Un feu sur la terre ? (Lc 12,49-59)

Parallèles : Mt 10,34-36 ; 16,2-3

20ème dim. ord. (C) : Lc 12,49-53

Par rapport aux sections précédentes, l’évangile de Luc prend un tour surprenant. Il n’y est plus question de service, de trésor ou de cœur, mais de feu et de division. Dans ce discours de Jésus, le contraste est saisissant. Il constitue une conclusion abordant l’épreuve du Jugement annoncé (12,8).

Jean Restoud, Pentecôte, 1732

Je dois recevoir un baptême (12,49-53)

12, 49 « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! 50 Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! 51 Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. 52 Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; 53 ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

John Martin, Sodome et Gomorrhe, 1852

Étrange feu

De quel feu Jésus parle-t-il ? En prenant appui sur l’usage du terme feu chez l’évangéliste Luc, on évoque souvent l’Esprit Saint se manifestant dans ces sortes de langues de feu à l’occasion de de la Pentecôte (Ac 2,3). Ce parallèle peut aussi s’appuyer sur la parole du baptiste chez Luc qui annonce : Il vient, celui qui est plus fort que moi. […] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. (3,16). Le lien entre le feu, le baptême et l’Esprit Saint annonce l’inauguration du règne de Dieu par la venue du Christ. Ces références atténuent le caractère dramatique de ce passage. Cependant, on ne peut faire l’impasse sur la dureté de ce texte où le feu est associé à l’angoisse et aux divisions qui attendent la vie du croyant et rappellent les épreuves évoquées précédemment. Le choix du Christ impliquera son lot de rupture, y compris au sein d’un clan familial.

Rien de réjouissant. De même, dans la suite de son discours, le baptiste annonçait : Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas (3,17).

Luc reprend la traduction juive où le feu évoque l’ultime jugement divin. Plus loin, l’évangéliste reprendra ces paroles de Jésus : 17,29 le jour où Loth sortit de Sodome, du ciel tomba une pluie de feu et de soufre qui les fit tous périr ; 30 cela se passera de la même manière le jour où le Fils de l’homme se révélera. Les apôtres Jacques et Jean eux-mêmes espéraient qu’un feu descende du ciel pour châtier le mauvais accueil des Samaritains (9,54). Le feu, y compris chez Luc, est donc étroitement associé au jugement divin et définitif : Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. (3,9) ; le feu divin purifiera le monde du mauvais.

Peter Paul Rubens, Le Christ entre les deux larrons, Musée des Augustins, 1635

La hâte de Jésus

Et pourtant Jésus déclare avoir hâte de l’allumer. Car le temps du Fils de l’Homme advient. La croix et la résurrection, auquel le baptême nous renvoie, sonnent l’inauguration d’un nouveau temps : celui de l’avènement du règne de Dieu. La hâte angoissée du Christ exprime chez Luc cette volonté de révéler tout l’amour du Père. Le feu du jugement est ainsi rapproché de la Passion du Christ. Le feu qui détruit le mal, c’est la croix, le lieu du pardon et du salut. Il ne s’agit pas tant de destruction que de choix entre la réussite mondaine et la suite du Christ qui nécessitent bien des renoncements.

À ce propos, Luc allumera un dernier feu à l’occasion du procès de Jésus. Au cœur de sa passion : 22,54 S’étant saisis de Jésus, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la résidence du grand prêtre. 55 Pierre suivait à distance. On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Le feu allumé ouvre le temps du jugement. Ce dernier renvoie le fidèle à un choix libre entre reniement du Christ et renoncements pour le Christ.

Le feu de la Passion c’est le salut par la croix du Christ, signe de l’amour et du pardon de Dieu. Cet avènement du Règne amène bien des bouleversements dans l’ordre du monde : depuis la valeur de la réussite jusqu’à l’unité du clan familial. Le petit troupeau (12,32) des fidèles, envoyé au milieu des loups (10,3), devra tenir dans la fidélité à la charité du Christ.

Le saviez-vous ?

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La fin de la paix ?

C’est un peu contradictoire d’avoir mis dans la bouche de Jésus : Dites paix à cette maison ! (10,5) lors de la mission des soixante-douze et d’entendre ce même Jésus déclarer : Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non. Les contextes sont différents. Comme nous l’avons fait remarquer la première paix concerne la vie ecclésiale, la vie des disciples entre eux. Mais cette absence de paix que vient révéler ici Jésus concerne la confrontation des chrétiens au monde. Les paraboles précédentes soulignaient ces épreuves.

Faire le choix de suivre le Christ c’est se confronter au feu des oppressions. Bien sûr, il y a ces oppresseurs, pour lesquels le disciple est invité au pardon (11,4). Mais il y a aussi, la tentation du pouvoir, des richesses et des honneurs, bref de vivre avec des critères mondains qui exaltent les egos.

La vie en Christ suppose un autre choix qui vient, telle la croix, comme un signe de contradiction au monde. Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. En faisant le choix du Christ, le fidèle chrétien se risque à l’exclusion et à la condamnation. En vivant du règne de Dieu, révélé par le Christ, en soutenant les faibles et les humiliés, les disciples subiront l’opposition du monde, au temps de Luc comme du nôtre ; un monde qui refuse la logique de l’amour jusqu’à l’abaissement. Cependant, le feu de la Passion, le feu de Pâques, qui brûle le cœur des disciples peut encore se propager.

Eugene Thirion, Le triomphe de la foi, 19eme

S’adressant aux foules (12,54-59)

12, 54 S’adressant aussi aux foules, Jésus disait : « Quand vous voyez un nuage monter au couchant, vous dites aussitôt qu’il va pleuvoir, et c’est ce qui arrive. 55 Et quand vous voyez souffler le vent du sud, vous dites qu’il fera une chaleur torride, et cela arrive. 56 Hypocrites ! Vous savez interpréter l’aspect de la terre et du ciel ; mais ce moment-ci, pourquoi ne savez-vous pas l’interpréter ? 57 Et pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes ce qui est juste ? 58 Ainsi, quand tu vas avec ton adversaire devant le magistrat, pendant que tu es en chemin mets tout en œuvre pour t’arranger avec lui, afin d’éviter qu’il ne te traîne devant le juge, que le juge ne te livre à l’huissier, et que l’huissier ne te jette en prison. 59 Je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier centime. »

Le nuage et le vent

Maintenant, le discours s’adresse, non plus disciples, mais aux foules traitées d’hypocrites, comme l’étaient les pharisiens (11,42-44). Cependant le reproche ne vaut pas pour une attitude faussement religieuse mais oppose, de la même manière, un caractère extérieur : l’aspect du ciel et de la terre, à un élément plus spirituel : ce moment-ci. La parole de Jésus pourrait une dernière réponse à ceux qui attendaient, par sa venue, des signes du ciel, des bouleversements cosmiques accompagnant l’avènement du Messie (11,14-16). Jésus félicite leur capacité à voir et prévoir à partir des éléments de la nature mais, aussitôt, les blâme pour leur incapacité à entendre et reconnaître l’avènement du Fils de l’homme, en ce moment, et en ses paroles. Aussi à ces horizons météorologiques, Jésus oppose un élément plus intérieur : jugez ce qui est juste. L’avenir à discerner se situe dans la capacité présente à promouvoir la justice et la réconciliation, signes véritables du règne de Dieu.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio