Guérison d’un sourd et surdité d’une foule (Mc 7,31-37)

23ème dim. ord. (B)

Avec l’épisode qui suit, nous retrouvons des similitudes avec d’autres récits : un homme amené par d’autres (1,32; 2,3), une supplication (1,40; 5,23) et la demande d’imposer les mains (5,23). La scène est pour ainsi dire habituelle même s’il s’agit d’un des rares récits propres à Marc. Nous sommes en Décapole et ce cadre a son importance.

Supplication en Décapole

7, 31 Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. 32 Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui.

Nous nous souvenons de la guérison du démoniaque en ce lieu. Le même verbe supplier y était répété cinq fois. Le démon Légion suppliait pour ne pas quitter le pays (5,10). Les esprits impurs pour aller vers les cochons (5,12). Les habitants pour faire partir Jésus (5,17). Seul l’ancien démoniaque, guéri, suppliait Jésus de manière positive, afin de rester avec lui (5,18). L’attitude des habitants paraît avoir changé, comme si une véritable conversion s’était opérée : ils supplient Jésus de guérir un des leurs en lui imposant la main, comme Jaïre pour sa propre fille (5,23). Hier chassé comme un démon, hors de la Décapole, Jésus est maintenant attendu et espéré.

Gestes étonnants

7, 33 Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. 34 Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » 35 Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement.

Que Jésus prenne l’homme à part, cela ne nous étonne guère. La même scène s’est déjà déroulée avec la fille de Jaïre, où, dans la discrétion, il prononça également un ordre en araméen : Talitha Qoum. Les guérisons de Jésus ne sont pas des phénomènes de foire, ni un outil de propagande, mais l’occasion d’une rencontre interpersonnelle. L’homme n’est pas objet de guérison, mais sujet de dialogue et d’attention. Ainsi, l’expression à l’écart exprime le plus souvent la relation étroite et particulière entre Jésus et ses disciples1

Mais la description des gestes suivants peut nous surprendre. Depuis le début de l’évangile, Marc nous avait habitué à une absence d’actes de rebouteux. Jésus parlait, sans faire de gestes extraordinaires sinon prendre la main ou toucher le malade. Ici nous sommes dans une débauche de détails : doigts dans les oreilles, crachat, toucher de la langue, ordre mystérieux en araméen : Effata. Un guérisseur itinérant n’aurait pas mieux fait. Que signifie tout cela, alors que nous sommes dans l’intimité et non dans une scène visant à la théâtralité et à la publicité ?

Comme un langage

D’une certaine façon, la parole seule ne suffit pas. Car Jésus s’adresse à un homme touché de surdité. Par ses gestes précis – tel un langage – Jésus lui exprime de manière claire sa volonté de le guérir et surtout son implication personnelle jusque dans la compassion et le soupir, le gémissement2. Ce faisant, il indique que ce n’est pas tant le guérisseur qui agit, que l’homme de Dieu qui dialogue avec lui, pour le sauver. Les gestes de Jésus n’évoquent-ils pas la figure du Seigneur s’impliquant de ses mains, tel un potier, dans sa création pour modeler Adam (Gn 2,7) ? Ce n’est pas aux oreilles et à la langue que Jésus s’adresse, mais à l’homme dans son intégrité et sa vocation de créature de Dieu : Effta, Ouvre-toi ! Désormais, le voilà délivré, capable d’entendre et de parler, être de relation, créature renouvelée et prête à s’ouvrir au Mystère et à en témoigner.

Proclamation de foi

7, 36 Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. 37 Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Les gens de la Décapole ont su interpréter ce miracle comme un acte du Créateur en reprenant les mots de la Genèse : Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bien3 (Gn 1,31). À l’image de Dieu, Jésus fait, crée du neuf… Il accomplit pleinement la parole du prophète Isaïe, annonçant la venue du Seigneur lui-même :  Dites à ceux qui s’affolent : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu Il vient lui-même vous sauver. Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront (Is 35,4-6). Leur acclamation devient dès lors proclamation de foi.

Cependant…

Il fait parler les muets mais, à ceux qui parlent, Jésus demande le silence. Il est capable de faire des miracles par sa parole, cependant son pouvoir créateur n’évite pas la publicité, contrariant ses recommandations. Marc montre cette dissonance entre Jésus et les foules qui ne lui obéissent pas toujours. Certes, ils ont raison : ses miracles sont bien les signes de l’avènement du règne de Dieu Créateur et Sauveur. Mais pourquoi Marc insiste encore sur ce silence demandé ?

Ce désir de discrétion ou secret messianique nous l’avions déjà observé à propos du lépreux (1,44) – qui ne l’observa pas non plus – et de l’entourage de Jaïre (5,43). Il suggère que nous devons nous attendre à une révélation bien plus étonnante quant à ce règne et à son Messie. Jésus insiste : l’avènement de Dieu ne peut s’appuyer uniquement sur ces seuls signes et prodiges victorieux. Car règne de Dieu et Messie ne rimeront pas toujours avec miracles, merveilleux et succès assuré…

à suivre

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  1. Cf. 4,34; 6,31.32; 9,2.28; 13,3
  2. Le verbe soupirer ou gémir, dans la Bible, traduit une tristesse profonde. Le vin nouveau est en deuil, la vigne dépérit, tous les bons vivants gémissent (Is 24,7).
  3. En grec, comme en hébreu, bon et bien sont traduits par le même terme.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).