieu d’eux, leurs bourreaux convertis, soldats et centurions ? Plusieurs mois ? Plusieurs années ? Probablement.

À cet instant, en cette fin d’été 64, il est inconcevable de recommencer quand les fondations d’une communauté ont disparu : ces Pierre et autres disciples de la première heure. Et Paul, tout récemment. Pour Marc, il est également impensable de faire comme avant, comme si rien ne s’était passé, ni les souffrances, ni les reniements, ni la trahison. À cette communauté réduite et diminuée, il fallait un réveil audacieux, un jaillissement salutaire, une transfiguration qui n’efface rien du passé et qui éclaire les lendemains. Or, qui peut guérir ces plaies sinon Jésus ? Qui peut réconcilier sinon le Christ ? Qui peut consoler sinon le Fils de Dieu ? Qui peut rassembler en une même maison sinon l’Époux ? Qui peut ouvrir un avenir sinon l’Évangile du Crucifié Ressuscité ? Une fois encore, revenir à Lui, l’Essentiel. S’il n’y avait la grâce du Messie, sa présence, son juste jugement, son pardon et sa croix, cette communauté romaine n’aurait jamais pu survivre, ni revivre.

Marc le sait et connaît toute la puissance de cette première lettre et de ce premier mot qu’il vient d’inscrire minutieusement : Ἀρχὴ Commencement…

à suivre

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  1. Suétone (Vie des Douze Césars, 121 apr. J-C) écrit que, vers 49 (ou 41?), Claude chassa de la ville les Juifs qui se soulevaient sans cesse à l’instigation d’un certain Chrestus. Événement évoqué par Luc dans les Actes de Apôtres (Ac 18,2) avec Priscille et Aquilas. Ces Juifs expulsés appartiendraient au cercle des chrétiens, disciples du Christ, que Suétone nomme ici Chrestos).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).
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Jeff Manal
Jeff Manal
3 années

Long certes, mais lecture fluide et généreuse !

L’Alpha pointe vers son pendant : l’Omega ! Ce qui excuse la longueur ! Le Crucifié ressuscité nous invite à avoir le regard tourné vers le commencement et la fin : Lui, le seul qui sauve, qui donne la force de rugir dans l’adversité.

Sur un ton personnel, ta plume est toujours aussi plaisante, mon cher ami !