Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Ouvriers du Règne de Dieu (Lc 10,1-12.17-20)

Évangile du 14ème dimanche ordinaire (année C )

La mission des soixante-douze disciples est un récit propre à l’évangéliste Luc. Elle fait suite, entre autres, à l’envoi des Douze apôtres et à la multiplication des pains que nous a avons entendu dimanche dernier. Qu’a-t-elle donc de particulier ?

Les instructions données aux soixante-douze disciples sont plus développées que celles qu’avaient reçues les Douze (Lc 9,1-6). On y retrouve les mêmes éléments : le don de l’autorité sur les démons, la mission d’annoncer le règne de Dieu et de guérir les malades, l’envoi dans le dépouillement, et l’invitation à demeurer dans les maisons qui les accueillent.

Chez Luc, la mission de ces soixante-douze disciples est le reflet de la mission des chrétiens à l’époque des communautés chrétiennes. Le récit précise le contexte plus difficile sur ce nouveau chemin de mission. Il développe ainsi la question de l’accueil dans les maisons et ajoute la mention des villes à propos de l’annonce du Règne de Dieu. L’envoi des soixante-douze présente l’aujourd’hui de la mission.

Chemin et mission universelle

En ce temps-là, parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. (Lc 10,1-4)

Envoi des Douze en mission, santa maria del carmine, Chapelle Brancacci, Florence, 1425

Soixante douze disciples, envoyés deux par deux pour le précéder dans les villes, cela fait donc 36 localités plus que les villages bordant la route qui mène Jésus à Jérusalem, et beaucoup plus que le nombre de villes décrites en Luc. C’est le monde d’aujourd’hui qui est ici l’espace missionnaire. Le nombre soixante-douze (ou soixante-dix selon des manuscrits) rappelle les soixante-dix nations de Gn 10. Ce nombre est celui d’une plénitude, d’une moisson abondante qui les attend. Les versets 13-16, omis par la liturgie, évoquent la dimension universelle avec les villes de Tyr et de Sidon. La tâche peut paraître démesurée voire même décourageante : les ouvriers sont peu nombreux. Priez le maître de la moisson. mais est-ce pour avoir plus d’ouvriers ? Ou bien, comme à l’image des cinq pains et deux poissons donnés en nourriture pour 5000 hommes, la prière souligne-t-elle ce que le Seigneur est capable de faire à travers le peu d’ouvriers ?

Ils ne sont pas seulement peu nombreux, mais ils sont aussi pauvres et dans un environnement plus dangereux comme des brebis au milieu des loups. Ils n’ont rien à emporter sinon la Parole du maître de la moisson, sa force de guérison… Ils œuvrent ainsi non pour eux-même mais le Seigneur. Voilà leur chemin dont la première destination, la maison, ne supporte aucun retard, pas le temps de faire de longues salutations.

La maison et les amis de la Paix … du Christ

Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. (Lc 10,5-7)

Gérard de Lairesse, institution de l'Eucharistie, 1665

Le récit de la mission des soixante-douze disciples distingue deux lieux, la maison et la ville. A la maison revient le thème de la Paix, à la ville l’annonce du Règne et les guérisons. Pourquoi cette différence ? La maison est le lieu du clan familial mais aussi, comme je l’avais déjà fait remarqué dernièrement, elle est le lieu où se rassemble les chrétiens, les amis de la Paix du Christ, pour célébrer l’eucharistie, à l’occasion du repas du Seigneur. C’est, à mon avis, dans ce sens qu’il faut entendre ce terme de maison. Le texte n’évoque d’ailleurs aucun acte missionnaire comme une proclamation ou des guérisons, mais seulement l’hospitalité en guise de salaire de ces ouvriers. La Paix désigne ici cette pleine communion qui doit unir les hôtes à leurs compagnons, disciples du Christ, dans le partage et le soutien.

Selon Luc, la première mission des missionnaires d’aujourd’hui est de rejoindre d’abord les communautés locales, du moins celles qui acceptent d’aider ces va-nu-pieds de l’Évangile à la proclamation du Règne. Si la mission s’origine dans la Parole du Christ “Allez, je vous envoie…“, elle comporte aussi une dimension ecclésiale. Pas de mission sans communion pourrait-on ainsi résumer.

Des villes pour le Règne de Dieu

Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ » Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. » (Lc 10,8-12)

Eustache Le Sueur, prédication de saint Paul à Ephèse, 1649

C’est aux villes que la mission est destinée. Celle-ci ne se fait pas d’emblée par la proclamation publique. La première étape souligne l’importance de l’accueil, du repas ordinaire partagé, c’est-à-dire de l’échange bienveillant. La mission ne s’impose pas, elle entre d’abord dans l’ordinaire des gens. Les guérisons opérés ne peuvent dès lors être pris pour des miracles impressionnants, obligeant à la croyance. Ils sont donnés pour être les signes de la miséricorde et du réconfort que le Règne de Dieu vient apporter dans la foi. Celui-ci s’approche pas à pas, délicatement, se fait proche, amicalement, par l’attitude même des ces ouvriers missionnaires. Ils laissent ainsi le Christ agir profondément dans le cœur de chacun. La proclamation dans l’espace public ne vient qu’en dernier lieu, telle une mise en garde à la manière du prophète Jonas traversant la ville païenne de Ninive (Jon 3). Mais bien en dernier lieu et en vue d’une conversion au Salut du Christ comme le souligne le retour des disciples

Le retour des disciples du Christ victorieux

Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. » (Lc 10,17-20)

En ton nom” : le Mal et le Malin ont été vaincus non par les qualités ou la puissance des disciples, mais par le nom de Jésus. Il ne s’agit d’une formule magique à prononcer à tout va. Le nom désigne ici toute la personne de Jésus, tout son mystère depuis l’incarnation (Lc 1) jusqu’à la Passion (Lc 22-24), depuis le Galiléen jusqu’au Ressuscité. C’est le Christ et Fils de Dieu qui est le vainqueur de la mission (et non ses apôtres). On notera que ce compte-rendu de mission ne fait nullement allusion au nombre de convertis. La mission n’est pas destinée à remplir une comptabilité, ni même des églises, elle est décrite comme une victoire sur le Mal, comme un Salut pour le monde.

Peu nombreux, peu fortunés, les disciples trouvent leur joie, moins dans leur succès potentiel, que dans leur fidélité à la Parole. Leurs noms, anonymes aux hommes, c’est-à-dire sans gloire humaine et mondaine, ne sont pas oubliés du Seigneur qui connait l’attachement des ces humbles ouvriers au Christ et au Règne de Dieu.

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François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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