Le miracle de l’invitation (Lc 14,1-24)

Parallèle pour Lc 14,15-24 : Mt 22,1-10

22ème dim. ord. (C) Lc 14,1.7-14

Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers concluait Jésus au chapitre précédent. Et il sera encore question de préséance dans ce passage où des derniers sont invités à prendre la première place. Et où le maître de maison est invité à revoir sa table de convives; à faire de ses invitations, une visitation.

La scène du repas se déploie en quatre temps : une guérison permettant à Jésus de s’exprimer sur le sabbat (14,1-6). Puis s’adressant aux invités, Jésus évoque la question du choix des premières places lors des banquets (14,7-11). À son hôte, et sur ce sujet, il invite à changer de paradigme (14,12-14). Enfin, suite à l’interpellation d’un invité, Jésus emploie une parabole (14,15-24).

 Pieter Bruegel l'Ancien, Le repas des noces, 1565

Un sabbat, un repas, des pharisiens (14,1)

Lc 14 1 Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient.

La maison d’un chef des pharisiens

Le récit reprend à la fois le thème du sabbat (13,10-17) et du repas chez pharisien (11,37-54). Je vous renvoie à ces deux passages pour ces questions. Le repas du sabbat a un caractère pleinement religieux et festif : il célèbre l’action divine en réunissant les croyants dans une même communion pour honorer Dieu et son peuple. Jésus participe à ce repas dans la maison d’un chef des pharisiens, des hommes pieux et stricts observants de la Loi. Être invité à une telle table est un honneur, comme inversement, ce chef des pharisiens peut être fier et heureux d’avoir Jésus à sa table (cf. 7,36-50).

On notera cependant qu’en ce jour consacré, les pharisiens préfère épier, observer Jésus, plutôt qu’observer la Loi. La phrase de Luc est teintée d’ironie. C’est ainsi qu’un incident, omis par la liturgie dominicale, va perturber ce « saint » équilibre.

Le malade oublié (14,2-6)

14, 2 Or voici qu’il y avait devant lui un homme atteint d’hydropisie. 3 Prenant la parole, Jésus s’adressa aux docteurs de la Loi et aux pharisiens pour leur demander : « Est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ? » 4 Ils gardèrent le silence. Tenant alors le malade, Jésus le guérit et le laissa aller. 5 Puis il leur dit : « Si l’un de vous a un fils ou un bœuf qui tombe dans un puits, ne va-t-il pas aussitôt l’en retirer, même le jour du sabbat ? » 6 Et ils furent incapables de trouver une réponse.

Est-il permis ou non ?

Cette guérison, acte thérapeutique, un jour de sabbat (cf. 13,10-17) et, qui plus est, à la table d’un chef des pharisiens, tient de la provocation. Car l’initiative vient de Jésus seul. Cependant, cette œuvre permet à Jésus d’interroger les invités sur le sens du sabbat. S’il est destiné à rendre gloire à Dieu, créateur et sauveur, nul ne peut s’interdire, un jour de sabbat, de sauver une vie, un bœuf, comme un fils. L’exemple de Jésus : sauver un fils ou un bœuf , reprend les catégories du commandement sur le sabbat. Fils et bétail sont les destinataires des bienfaits de Dieu, ne pas les sauver serait contraire au dessein divin.

Le saviez-vous ?

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Cette question d’ailleurs était un débat houleux au sein même des pharisiens (d’où ici l’absence d’une réponse unique de ces derniers). Jésus ne définit donc pas le sabbat comme un jour où il est interdit d’agir, mais où il est nécessaire de sauver. Mais la guérison – sur laquelle Luc ne s’étend guère – ne concerne pas, explicitement,  un fils pour lequel on comprendrait l’importance d’un salut ; ni même d’un bœuf dont on connait la valeur. Luc désigne un homme malade, simple invité, anonyme et discret. Ce malade d’hydropisie (ou œdème) n’a pas à être oublié durant ce sabbat. Il doit même avoir la première place.

Car, en ce jour de sabbat, consacré à Dieu, comment ne pas relever cet homme ? Honorer Dieu c’est lui apporter la vie et la guérison, lui donner une vraie place dans ce Royaume de Dieu et la vie des hommes, comme pour la femme infirme, véritable fille d’Abraham (13,10-17). Et c’est bien de place, de préséance, dont il va être question à partir de deux paraboles. Jésus le laisse aller, signe d’une véritable délivrance. Le détail se veut, peut-être aussi ironique. Jésus laisse aller cet homme comme s’il était prisonnier des conceptions pharisiennes.

Giuseppe Maria Crespi, les noces de ana, 1686

L’invité de la dernière place (14,7-11)

14, 7 Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : 8 « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. 9 Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : “Cède-lui ta place” ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. 10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : “Mon ami, avance plus haut”, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. 11 En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; et qui s’abaisse sera élevé. »

Qui s’abaisse sera élevé

Les paroles de Jésus s’adressent aux pharisiens invités qui tombent parfois dans l’orgueil : celui d’être de bons observants de la Loi, mais moins des laissés-pour-contre, celui d’être invités par le chef des pharisiens et se précipiter aux places d’honneur. Être honoré, être à la place d’honneur n’est pas mauvais en soi : il s’agit d’être reconnu pour sa valeur humaine, sa charité, et surtout son statut social. Ce que dénonce ici Jésus c’est cette recherche des honneurs qui pollue l’attitude de tout vrai croyant.

Et en ce sabbat, Jésus demande à ces pharisiens d’avoir une attitude digne de ce jour consacré, digne de l’ordre créé. Respecter le sabbat,  ne rien faire, consiste aussi à ne pas tout faire pour avoir les premières places. En choisissant celles-ci, les pharisiens n’observent pas le sabbat. Car ce repas est comparé à un repas de noce, c’est-à-dire – dans la symbolique biblique – au repas eschatologique de l’Alliance entre Dieu et son peuple. L’humilité est l’attitude de l’ami de Dieu, celui qui aime jusqu’à s’abaisser. Seul Dieu élève, fait monter plus haut.

Dierick Bouts, Le repas chez Simon, 1440

Les invités du Seigneur (14,12-14)

14, 12 Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. 13 Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; 14 heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Invite des pauvres

Jésus s’adresse maintenant au chef des pharisiens, son hôte. Il ne s’agit pas ici de reproches comme précédemment. Car ce pharisien a quand même osé, un jour de sabbat, inviter ce Jésus de Nazareth, ce rabbi itinérant et ses disciples. À cette table du sabbat, à ce repas signe de l’Alliance, Jésus lui demande de ne pas oublier les humbles d’entre les humbles, comme cet homme guéri il y a peu.

Car, les premiers destinataires du salut de Dieu – que le sabbat célèbre – sont ceux qui sont privés de pouvoir être honorés par les hommes : pauvres, estropiés, boiteux, aveugles. Si son hôte n’a aucun pouvoir divin de guérison, il a en son pouvoir celui de leur donner une place d’honneur à sa table, sans contrepartie, et goûter avec eux, au bonheur de Dieu. Tel est le miracle que l’hôte de Jésus, comme tout croyant, peut accomplir : faire signe de l’action gracieuse du Seigneur ; faire d’une invitation, une Visitation.

Paolo Veronese, Le repas chez Lévi (détail),1573

La parabole des derniers invités (14,15-24)

14,15 En entendant parler Jésus, un des convives lui dit : « Heureux celui qui participera au repas dans le royaume de Dieu ! » 16 Jésus lui dit : « Un homme donnait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde. 17 À l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : “Venez, tout est prêt.” 18 Mais ils se mirent tous, unanimement, à s’excuser. Le premier lui dit : “J’ai acheté un champ, et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, excuse-moi.” 19 Un autre dit : “J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t’en prie, excuse-moi.” 20 Un troisième dit : “Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne peux pas venir.” 21 De retour, le serviteur rapporta ces paroles à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : “Dépêche-toi d’aller sur les places et dans les rues de la ville ; les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux, amène-les ici.” 22 Le serviteur revint lui dire : “Maître, ce que tu as ordonné est exécuté, et il reste encore de la place.” 23 Le maître dit alors au serviteur : “Va sur les routes et dans les sentiers, et fais entrer les gens de force, afin que ma maison soit remplie. 24 Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner.” »

Une histoire de convives

Depuis la table, une voix interpelle Jésus comme la femme depuis la foule (11,27-28). On y retrouve également un macarisme : Heureux celui qui participera au repas dans le royaume de Dieu ! auquel Jésus va répondre de manière métaphorique.

Au thème des premières place (14,7-11) succède celui des premières invitations. Le maître de maison voit ceux qui avaient été invités, et pour qui le repas étaient préparés, se désister le jour venu. Il s’agit là d’un véritable mépris pour des excuses fallacieuses comme le montre les trois exemples : achat d’un champ ou de bœufs, et un mariage qui devait bien être prévu lors de l’invitation. Tous se refusent à venir, et le serviteur s’en fait le messager.

La colère du maître

La parabole reprend le thème du rejet évoqué précédemment (13,22-35) : l’invitation au repas eschatologique du royaume n’a pas rencontré l’adhésion des premiers destinataires. Le serviteur, image du Christ, a essuyé les refus et retourne à son maître. Cependant, si les premiers invités ont dénigré l’invitation au repas, les derniers l’accepteront. Le contraste est fort entre les premiers, achetant champs, cinq paires de bœufs, ou organisant mariage, et les derniers que le serviteur va chercher sur les places et dans les rues de la ville ; les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. Et pourtant c’est à bien à ces gens, moins honorables – à vue mondaine – que s’adresse l’invitation à partager le repas de fête. Et pour remplir la salle, le serviteur est envoyé une seconde fois, hors de la ville, sur les routes et dans les sentiers. L’invitation s’élargit aux étrangers. La parabole souligne la générosité et la largesse du maître mais surtout son désir de rassembler le plus possible chez lui.

La parabole prend une tournure étonnante où le serviteur fais entrer les gens de force, afin que ma maison soit remplie. Ne nous méprenons pas. L’invitation demeure gratuite. Si le serviteur doit forcer des invités ce n’est pas contre leur gré, mais contre leur crainte de ne pas être digne du repas. La dernière invitation rejoint ceux qui ne sont ni du premier cercle – les notables – ni du second, ceux de la même ville, mais du troisième, que le maître de maison souhaite voir venir à sa table, pour être honorés de la même manière. Tous, indépendamment de leur origine ou statut social, sont appelés à manger à la même table du Royaume de Dieu.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio