Pains multipliés et mauvais levain (Mc 8,1-21)

Jésus nourrit la foule, multipliant les pains, en un endroit désert… comme déjà en Galilée (6,30-46). La scène semble se répéter à l’identique. Cependant nous pourrions jouer au jeu des différences.

Et d’autres pains multipliés

8, 1 En ces jours-là, comme il y avait de nouveau une grande foule, et que les gens n’avaient rien à manger, Jésus appelle à lui ses disciples et leur dit : 2 « J’ai de la compassion pour cette foule, car depuis trois jours déjà ils restent auprès de moi, et n’ont rien à manger. 3 Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, et certains d’entre eux sont venus de loin. » 4 Ses disciples lui répondirent : « Où donc pourra-t-on trouver du pain pour les rassasier ici, dans le désert ? » 5 Il leur demanda : « Combien de pains avez-vous ? » Ils lui dirent : « Sept. » 6 Alors il ordonna à la foule de s’asseoir par terre. Puis, prenant les sept pains et rendant grâce, il les rompit, et il les donnait à ses disciples pour que ceux-ci les distribuent ; et ils les distribuèrent à la foule. 7 Ils avaient aussi quelques petits poissons, que Jésus bénit et fit aussi distribuer. 8 Les gens mangèrent et furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait sept corbeilles. 9 Or, ils étaient environ quatre mille. Puis Jésus les renvoya.

Regardons les particularités entre ces récits de multiplication des pains, présents chez Marc. D’abord le lieu. Nous ne sommes plus en Galilée mais en Décapole. Certes, tous les habitants de la Décapole ne sont pas exclusivement païens, comme tous les habitants de la Galilée ne sont pas Juifs. Chez Marc, la frontière est symbolique distinguant ces deux cultures, Israël et les nations. Ces derniers bénéficient donc de la même grâce surabondante que les premiers.

En cette Décapole, la compassion de Jésus ne pointe pas le manque d’un (divin) berger pour les brebis, mais le manque de nourriture. Il ne s’agit plus de les renvoyer, mais de les garder d’autant que certains viennent de loin. Cette distance n’est pas tant géographique que religieuse : ces non-juifs ont encore plus besoin de nourriture. Eux qui n’appartiennent pas, à l’origine, au peuple de l’Alliance peuvent avoir faim de son histoire du Salut, de ses prophètes et des paroles de son Dieu… Le manque n’est plus le même mais il est tout autant vital. À cette carence, Jésus répond par le même geste de la fraction du pain. À eux, il donne, se donne. Pour eux, les disciples se font serviteurs… en Décapole comme en Galilée, indifféremment.

Le signe des pharisiens

8, 10 Aussitôt, montant dans la barque avec ses disciples, il alla dans la région de Dalmanoutha. 11 Les pharisiens survinrent et se mirent à discuter avec Jésus ; pour le mettre à l’épreuve, ils cherchaient à obtenir de lui un signe venant du ciel. 12 Jésus soupira au plus profond de lui-même et dit : « Pourquoi cette génération cherche-t-elle un signe ? Amen, je vous le déclare : aucun signe ne sera donné à cette génération. » 13 Puis il les quitta, remonta en barque, et il partit vers l’autre rive.

Dalmanoutha est traditionnellement localisée dans la région de Magdala1. Nous sommes donc revenus en Galilée, et l’arrivée des pharisiens souligne ce changement de rivage. Ils demandent un signe venant du ciel. Rien de plus, mais ce n’est pas rien. Tout ce qui a été fait précédemment ne leur suffit-il pas ? Demanderaient-ils une preuve supplémentaire ou plus grandiose ? Leur question vise, avant tout, à mettre Jésus à l’épreuve comme il le fut, au désert, par Satan. Et cette épreuve-là concerne son identité et son autorité sur les nations. Selon les Écritures, le signe venant du ciel concerne la toute-puissance universelle de Dieu comme l’exprimait déjà le prophète Jérémie :  Ainsi parle le Seigneur : «  N’imitez pas la voie des nations, et ne craignez pas les signes venant du ciel, car les nations les craignent (Jr 10,2).

Dans le livre de Daniel, le roi païen Nabuchodonosor déclarait : « Dans tout le domaine de mon royaume, que les gens tremblent et frémissent devant le Dieu de Daniel. Il est le Dieu vivant, il perdure à jamais, son royaume ne sera pas détruit et son empire n’aura pas de fin. Il sauve et délivre, opère signes et prodiges aux cieux et sur la terre. Il a sauvé Daniel du pouvoir des lions » (Dn 6,27-28).

Ce signe du ciel demandé à Jésus serait dès lors la manifestation probante du pouvoir de Dieu et sa domination sur les nations. Face à ce signe divin, tout l’univers ploierait le genou devant Dieu. Le signe des pains apparaît donc insignifiant aux yeux des pharisiens. Mais il n’y aura pas de signe, du moins pas un tel signe de suprématie quasi-tyrannique.

Bon pain et mauvais levains

8, 14 Les disciples avaient oublié d’emporter des pains ; ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans la barque. 15 Or Jésus leur faisait cette recommandation : « Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode ! »

Quel lien peut-on faire entre l’oubli des disciples et ces avertissements à propos de levain ? Il y a sans doute quelque ironie. Peu après avoir ramassé des corbeilles remplies d’un surplus de pains partagés, les voilà sans pain, sinon un seul. Ce seul et unique pain, dans leur barque, n’est peut-être pas celui auquel il pense. Car le vrai pain rompu (14,22) est bien Jésus lui-même, au milieu d’eux. C’est le vrai pain de l’ultime Pâque (14,12), tel le pain azyme de la Pâque des hébreux. L’événement de la sortie d’Égypte nécessitait un pain pur de tout levain2 pour marquer la vraie nouveauté. Moïse dit au peuple : « Souvenez-vous de ce jour, celui où vous êtes sortis d’Égypte, de la maison de servitude, car c’est par la force de sa main que Le Seigneur vous en a fait sortir, et l’on ne mangera pas de pain levé » (Ex 13,3).

Le pain de Jésus perd toute sa valeur, et sa saveur, lorsqu’il est corrompu par le levain des pharisiens et celui d’Hérode. Ceux-là mêmes, pharisiens et hérodiens, qui cherchaient sa perte (3,6) et la chercheront encore (12,13). Le levain des pharisiens et celui d’Hérode sont un seul et même levain : celui d’un désir de toute-puissance. Le roi Hérode (6,14-29) fit taire par son pouvoir et par la force le messager du Seigneur, Jean le baptiste. Et il y a un instant, les pharisiens demandaient à Jésus un signe de domination venant du ciel, pour affirmer son pouvoir. Le levain, faim d’une toute-puissance, est le plus grand danger pour les disciples. Il leur faut garder la pureté du pain de l’Évangile, pain de la délivrance et de la justice en Dieu.

Un débat, dix questions, deux réponses.

8, 16 Mais ils discutaient entre eux sur ce manque de pains. 17 Jésus s’en rend compte et leur dit : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? Vous ne saisissez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur endurci ? 18 Vous avez des yeux et vous ne voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ! Vous ne vous rappelez pas ? 19 Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille personnes, combien avez-vous ramassé de paniers pleins de morceaux ? » Ils lui répondirent : « Douze. 20 – Et quand j’en ai rompu sept pour quatre mille, combien avez-vous rempli de corbeilles en ramassant les morceaux ? » Ils lui répondirent : « Sept. » 21 Il leur disait : « Vous ne comprenez pas encore ? »

Les disciples demeurent dans l’incompréhension. Cette suite de dix questions de Jésus vient révéler leur obstination en ce domaine. L’unique pain a disparu : ils n’en ont plus. Ils n’ont pas saisi l’allusion. Les questions de Jésus visent à les faire passer d’une acception alimentaire à une interprétation fondamentale et théologale. Leur débat n’a pas lieu d’être. Il leur faut saisir, comprendre de tout leur être. Leur cœur, siège biblique du discernement, est endurci, comme obstiné, et doit donc s’ouvrir à un mystère qui dépasse l’entendement. Comme aveugles et sourds, ils doivent se laisser toucher par le Christ, par sa Parole et ses gestes.

Jésus fait appel à leur mémoire. Il retrace avec eux les événements des pains rompus, multipliés et partagés. Les deux miracles sont maintenant liés : les deux mondes, Israël et les nations, sont réunis par la foi au Christ. Jésus insiste sur cette surabondance offerte de la même manière à tous deux : douze pains, douze corbeilles et sept pains, sept paniers. Bien plus, le don fait à Israël et ses douze tribus n’a de sens qu’avec le pain offert aux nations. Ce passage de douze à sept n’est pas une diminution mais une autre multiplication. Le chiffre sept indique une perfection, un accomplissement comme les sept jours de la création divine : Et Dieu vit que était très bon (Gn 1,31). Le règne de Dieu se manifeste en termes de plénitude. Il ne peut y avoir de Salut pour Israël, sans Salut pour les nations. Et Jésus, pain unique de la barque, s’offre à tous ceux qui croient en lui : Juifs, Galiléens, Syro-phénicienne, habitants de la Décapole ou de Bethsaïde…

à suivre

> Lire ou relire  les articles précédents <


  1. Cf. carte
  2. À l’origine on se servait de morceaux de vieux pain, introduit dans la pâte, pour servir de levure.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).