Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Pains multipliés et mauvais levain (Mc 8,1-21)

Mc 8,1-21 Pains et mauvais levain

Et d’autres pains multipliés

En ces jours-là, comme il y avait à nouveau une grande foule et qu’ils n’avaient pas de quoi manger, Jésus, appelant ses disciples, leur dit : “J’ai pitié pour cette foule, car voilà trois jours déjà qu’ils restent près de moi, et ils n’ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun dans leur maison, ils défailliront en chemin ; et certains d’entre eux sont venus de loin !” Ses disciples lui répondirent : “Comment pourrait-on les rassasier de pains, ici, dans un désert ?” Et il leur demanda : “Combien avez-vous de pains ?” Ils dirent : “Sept.” Alors il prescrivit  à la foule de s’étendre par terre. Et prenant les sept pains, ayant rendu grâces, il les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les servent; et ils les servirent à la foule. Ils avaient aussi quelques petits poissons. Les ayant bénis, Jésus dit de les servir. Ils mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta les morceaux en surplus : sept corbeilles. Ils étaient environ quatre mille et il les renvoya. (8,1-9)

Et Jésus nourrit la foule, multipliant les pains, en un endroit désert… comme déjà en Galilée. La scène semble se répéter à l’identique. Cependant nous pourrions jouer au jeu des différences. Soulignons les plus notables. D’abord le lieu. Nous ne sommes plus en Galilée, mais en Décapole. Certes, tous les habitants de la Décapole ne sont pas exclusivement païens, comme tous les habitants de la Galilée ne sont pas Juifs. Chez Marc, la frontière est symbolique distinguant ces deux cultures, Israël et les Nations. Ces derniers bénéficient donc de la même grâce surabondante que les premiers.

En cette Décapole, la compassion de Jésus ne pointe pas le manque d’un (divin) berger pour les brebis, mais le manque de nourriture. Il ne s’agit plus de les renvoyer, mais de les garder d’autant que certains viennent de loin. Cette distance n’est pas tant géographique que religieuse : ces non-juifs ont encore plus besoin de nourriture. Eux qui n’appartiennent pas, à l’origine, au peuple de l’Alliance peuvent avoir faim de son histoire  du Salut, de ses prophètes, et des paroles de son Dieu… Le manque n’est plus le même, mais il est tout autant vital. À cette carence, Jésus répond par le même geste de la fraction du pain. À eux, il donne, se donne.  Pour eux, les disciples se font serviteurs… en Décapole comme en Galilée, indifféremment.

Le signe des pharisiens

Et aussitôt, il monta dans la barque avec ses disciples, et il vint dans la région de Dalmanoutha. Les pharisiens sortirent et commencèrent à discuter avec lui, lui demandant un signe du ciel, le mettant à l’épreuve. Après un profond soupir, Jésus dit : “Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? Amen, je vous le dis,  il ne sera donné de signe à cette génération.” Et les laissant, à nouveau, il s’embarqua  pour aller vers l’autre rive. (8,10-13)

Dalmanoutha est traditionnellement localisée dans la région de Magdala (carte). Nous sommes donc revenus en Galilée, et l’arrivée des pharisiens souligne ce changement de rivage. Ils demandent un signe venant du ciel. Rien de plus. Tout ce qui a été fait précédemment ne leur suffit-il pas ? Demanderaient-ils une preuve supplémentaire  ou plus grandiose ? Leur question vise, avant tout, à mettre Jésus à l’épreuve comme il le fut, au désert, par Satan. Et cette épreuve-là concerne son identité et son autorité sur les Nations. Selon les Écritures, le signe venant du ciel concerne la toute-puissance universelle de Dieu comme l’évoquait déjà le prophète Jérémie.  Ainsi parle le Seigneur : N’imitez pas la voie des nations, et ne craignez pas les signes venant du ciel, car les nations les craignent. (Jr 10,2 ).

Dans le livre de Daniel, le roi païen Nabuchodonosor  déclarait : “Dans tout le domaine de mon royaume, que les gens tremblent et frémissent devant le Dieu de Daniel. Il est le Dieu vivant, il perdure à jamais, son royaume ne sera pas détruit et son empire n’aura pas de fin. Il sauve et délivre, opère signes et prodiges aux cieux et sur la terre; il a sauvé Daniel du pouvoir des lions.” (Dn 6,27-28 )

Ce signe du ciel demandé à Jésus serait dès lors la manifestation probante du pouvoir de Dieu et sa domination sur les Nations. Face à ce signe divin tout l’univers ploierait le genou devant Dieu. Le signe des pains apparaît donc insignifiant aux yeux des pharisiens. Mais il n’y aura pas de signe, du moins pas un tel signe de suprématie quasi-tyrannique !

Bon pain et mauvais levains

Mais les disciples oublièrent de prendre des pains et n’en avaient qu’un seul avec eux dans la barque. Jésus leur fit cette recommandation : “Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode.” (8,14-15)

Mais quel rapport entre l’oubli des disciples et ces avertissements à propos de levain ? Il y a sans doute quelque ironie. Peu après avoir ramassé des corbeilles remplies d’un surplus de pains partagés, les voilà sans pain, sinon un seul. Ce seul et unique pain, dans leur barque, n’est peut-être pas celui auquel il pense. Car le vrai pain rompu (14,22) est bien Jésus lui-même, au milieu d’eux. C’est le vrai pain de l’ultime Pâque (Mc 14-15), tel le pain azyme de la pâque des hébreux. L’évènement de la sortie d’Égypte nécessitait un pain “pur” de tout levain1, sans addition (ou sans additif dirions-nous aujourd’hui) pour marquer la vraie nouveauté. Moïse dit au peuple : “Souvenez-vous de ce jour, celui où vous êtes sortis d’Égypte, de la maison de servitude, car c’est par la force de sa main que Le Seigneur vous en a fait sortir, et l’on ne mangera pas de pain levé.” (Exode 13,3).

Le pain de Jésus perd toute sa valeur, et sa saveur, lorsqu’il est corrompu par le levain des pharisiens et celui d’Hérode. Ceux-là mêmes, pharisiens et hérodiens, qui cherchaient sa perte (3,6) et la chercheront encore (12,13). Le levain des pharisiens et celui d’Hérode est un seul et même levain : celui d’un désir de toute-puissance. Le roi Hérode fit taire par son pouvoir et par la force le messager du Seigneur, Jean le baptiste. Et il y a un instant, les pharisiens demandaient à Jésus, un signe de domination venant du ciel, pour affirmer son pouvoir. Le levain, faim d’une toute-puissance, est le plus grand danger pour les disciples. Il leur faut garder la pureté du pain de Jésus, pain de la délivrance et de la liberté en Dieu.

Un débat, dix questions, deux réponses.

Ils débattaient entre eux  car ils n’avaient pas de pain. Jésus, sachant cela, leur dit : “Pourquoi débattre parce ce que vous n’avez pas de pain ? N’avez-vous pas encore saisi ? Ne comprenez-vous pas ? Avez-vous le cœur endurci ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ? Ne vous ne souvenez-vous pas ? Quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille personnes, combien de corbeilles pleines de morceaux  avez-vous emportées ?” Ils lui dirent : “Douze.” — Quand j’ai rompu les sept pour quatre mille personnes, combien de corbeilles remplies de morceaux en surplus avez-vous emportées ?” Ils lui dirent : “Sept.” Il leur dit : “Et  vous ne comprenez pas encore ?” (8,16-21)

Les disciples demeurent dans l’incompréhension. La série de dix questions de Jésus vient leur révéler leur obstination en ce domaine. L’unique pain a disparu : ils n’en ont plus. Ils n’ont pas saisi l’allusion. Les questions de Jésus visent à les faire passer d’une acception alimentaire à une interprétation fondamentale et théologale. Leur débat n’a pas lieu d’être. Il leur faut saisir, comprendre de tout leur être. Leur cœur, siège biblique du discernement, est endurci, comme obstiné, et doit donc s’ouvrir à un mystère qui dépasse l’entendement. Comme aveugles et sourds, ils doivent se laisser toucher par le Christ, par sa Parole et ses gestes.

Jésus fait appel à leur mémoire.Il retrace avec eux les évènements des pains rompus, multipliés et partagés. Les deux miracles sont maintenant liés : les deux mondes, Israël et les Nations, sont réunis par la foi au Christ. Jésus insiste sur cette surabondance offerte de la même manière à tous deux : douze pains, douze corbeilles et sept pains, sept paniers. Bien plus, le don fait à Israël, et ses douze tribus, n’a de sens qu’avec le pain offert aux nations. Ce passage de douze à sept n’est pas une diminution mais une autre multiplication. Le chiffre sept indique une perfection, un accomplissement comme les sept jours de la création divine (Gn 1) “Et Dieu vit que était très bon.” Le règne de Dieu se manifeste en terme de plénitude. Il ne peut y avoir de Salut pour Israël, sans Salut pour les Nations. Et Jésus, pain unique de la barque, s’offre à tous ceux qui croient en lui, Juifs, Galiléens, Syro-phénicienne, habitants de la Décapole ou de Bethsaïde…

à suivre


> Lire ou relire  les articles précédents <


 

  1. A l’origine on se servait de morceaux de vieux pain, introduit dans la pâte, pour servir de levure.
Fermer le menu

Ce site utilise quelques cookies

Merci de valider l'acceptation des cookies. Vous pouvez aussi refuser leur usage, tout en continuant à visiter ce site.