Luc et le baptême du Seigneur (Lc 3,15-22)

3ème dim. de l’Avent (C) Lc 3,10-18
Baptême du Seigneur (C) Lc 3,15-16.21-22

Dans les quatre évangiles, l’épisode du baptême vient inaugurer le ministère de Jésus. Un événement d’importance où la Parole de Dieu et son Esprit Saint se manifestent en faveur du Fils. Le passage laisse pourtant apparaître quelques différences entre les évangélistes. Chacun y a mis son empreinte en présentant cette scène de manière un peu différente.

Selon Luc

Ainsi en saint Luc, la manifestation de Dieu n’a pas lieu au cours du baptême par Jean (saint Marc), ni à la sortie de l’eau (saint Matthieu) mais bien après alors que Jésus prie. De même, chez saint Luc la voix divine est particulière en faisant écho à la joie du Père. Et comme en saint Matthieu, Jean le baptiste annonce, en Jésus, un baptême dans l’Esprit Saint et le feu.

Mais ces différences ne sont peut-être pas des détails. Et il convient de s’y attarder.

Joachim Patinir, le baptême de Jésus,1510

Moi je vous baptise dans l’eau (3,15-18)

3, 15 Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. 16 Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. 17 Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » 18 Par beaucoup d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.

Un peuple en attente

Je ne peux traiter ici les aspects historiques lié à Jean et à son baptême. Je vous renvoie au dossier complet : « Jean le baptiste : de l’histoire aux évangiles ».

Luc présente ce peuple en attente. Compte-tenu du contexte, cette attente est double. Elle concerne l’espérance dans l’avènement du Dieu : le jour où le Seigneur fera justice à son peuple par la main de son Messie. Or, cette attente est aussi celle des publicains et des soldats, qui, grâce au baptême et à la prédication de Jean, sont prêts à accueillir cette Bonne Nouvelle d’un salut. Dès lors, de leur point de vue, la question d’attribuer à Jean le titre de Messie devient légitime. Mais, Jean annonce un autre baptême, et une autre venue. Celui qui doit venir aux attentes de son peuple sera bien supérieur à Jean, pour qui dénouer la courroie de ses sandales, signe d’hospitalité, serait trop d’honneur.

L’Esprit et le feu

Jean évoque un baptême dans l’Esprit Saint et le feu. Ces termes, avouons-le, forment un drôle de duo, voir même s’opposent tel un oxymore. Un terme divin, céleste, et un autre bien terrestre. Avec ces deux termes, le texte suggère ainsi l’avènement du jugement de Dieu. L’Esprit Saint peut représenter, selon la tradition biblique, cet Esprit (ou souffle) Créateur de Gn 1,2 qui planait sur la surface des eaux, ou encore ce souffle du Seigneur insufflé en Adam en Gn 2,7 : Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant.

Le baptême qu’inaugurera le Christ sera bien un acte (re)créateur. Il ne s’agira donc plus seulement d’une démarche individuelle de conversion comme le baptême de Jean, mais il manifestera l’action (re)créatrice du Seigneur pour chacun et son peuple. Mais que vient faire le feu dans cette histoire de baptême ? Luc reprend le langage des prophètes annonçant ce feu, destructeur et purificateur, lors du jugement divin : 3,17 Il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas.

Joachim Wtewael, Baptême du Christ, 1597

Une théophanie

Esprit Saint et feu ne sont pas incompatibles, ni toujours opposés. Certes le feu purificateur, qui vient détruire le mal, est nécessaire à la nouveauté, à la recréation. Tel est le langage des prophètes qui annoncent ce feu qui vient éprouver son peuple lors du jugement de Dieu : Os 8, 14 Israël a oublié Celui qui le fait, il s’est construit des palais. Quant à Juda, il a multiplié ses villes fortes, mais j’enverrai le feu dans ses villes, il en dévorera les citadelles. Il en est de même de l’image de la moisson où le blé est gardé et la paille piétinée dans le fumier (Is 25,10).

Car le feu, dans la Bible, est souvent associé à l’action et la présence même de Dieu. Ainsi en est-il de la nuée de feu à l’occasion de l’Alliance avec Abraham (Gn 15,17), lors de la Pâque des Hébreux (Ex 14,24) ou encore sur le Sinaï pour le don de la Loi (Ex 19,18). Le baptême en Jésus, annoncé par le baptiste, n’est donc pas un baptême à la manière des hommes. Il constitue l’implication même de Dieu avec son Fils et l’Esprit, pour rétablir le peuple dans son Alliance, dans une nouvelle Alliance.

Jean Baptiste et Hérode, Pieter de Grebber, 1650

L’emprisonnement de Jean (3,19-20)

3, 19 Hérode, qui était au pouvoir en Galilée, avait reçu des reproches de Jean au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et au sujet de tous les méfaits qu’il avait commis. 20 À tout cela il ajouta encore ceci : il fit enfermer Jean dans une prison.

De la bonne nouvelle à la prison

Luc souffle le chaud et le froid. A la Bonne Nouvelle succède aussitôt l’arrestation de Jean. Contrairement à Marc (Mc 6,14-29), Luc ne s’attardera pas sur la prochaine mort du baptiste qui ne fera l’objet que d’une allusion : 9,9 Quant à Hérode, il disait :  » Jean, je l’ai fait décapiter. » Luc reprend les motifs traditionnels de l’arrestation : Hérodiade, en ajoutant par rapport aux évangélistes : tous les méfaits qu’il avait commis. L’historien du Ier et IInd siècle, Flavius Josèphe, n’attribue pas la cause de la mort de Jean à l’affaire Hérodiade, mais au succès grandissant du baptême de Jean perçu, dès lors, comme dangereux. (Cf le dossier Jean le baptiste.)

Par cette indication, Luc met un terme, narrativement, à la proclamation du baptiste dans la région du Jourdain. Jésus devient, pour une part, le digne successeur de Jean. Cependant, la prison de Jean ne réduira pas ce dernier au silence. Le baptiste interviendra à nouveau par l’entremise de ses disciples (7,18-33). La proximité entre cette Bonne Nouvelle du salut et ,l’arrestation de Jean, n’est pas anodine. Elle vient préparer le lecteur à une autre passion liée à cette Bonne Nouvelle d’un Sauveur.

Annibale Carracci, Le baptême du Christ,1584

Le baptême de Jésus (3,21-22)

3, 21 Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. 22 L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

La prière de Jésus

Luc est très succinct sur cette scène. Il distingue, de manière explicite, le baptême reçu au Jourdain et la manifestation divine qui a lieu après. Cette dernière se déroule au sein de la prière de Jésus. Celle-ci manifeste la communion de Jésus au Père, comme la venue de l’Esprit celle du Père à Jésus.

Aussi, le baptême dans le Jourdain nous évoque déjà la Passion. Ici, la Parole du Père et la descente de l’Esprit témoignent en faveur du Fils en prière. A la passion, Jésus remettra l’Esprit en s’adressant à son Père comme une prière. « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (23,34) et « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (23,46). Comme les cieux s’ouvrent au Jourdain, le voile du Temple s’ouvrira, se déchira lors de la crucifixion. Ces éléments qui séparaient le monde de Dieu du monde des hommes est désormais aboli. Dieu se donne à voir et à entendre. Les deux épisodes, baptême et crucifixion, encadrent ainsi tout le ministère de Jésus qui prend désormais tout son sens au Golgotha. La Passion devient la source même du baptême. En Luc, la croix est ainsi le lieu du véritable pardon du Père et du véritable salut dans le Fils dont bénéficiera en premier ce larron crucifié avec lui (23,43).

Joie pour son bien-aimé

En Luc, les premiers chapitres nous avaient présenté la naissance de Jésus comme l’avènement du Fils du Très-Haut (1,32) et du Sauveur. Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur 2,11. La Parole céleste vient ainsi confirmer l’identité filiale et salvatrice de Jésus. ‘Tu es mon Fils bien-aimé… en toi, je trouve ma joie.’ dit Dieu. Ces termes ne sont pas l’expression d’une émotion de Dieu envers son Fils. Chacun de ces mots confirment la vocation et la mission du Christ.

Dans la bouche du Père, les mots joie et bien-aimé suggèrent la miséricorde divine que vient apporter Jésus. Dans le texte grec le verbe utilisé (eudokéo, εὐδοκέω) ne fait pas mention directement de joie. Il se traduit plus littéralement par trouver-bon. C’est un verbe qui oriente vers le bien, sans pour autant nier tout élément de joie et de bonheur que nous trouvons dans la traduction liturgique.

En effet, dans cette bonté, ce sera la joie pour la brebis et la drachme retrouvées (15,5.9), ce sera encore plus de joie pour le retour du fils (15,32). C’est la joie d’un pardon donné sans hésiter. En ce Fils, qui est aujourd’hui, auprès du baptiste et au milieu des pécheurs du Jourdain, c’est tout l’amour du Père qui s’exprime et s’exprimera jusqu’au bout dans un don total.

Cette joie donnée est celle d’un salut miséricordieux et d’une victoire sur la mort et la haine… Joie de devenir l’un de ses fils bien-aimés. C’est la Joie du Royaume en Christ.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio