Luc et la généalogie de Jésus (Lc 3,23-38)

La généalogie de Jésus ne fait pas partie des passages des plus palpitants dans l’évangile. Contrairement à Matthieu, la liste des ascendants de Jésus n’apparaît qu’au tout début du ministère de Jésus et non lors de l’évocation de sa naissance. Et ce n’est pas la seule différence.

Paris Bordone, La sainte famille avec sainte Catherine, 1520

De Jésus à Dieu (3,23-38)

3, 23 Quand il commença, Jésus avait environ trente ans ;
 il était, à ce que l’on pensait, fils de Joseph, fils d’Éli, 24 fils de Matthate, fils de Lévi, fils de Melki, fils de Jannaï, fils de Joseph, 25 fils de Mattathias, fils d’Amos, fils de Nahoum, fils de Hesli, fils de Naggaï, 26 fils de Maath, fils de Mattathias, fils de Séméine, fils de Josek, fils de Joda, 27 fils de Joanane, fils de Résa, fils de Zorobabel, fils de Salathiel, fils de Néri, 28 fils de Melki, fils d’Addi, fils de Kosam, fils d’Elmadam, fils d’Er, 29 fils de Jésus, fils d’Éliézer, fils de Jorim, fils de Matthate, fils de Lévi, 30 fils de Syméon, fils de Juda, fils de Joseph, fils de Jonam, fils d’Éliakim, 31 fils de Méléa, fils de Menna, fils de Mattatha, fils de Natham, fils de David,32 fils de Jessé, fils de Jobed, fils de Booz, fils de Sala, fils de Naassone, 33 fils d’Aminadab, fils d’Admine, fils d’Arni, fils d’Esrom, fils de Pharès, fils de Juda, 34 fils de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham, fils de Thara, fils de Nakor, 35 fils de Sérouk, fils de Ragaou, fils de Phalek, fils d’Éber, fils de Sala, 36 fils de Kaïnam, fils d’Arphaxad, fils de Sem, fils de Noé, fils de Lamek, 37 fils de Mathusalem, fils de Hénok, fils de Jareth, fils de Maléléel, fils de Kaïnam, 38 fils d’Énos, fils de Seth, fils d’Adam, fils de Dieu.

Deux généalogies

Si l’on compare la généalogie de Luc à celle de Matthieu (Mt 1,1-16), nous pouvons que constater nombreuses différences. La plus évidente concerne les noms des aïeuls de Joseph. La seule partie commune est la lignée allant d’Abraham à David, avec quelques discordances. Par la suite tout diverge. Il faut sans doute rappeler que les généalogies bibliques ne résultent pas d’une consultation de registres d’état-civil. Dans le livre de la Genèse, par exemple, les généalogies servent de transition entre deux cycles patriarcales : d’Adam à Noé (Gn 5,1-32), de Noé à Abram (Gn 11,10-27)… Elles permettent ainsi de garder une continuité dans la succession des héros mais aussi du dessein de salut de Dieu. Leur place dans les livres de la Genèse, de Ruth (4,18-22) ou des Chroniques (1Ch 1,1-4.17 ;2,3-5.9-10). Il est de même pour la généalogie du Christ selon Matthieu (1,1-16) ou selon Luc (3,23-38) : l’avènement du Christ s’insère ainsi dans l’histoire du peuple de Dieu et rappellent les promesses faites depuis Adam (chez Luc) ou Abraham (chez Matthieu).

Arbre de Jessé, Vyšehrad Codex, folio 4v, Vratislav, XIes

De Jésus à Adam, fils de Dieu

Matthieu (Mt 1,1-16) présente une généalogie descendante allant d’Abraham à Jésus. L’évangéliste se situe dans une logique d’accomplissement qui aboutit au Christ (cf. Les évangiles et divin enfant). Ainsi, chez Matthieu, la généalogie est essentiellement patriarcale et royale et mentionne le nom de cinq femmes.

La version de Luc relève d’une généalogie ascendante : de Jésus à Adam, fils de Dieu. Cette différence exprime déjà le dessein de l’évangéliste. Pour lui, Jésus est le nouveau point de départ de l’histoire venant lui donner sens. Il se présente comme un nouveau « fils de Dieu » (Lc 1,35 ; 3,22) qui, par une nouvelle Alliance, vient rétablir le salut brisé depuis Adam, qualifié aussi de fils de Dieu. Pour ce dernier, ce titre renvoie à la création de l’humanité (Gn 2) tirée du sol de la terre, ayant Dieu comme père et Créateur. L’incarnation du Christ, Fils de Dieu (1,35 ;3,22), ouvre donc sur un temps de réconciliation et de grâce avec ce Père, non pas destinée aux seuls descendants d’Abraham – comme en Matthieu – mais à tous les fils d’Adam. La généalogie de Luc insiste ainsi sur la portée universelle de l’évangile du Christ. Ce n’est donc pas anodin que Luc ait inséré sa généalogie après la manifestation divine au Jourdain, où la voix du Père l’introduit comme son Fils bien-aimé ; en qui il trouve sa joie (3,22). La généalogie de Luc s’inscrit dans le dessein de Salut de Dieu et sa révélation.

D’où viennent tous ces noms ?

Luc reprend les généalogies du livre de la Genèse (Gn 5,1-32 D’Adam à Noé et GnLXX 11,10-27 de Sem à Abram) ainsi que du livre des Chroniques (1Ch 1,1-4.17 ;2,3-5.9-10), avec lesquels il peut reconstituer, à quelques nuances près, les descendants d’Adam à David.

Cependant, Luc et Matthieu se sépare quant à la descendance davidique de Jésus. Alors que Matthieu suit la lignée royale de Salomon à Zorobabel, bien connue des généalogies des livres de Rois, Luc fait de Jésus, un descendant davidique par un autre fils de David : Natham, mentionné seulement en 2SLXX 5,14 Voici les noms des enfants que [David] eut à Jérusalem : Shammoua, Shobab, Natham, Salomon...

Pour l’un comme pour l’autre, il ne s’agit nullement d’une reconstitution historique. La généalogie de Matthieu est construite sur un rythme de 42 noms : 14 entre Abraham et David ; 14 entre David et la déportation ; 14 entre l’exil et le Christ. Une manière de souligner l’accomplissement de la promesse : le chiffre 7 étant associé à la plénitude. Celle de Luc suit également un septénaire. On peut ainsi compter 35 noms, bibliques, depuis Adam jusqu’à David, suivi de 42 noms anonymes, de Natham à Jésus.  Jésus n’est donc pas présenté comme un prétendant sérieux au trône de David, dont la liste des descendants, chez Luc, se perd dans un anonymat sans fond. Une autre royauté s’annonce, inattendue, comme le sera aussi la figure messianique de Jésus.

Gerard de Saint-Jean, Arbre de Jessé, 1500

Lignée royale ou pas ?

Luc est bien l’évangéliste qui manie le mieux l’art de surprendre. Ainsi, sa généalogie commence par indiquer l’âge de Jésus. Celui-ci ne nous est pas donné à titre purement informatif. C’est aussi à trente ans que David monta sur le trône d’Israël : 2S 5,4 Il avait trente ans quand il devint roi. Mais si Jésus a le même âge que son ancêtre royal, en prétendra-t-il la trône ?

Comme un clin d’œil, dans la version de Luc apparaît un Zorobabel fils Salathiel, une évocation de ce descendant et gouverneur davidique de Jérusalem, qui jamais ne prétendra à la royauté. Il entreprit, au VIe siècle, la reconstruction de Jérusalem et son Temple (Esd 3-5 ; Ag 1,1 ;Za 4,6 ; Si 49,11). Et bien que sa personne suscitât des espérances messianiques, il servit son peuple en poursuivant sa mission sans défier le pouvoir perse. Dans l’épisode suivant, les tentations du diable portent, justement, sur le pouvoir et la domination, que Jésus refusera.

Comparaison des aïeux davidiques

Lc 3,23-31 (42 noms)Mt 1,1-13 (28 noms)
David – Natham Matthata- Menna – Méléa – Éliakim – Jonam – Joseph – Juda – Syméon – Lévi – Matthate – Jorim – Éliézer – Jésus – Er – Elmadam – Kosam – Addi – Melki – Néri – Salathiel – Zorobabel – Résa – Joanane – Joda – Josek – Séméine – Mattathias – Maath – Naggaï Hesli – Nahoum – Amos – Mattathias – Joseph Jannaï – Melki – Lévi – Matthate – Éli – Joseph – JésusDavidSalomonRoboam – Abia – Asa – Josaphat – Joram – Ozias – Joatham – Acaz – Ézékias – Manassé – Amone – Josias – Jékonias – Salathiel – Zorobabel – Abioud – Éliakim – Azor – Sadok – Akim – Élioud – Éléazar – Mattane – Jacob – Joseph – Jésus
Comparaison des généalogies selon Luc et Matthieu

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).