D’Abraham à Jésus : la généalogie (Mt 1,1-17)

Parallèle : (Lc 3,23-38)

Noël (veille Mt 1,1-25)

La généalogie de Jésus sert de lever de rideau à l’évangile de Matthieu. Ce dernier situe, ainsi, l’avènement du Christ dans ce prolongement de l’histoire du salut, depuis Abraham, et que Jésus vient parachever.

Gerard de Saint-Jean, Arbre de Jessé, 1500

Luc et Matthieu

Si nous comparons les généalogies que donnent Matthieu et Luc (cf . article Lc 3,23-38), on peut s’étonner des différences. Luc rédige une liste ascendante de la généalogie de Jésus jusqu’à Adam, tandis que Matthieu privilégie Abraham comme premier aïeul nommé. Les deux évangélistes ont puisé dans les listes généalogiques proposés dans les livres du premier testament. Ainsi, tous deux s’entendent sur la descendance d’Abraham jusqu’à David, avec toutefois quelques différences. Mais si Matthieu rattache sa généalogie à Salomon, fils de David et poursuit la lignée royale, Luc s’en distingue en attribuant l’ascendance de Jésus à Natham, un autre fils, moins célèbre, de David. Par la suite, les deux listes généalogiques divergent.

L’objectif à l’un comme à l’autre ne consiste pas en une reconstitution historique. Leurs généalogies sont destinées à ancrer le ministère de Jésus dans la lignée davidique, au sein de l’histoire du salut. Jésus, par Joseph, fils de David, porte en lui cette espérance messianique en un rétablissement d’Israël. Mais comme le montre la suite des deux évangiles, la royauté attendue prendra un autre visage.

Cet article est adapté de l’épisode du podcast suivant :

Généalogie (1,1-17)

Mt 1, 1 Généalogie de Jésus, christ, fils de David, fils d’Abraham. 2 Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, 3 Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram, 4 Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassone, Naassone engendra Salmone, 5 Salmone, de son union avec Rahab, engendra Booz, Booz, de son union avec Ruth, engendra Jobed, Jobed engendra Jessé, 6 Jessé engendra le roi David.
David, de son union avec la femme d’Ourias, engendra Salomon, 7 Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, 8 Asa engendra Josaphat, Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias, 9 Ozias engendra Joatham, Joatham engendra Acaz, Acaz engendra Ézékias, 10 Ézékias engendra Manassé, Manassé engendra Amone, Amone engendra Josias, 11 Josias engendra Jékonias et ses frères à l’époque de l’exil à Babylone.
12 Après l’exil à Babylone, Jékonias engendra Salathiel, Salathiel engendra Zorobabel, 13 Zorobabel engendra Abioud, Abioud engendra Éliakim, Éliakim engendra Azor, 14 Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akim, Akim engendra Élioud, 15 Élioud engendra Éléazar, Éléazar engendra Mattane, Mattane engendra Jacob, 16 Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ.

17 Le nombre total des générations est donc : depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; depuis David jusqu’à l’exil à Babylone, quatorze générations ; depuis l’exil à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.

Molnár Ábrahám, kiköltözése, 1850

Trois cycles

Ce dernier verset (v.17) nous donne une clef de lecture : on y entend trois cycles de génération qui comportent le nom de quatre femmes. L’évangéliste établit ainsi l’ensemble de la généalogie de Jésus en trois séries de quatorze ascendants. Ce multiple de sept indique la perfection et l’accomplissement. Jésus arrive au moment favorable qui n’est pas seulement chronologique, mais théologique. Matthieu reprend ainsi les figures des patriarches à la suite d’Abraham, puis les figures royales à la suite de David, et s’associe à son peuple déporté.

L’évangéliste commence sa généalogie avec Abraham, l’homme juste, accueillant l’Alliance de Dieu (Gn 15). Jésus en sera le digne successeur. Le cycle suivant est concentré sur les figures royales introduites solennellement par le roi David. Comme pour Abraham, c’est ce premier nom qui compte : il a une valeur exemplaire. Avec David, la venue de Jésus endosse une tenue royale.

Le troisième cycle ne commence pas par un nom mais pas un événement : celui de la déportation des fils d’Israël à Babylone, en 587. C’est la référence au plus grand cataclysme de l’histoire d’Israël : un peuple déchiré, sous l’emprise païenne, sans Temple, sans roi… Ce qui est donc attendu avec sa naissance, c’est la restauration d’une espérance auprès des affligés.

Onction deDavid, Matia Preti, XVII°s.

Les épouses des nations

La généalogie de Matthieu a cette particularité de faire référence à quatre femmes sans compter Marie : Thamar, Rahab, Ruth et la femme d’Urie le Hittite.

Thamar est une héroïne du livre de la Genèse (Gn 38). Elle est la bru du patriarche Juda, l’un des douze fils de Jacob. Mais son époux Er, fils de Jacob vient à décéder subitement. Suivant la loi du lévirat (Dt 25), elle épouse l’autre frère. Lequel décèdera lui aussi, ainsi que tous ses autres frères adultes. Juda tarde à donner Thamar à son dernier fils. Celle-ci se déguise en prostituée, et couche avec son beau-père afin de donner une descendance à son époux défunt, comme le veut la loi.

La seconde femme à être citée est Rahab (Jos 2,1.2 ; 6,17-25). Il s’agit d’une prostituée de la ville païenne de Jéricho. Elle aidera les espions hébreux de Josué afin de faciliter la prise de la ville. En remerciement de ses actes, Rahab fut accueillie au sein du peuple d’Israël.

Avec Ruth, Matthieu nous renvoie au livre éponyme. Celui-ci raconte l’histoire d’une étrangère moabite, veuve, qui suit sa belle-mère juive à Bethléem. Ruth montrera alors sa fidélité envers le Seigneur, épousera Booz de la famille de son défunt mari et donnera une descendance avec Obed, aïeul de David.

C’est justement un des épouses du roi qui est la dernière femme mentionnée dans la généalogie. Mais le récit n’indique pas son nom : Bethsabée, préférant l’expression la femme d’Urie. David fit tuer de dernier pour cacher son union illégitime avec Bethsabée et la naissance compromettante d’un futur enfant (2S 11-12).

Pieter Lastman, Ruth et Noémie,1624

Cinq femmes

Mais pourquoi Matthieu a-t-il choisi ces cinq femmes, en omettant, par exemple, Sara épouse d’Abraham, ou Rachel ou un autre personnage féminin mieux connu, voire plus glorieux telle Judith ?

On avance souvent la condition pécheresse de ces femmes : prostituée, incestueuse, païenne et adultère. C’est faire peu de cas à ces quatre récits qui louent d’abord la fidélité de ces femmes à l’Alliance et aux fils d’Israël. Ce n’est pas sur le critère du péché que ces femmes sont citées. Ces quatre femmes ont comme point commun d’être étrangères : cananéenne, moabite, épouse d’un Hittite pour celle dont on ne prononce pas le nom. C’est leur lien positif avec les nations païennes qui peut être soulignés lors de venue de Jésus.

La généalogie inscrit donc le destin de Jésus dans l’histoire des fils d’Israël et dans le dessein, surprenant, de Dieu. C’est ainsi que Matthieu introduit le récit de la prochaine naissance du Christ.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio