Le signe de Jonas (Lc 11,27-36)

Parallèles à 11,29-36 : Mc 8,11-12 ; Mt 6,22-23 ;12,38-42

Veille de l’Assomption Lc 11,27-28

En contraste avec les contradicteurs de Jésus, une femme prend son parti et sa défense en déclarant heureuse la mère qui ne peut qu’être fier de ce fils. Elle fait ainsi l’éloge du Christ.

Carl Joseph Begas, Le sermon de Jésus, 1820

Heureuse la mère qui t’a porté (11,27-28)

11, 27 Comme Jésus disait cela, une femme éleva la voix au milieu de la foule pour lui dire : « Heureuse la mère qui t’a porté en elle, et dont les seins t’ont nourri ! » 28 Alors Jésus lui déclara : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! »

Heureuse la mère qui t’a porté

Heureuse la mère qui t’a porté en elle… L’allusion peut renvoyer le lecteur à Marie, la mère de Jésus qui a accueilli, lors de l’Annonciation, la parole de l’ange annonçant le Fils promis à Israël, appelé à régner pour toujours (1,32-33). Marie qui affirmait, pour les mêmes raisons,  toutes les générations me diront bienheureuses (1,48). En réalité, il semble que certaines générations soient moins enthousiastes comme le montrera la suite de ces versets.

Cependant, la déclaration de cette femme constitue en soi une affirmation de foi qui sera éclairée plus loin. Ce cri du cœur ne provient des sages ou des savants, mais de ces tout-petits dont elle fait partie (10,21).

Heureux qui écoutent la parole

Heureuse est la mère d’un tel Fils, mais plus encore, pour Jésus, heureux sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent. La réponse est une référence claire à ce qu’il déclarait à propos de sa vraie famille : Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique (8,21). Ainsi, ce n’est pas la mère seule, ou seul le clan familial, qui doit se réjouir de la présence du Christ, mais celles et ceux, ses disciples, qui sont désormais sa véritable famille. Le lien de foi, qui qualifie la communauté, est mis ici au premier plan, comme en écho à la maison des disciples, évoquée précédemment.

Andrea Vaccaro, Jonas prêchant aux  habitants de Ninive, XVIIe

Génération mauvaise (11,29-32)

11, 29 Comme les foules s’amassaient, Jésus se mit à dire : « Cette génération est une génération mauvaise : elle cherche un signe, mais en fait de signe il ne lui sera donné que le signe de Jonas. 30 Car Jonas a été un signe pour les habitants de Ninive ; il en sera de même avec le Fils de l’homme pour cette génération. 31 Lors du Jugement, la reine de Saba se dressera en même temps que les hommes de cette génération, et elle les condamnera. En effet, elle est venue des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici bien plus que Salomon. 32 Lors du Jugement, les habitants de Ninive se lèveront en même temps que cette génération, et ils la condamneront ; en effet, ils se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas, et il y a ici bien plus que Jonas.

Quelle génération ?

La rupture est nette entre l’exaltation précédente et l’admonestation de Jésus à l’encontre de cette génération. De même, le récit Luc met en apposition cette foule qui s’amasse près de lui, signe de reconnaissance, et cette génération dénoncée par Jésus. Ce terme (en grec généa, γενεά) est ici répété cinq fois (11,29².30.31.32) et repris peu après (11,50.51). Mais que désigne-t-il ?

Dans le contexte immédiat, il renvoie aux contestataires exigeant des signes venant du ciel (11,16), des miracles plus probants. Un peu plus haut (7,3) cette génération désignait les pharisiens et les légistes comme ci-après (10,50.51). Cependant, Luc s’exprime également à l’endroit de ses contemporains qui tiennent ce genre de discours contre les communautés chrétiennes.

Pour ces opposants, Jésus n’a pas fait publiquement de signes aussi prodigieux que ceux de Moïse, à l’encontre des puissants comme le fut Pharaon. Son action ne révèle pas un règne de Dieu dont le pouvoir mettrait à bas ses oppresseurs, accompagné de plaies et/ou d’un bouleversement cosmique et apocalyptique. Pour Luc, cette génération est mauvaise en raison d’un mauvais discernement qui l’empêche de reconnaître en Jésus l’avènement du règne.

Or, ici, en réponse à ses détracteurs, ces élites juives qui cherchent un signe venant du ciel, Jésus propose le signe de Jonas.

De Ninive à Saba, le Jugement

Le texte propose ainsi deux figures typologiques : Jonas et la reine de Saba (v.31 Litt. reine du Midi). La première, Jonas, est désignée comme signe reconnu par les Ninivites. La seconde, la reine de Saba, est associée au Jugement, tout comme les habitants de Ninive. Le texte montre deux mouvements : le premier est celui du prophète d’Israël vers les Nations. Le second lui est inverse : la venue de la reine de Saba vers Salomon, roi d’Israël.

Jonas

Jonas est présenté comme celui dont le destin préfigure la venue du Fils de l’homme. Le même passage chez Matthieu (12,38-42) insistait le séjour du prophète, resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits (12,40). Le signe faisait alors écho au mystère de la mort et de résurrection du Christ. Luc insiste davantage sur la conversion de Ninive, suite à la parole proclamée du prophète Jonas (Jon 3-4). La contrition de la ville païenne constitue en soi le signe tangible, dépouillé de tout merveilleux, de la conversion des Nations attendue :

  • Is 42, 6 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations.
  • Is 60,3 Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore.

Ainsi, pour Luc, le signe probant de la présence du Fils de l’homme est celui de l’accueil favorable que lui réserveront des gens des Nations. Sans signe flagrant empli de merveilleux, avec Jonas, la proclamation du Jugement a porté ses fruits, de manière bénéfique.

Le signe donné par Jonas n’est pas tant à voir, surgissant du ciel, qu’à entendre. Dans ce passage, Luc insiste sur l’importance de la parole, de la proclamation et de l’écoute. Or, comme nous l’avons déjà observé, la Parole de Jésus est celle qui redonne vie, relève, écarte le mal…. Tel est ce signe qui est donnée à cette génération.

Johann Friedrich August Tischbein, La reine de Saba s'agenouillant devant le roi Salomon, XVIIIe

La reine de Saba et les Ninivites.

L’écoute de la Parole caractérise aussi la mention de la reine de Saba. Une fois encore, et comme en écho avec la mission des prophètes Élie et Élisée (4,24-27), c’est une figure païenne qui est donnée en exemple. Elle représente celle qui a su se mettre à l’écoute de la sagesse de Salomon, elle, une femme issue du plus loin des Nations. L’épisode de la reine de Saba (1R 10) permet de passer du thème de l’accueil à celui du Jugement envers cette génération, à laquelle sont aussi conviés les Ninivites. Cette opposition n’est pas sans rappeler le jugement sur Chorazine, Bethsaïde et Capharnaüm (10,13-16) soulevant la question du rejet par une partie des siens, comme aussi à Nazareth (4,28-30).

Cette génération est incapable d’entendre le signe de Jonas, et ce sont les Nations qui, lors du Jugement, seront convoqués pour la délibération. La situation eschatologique est déplacée et renversée : ce n’est plus Israël qui juge les Nations, aux côtés de Dieu, mais ceux (dont les Nations) qui écoutent la parole du Christ et la gardent qui jugeront cette génération mauvaise et sourde.

Tous sont appelés à voir et à accueillir en Jésus bien plus qu’un prophète d’autrefois, et bien plus qu’un roi sur Israël, tous deux serviteurs de la parole divine appelant à la conversion et la sagesse. Cette proclamation a permis la conversion des Ninivites, comme celle de la reine de Saba. Dans le récit de Luc, la parole du Christ s’adresse à une génération issue du judaïsme, mieux à même de l’entendre, et pourtant beaucoup l’ignoreront.

La lampe de ton corps (11,33-36)

11, 33 Personne, après avoir allumé une lampe, ne la met dans une cachette ou bien sous le boisseau : on la met sur le lampadaire pour que ceux qui entrent voient la lumière. 34 La lampe de ton corps, c’est ton œil. Quand ton œil est limpide, ton corps tout entier est aussi dans la lumière ; mais quand ton œil est mauvais, ton corps aussi est dans les ténèbres. 35 Examine donc si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres ; 36 si ton corps tout entier est dans la lumière sans aucune part de ténèbres, alors il sera dans la lumière tout entier, comme lorsque la lampe t’illumine de son éclat. »

Le retour du lampadaire

Luc reprend dans un contexte différent la métaphore, presque similaire, de la lampe : 8,16 Personne, après avoir allumé une lampe, ne la couvre d’un vase ou ne la met sous le lit ; on la met sur le lampadaire pour que ceux qui entrent voient la lumière. La cachette et le boisseau ont remplacé le vase et le lit. Le principal changement réside dans le contexte mettant en avant l’accueil et le rejet de la Parole. D’autre part, comme précédemment, la transition avec le discours sur le signe de Jonas est bien abrupte. En réalité, l’image de la lampe et de l’œil s’accorderait davantage avec celle de la maison mise en danger par le retour des esprits impurs :

11,25 Alors l’esprit impur se dit : “Je vais retourner dans ma maison, d’où je suis sorti.” 25 En arrivant, il la trouve balayée et bien rangée. 26 Alors il s’en va, et il prend d’autres esprits encore plus mauvais que lui, au nombre de sept ; ils entrent et s’y installent. Ainsi, l’état de cet homme-là est pire à la fin qu’au début.

La parabole de la lampe pourrait en être la suite. Elle correspond à une réponse au disciple, ou la communauté, en danger et devant, impérativement, accueillir la lumière pour éviter les ténèbres. Mais alors, pourquoi Luc aurait-il inséré le passage sur le signe de Jonas ?

Transfiguration, Carl Bloch, 1800

La lampe et la lumière

Luc oblige son lecteur à passer d’abord par le signe de Jonas pour comprendre ce passage. Les versets précédents avaient mis en valeur – pour ne pas dire en lumière – l’importance de la proclamation de la Parole pour la conversion des cœurs y compris pour les Nations. Luc évoquait en filigrane cette attente prophétique et messianique : Is 42, 6 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations.

C’est cette proclamation du Christ, lumière des nations, que porte le croyant pour illuminer ceux qui entrent. Il nous faut rappeler cette désignation du Christ dans la bouche de Siméon : 2, 30 mes yeux ont vu ton salut, 31 que tu préparais à la face des peuple, 32 lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. Dans son second opus, Luc déclarera encore : Ac 26, 23 le Christ a souffert et lui, le premier à ressusciter d’entre les morts, il doit annoncer la lumière au Peuple et aux nations païennes. La même association entre lumière et parole du Christ nous avait été révélée lors du récit de la transfiguration de Jésus en vêtements éblouissants : Celui-ci est mon fils… écoutez-le (9,28-36).

Dans l’image utilisée, le disciple devient la lampe qui illumine. En un certain sens, il fait corps avec cette Parole, le Christ, lumière des Nations. Dès lors, Luc passe de l’image domestique à celles de l’œil et du corps.

La lampe de ton corps c’est ton œil

La lumière est associée à la proclamation du Christ et maintenant à l’œil qui devient la lampe de tout le corps. L’œil est l’organe lié à la lumière qu’il accueille et illumine tout le corps, telle une lampe éclaire une maison. L’accueil de la Parole implique donc un bouleversement profond, intérieur, dans la vie du croyant. Et, en ce sens, dans le discours suivant, Jésus dénoncera, entre autres, l’éclat superficiel et hypocrites des pharisiens.

Dans la conception judéo-chrétienne, le corps (sôma, σῶμα) ne se réduit pas à un aspect charnel (sarx, σάρξ). Il correspond à tout l’être avec ses réalités spirituelles, relationnelles. Il représente toute la personnalité d’un individu, comme son histoire, avec les bons et les mauvais côtés. Ainsi, toute l’action et la disposition de l’être sont illuminées en accueillant la Parole, et le corps devient le signe visible attendu. À l’inverse, le rejet du Christ laisse le corps, l’être dans son agir relationnel, du côté des ténèbres, loin du salut. Le discours est un appel à une réelle conversion.

Luc désigne le corps du disciple, et peut-être aussi le corps ecclésial, comme le lieu, et le signe, visible attendu. Il constitue en soi une réponse à ceux qui attendent un signe venant du ciel. Or, le signe donné à voir est déployé dans la dynamique Parole et vie. La Parole du Christ permet à l’être entier, dans son action, d’être lumineux, signe et témoignage visible de la grâce du Christ.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio