Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Luc et le baptême du Seigneur

Textes du dimanche

Évangile

En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »

Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait,
le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Lc 3,15-16.21-22

Selon Luc

Dans les quatre évangiles, l’épisode du baptême vient inaugurer le ministère de Jésus. Un événement d’importance où la Parole de Dieu et son Esprit Saint se manifestent en faveur du Fils. Le passage laisse pourtant apparaître quelques différences entre les évangélistes. Chacun y a mis son empreinte en présentant cette scène de manière un peu différente.

Ainsi en saint Luc, la manifestation de Dieu n’a pas lieu au cours du baptême par Jean (saint Marc), ni à la sortie de l’eau (saint Matthieu) mais bien après alors que Jésus prie. De même, chez saint Luc la voix divine est particulière en faisant écho à la joie du Père. Et comme en saint Matthieu, Jean le baptiste annonce, en Jésus, un baptême dans l’Esprit Saint et le feu.

Mais ces différences ne sont peut-être pas des détails. Et il convient de s’y attarder.


Dans l’Esprit Saint et le Feu

Almeida Júnior, Batismo de Jesus, 1895.

Commençons par l’expression du baptiste évoquant un baptême dans l’Esprit Saint et le feu. Ces termes, avouons-le, forment un drôle de duo, voir même s’opposent tel un oxymore. Un terme divin, céleste, et un autre bien terrestre. L’Esprit Saint peut nous évoquer, selon la tradition biblique, cet Esprit (ou souffle) Créateur de Gn 1,2 qui planait sur la surface des eaux, ou encore ce souffle du Seigneur insufflé en Adam en Gn 2,7 : Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant.

Le baptême, le “vrai”, celui qu’inaugurera le Christ sera bien un acte (re)créateur. Il ne s’agira donc plus seulement d’une démarche individuelle de conversion comme le baptême de Jean, mais il manifestera l’action (re)créatrice du Seigneur pour chacun et son peuple. Mais que vient faire le feu dans cette histoire de baptême ? N’évoquerait-il pas plutôt la destruction comme nous l’entendons dans le même évangile :

  • Il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. 3,17
  • Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? 9,54

Esprit Saint et feu ne sont pourtant pas incompatibles, ni toujours opposés. Certes le feu purificateur, qui vient détruire le mal, est nécessaire à la nouveauté, à la recréation. Mais le feu, dans la Bible, peut évoquer aussi l’action et la présence même de Dieu. Ainsi en est-il de la nuée de feu à l’occasion de l’Alliance avec Abraham (Gn 15,17), lors de la Pâque des Hébreux (Ex 14,24) ou encore sur le Sinaï pour le don de la Loi (Ex 19,18). Le baptême en Jésus, annoncé par le baptiste, n’est donc pas un baptême à la manière des hommes. Il constitue l’implication même de Dieu avec son Fils et l’Esprit, pour rétablir le peuple dans son Alliance, dans une nouvelle Alliance.


Pentecôte et Passion

Giotto, la Pentecôte, v.1300

Bien évidemment, en ce sens, le feu et l’Esprit nous évoquent l’événement de la Pentecôte rapporté par les Actes des Apôtres, le second volume de saint Luc. Ce baptême annoncé par le baptiste se manifeste à cette occasion. Les disciples deviennent alors prophètes, apôtres et témoins du Christ jusqu’à eux-mêmes donner leur vie. La Pentecôte est la plongée même dans le mystère pascal du Christ.

Aussi, le baptême dans le Jourdain nous évoque déjà la Passion. Ici la Parole du Père et la descente de l’Esprit témoignent en faveur du Fils en prière. A la passion, Jésus remettra l’Esprit en s’adressant à son Père comme une prière. « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (23,34) et « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (23,46). Comme les cieux s’ouvrent au Jourdain, le voile du Temple s’ouvrira, se déchira lors de la crucifixion. Ces éléments qui séparaient le monde de Dieu du monde des hommes est désormais aboli. Dieu se donne à voir et à entendre. Les deux épisodes, baptême et crucifixion, encadrent ainsi tout le ministère de Jésus qui prend désormais tout son sens au Golgotha. La Passion devient la source même du baptême. En saint Luc la croix est ainsi le lieu du véritable pardon du Père et du véritable salut dans le Fils dont bénéficiera en premier ce larron crucifié avec lui (23,43).


Joie pour son bien-aimé

Domenico Maria Viani (1668-1711) Le retour du fils prodigue (détail)

En Luc, les premiers chapitres nous avaient présenté la naissance de Jésus comme l’avènement du Fils du Très-Haut (1,32) et du Sauveur. Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur 2,11 ( voir aussi 2,30 et 3,10). La Parole céleste vient ainsi confirmer l’identité filiale et salvatrice de Jésus. ‘Tu es mon Fils bien-aimé… en toi, je trouve ma joie.’ dit Dieu. Ces termes ne sont pas anodins, ni l’expression d’une émotion de Dieu envers son Fils. Chacun de ces mots confirment la vocation et la mission du Christ.

Dans la bouche du Père, les mots de joie et de bien-aimé évoquent ainsi la miséricorde divine que vient apporter Jésus. Dans le texte grec le verbe utilisé (εὐδοκέω) ne fait pas mention directement de joie. Il se traduit plus littéralement par trouver-bon. C’est un verbe qui oriente vers le bien, sans pour autant nier tout élément de joie et de bonheur que nous trouvons dans la traduction liturgique. Alors gardons ce mot de joie, car il nous oriente vers la “bonté”.

En effet, dans cette bonté, ce sera la joie pour la brebis et la drachme retrouvées (15,5.9), ce sera encore plus de joie pour le retour du fils (15,32). C’est la joie d’un pardon donné sans hésiter. En ce Fils, qui est aujourd’hui, auprès du baptiste et au milieu des pécheurs du Jourdain, c’est tout l’amour du Père qui s’exprime et s’exprimera jusqu’au bout dans un don total.

Cette joie donnée est celle d’un salut miséricordieux et d’une victoire sur la mort et la haine… Joie de devenir l’un de ses fils bien-aimés. C’est la Joie du Royaume en Christ.

Daniele Crespi, Le baptême du Christ, 1630

Sois sans crainte, petit troupeau :

votre Père a trouvé sa joie en vous donnant le Royaume.

Lc 12,32


François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).
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