Visitation pour un temps nouveau (Lc 1,39-56)

4ème dim. avent (C)
15 Août Assomption 
31 mai Visitation

Lors de l’annonciation à Marie, l’ange avait donné un signe probant de sa parole : sa parente Élisabeth, stérile et âgée, attend un enfant. Le récit de la visitation met en avant la parole de ces deux femmes, paroles inspirées et prophétique.

Giotto, La visitation

Élisabeth (1,39-45)

1, 39 En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. 40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. 41 Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, 42 et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. 43 D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? 44 Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. 45 Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

En ces jours-là… l’Esprit Saint

L’épisode de la Visitation de Marie à Élisabeth se situe à la suite du récit de l’annonciation de la naissance de Jésus. Ce récit précédent suit un schéma de vocation prophétique où l’intéressée demande une confirmation concrète de la promesse qui lui est faite. Si Marie ne demanda rien, l’ange lui indique ce qu’il est advenu à sa parente Élisabeth : 1, 36 Or voici que, dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils et en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile.

La femme stérile à qui Dieu offre de lui obtenir, avec son époux, un enfant est un schéma biblique traditionnel que l’on retrouve avec Sara mère d’Isaac, avec Anne mère de Samuel, etc… (cf. Il est né le biblique enfant). Chez Luc, l’annonce de la naissance de Jean le baptiste revêt un caractère eschatologique : Élisabeth, la femme, désormais prophétesse, et bénie de Dieu, prenant le premier rôle au détriment de son époux, prêtre du Temple. Les temps nouveaux espérés adviennent et l’annonciation faite à Marie l’a confirmé avec la naissance prochaine du Fils et Christ de Dieu.

Aussi, l’entrée narratif de ce passage n’est pas anodine : En ces jours-là est une expression typique des prophètes pour annoncer l’avènement et le jugement de Dieu. Il en est de même pour la mention de l’Esprit Saint.

Tu es bénie entre toutes les femmes

La salutation d’Élisabeth devient dès lors, non pas une salutation destinée à la venue de Marie, mais une interprétation de l’annonce angélique. Élisabeth confirme ce que l’ange a annoncé à la jeune fille de Nazareth : elle est la mère du Seigneur, le mot Seigneur étant à entendre en son sens divin. La joie d’Élisabeth rejoint la réaction de son enfant destinée à ouvrir le chemin du Messie : il marchera devant, en présence du Seigneur (Lc 1,17).

Dès lors l’action de grâce de Marie, appelée traditionnellement le Magnificat, devient elle-même une réponse à l’annonce angélique. Il déploie en cela l’acceptation de Marie lorsqu’elle disait : Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole ( Lc 1,38). Mais bien plus, à travers sa prière, Marie exprime ici le projet de Dieu pour son peuple.

Domenico Ghirlandaio, Visitation, 1491

Magnificat (1,46-56)

1, 46 Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, 47 exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! 48 Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. 49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! 50 Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. 51 Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. 52 Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. 53 Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. 54 Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, 55 de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » 56 Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.

Il s’est penché sur son humble servante

L’ensemble du Magnificat présente deux parties. Dans un premier temps, Marie exprime la grâce qui lui a été faite (46-49), mais aussitôt, dans un second temps, le discours englobe l’ensemble du destin d’Israël avec l’avènement du Christ.

Marie demeure la jeune fille de Nazareth ( Lc 1,38), et l’évangéliste la désigne maintenant par ce titre humble servante du Seigneur. Cette expression nous renvoie à la figure même du serviteur de Yahvé qui sont Moïse et David. Ce sont les principales figures de la Bible à être nommé ainsi. Cette désignation de serviteur souligne une attitude d’écoute et de fidélité à l’égard de la Parole de Dieu, malgré un statut social élevé : prophète ou roi, ou ici bienheureuse parmi les âges, les générations. Marie se soumet donc à l’inattendu du projet de Dieu, lui le Puissant et le Saint, qui n’a pas choisi une femme de haut rang, ni de classe sacerdotale, n’habitant aucun lieu prestigieux. Comme pour Moïse, l’exilé, et, le trop jeune David, la grâce de Dieu prend des chemins assez déroutant pour manifester son dessein de Salut.

Et c’est bien ce dessein du Sauveur que le texte entreprend déjà de décrire.

Anonyme, Visitation

Il disperse les superbes

La succession des titres divins permet de qualifier l’action de Dieu à l’égard de son peuple. S’il est le Puissant, le Saint, c’est d’abord sa miséricorde qui s’exprime pour son peuple dont Marie se fait l’écho. L’humble servante se fait la porte-parole, la prophétesse du serviteur Israël. La voix de Marie, qui est aussi pour l’évangéliste, la voix d’Israël et de l’Église, vient rendre compte de l’avènement de la Justice divine en des termes assez combattifs : la force de son bras disperse les superbes ; il renverse les puissants de leurs trônes, renvoie les riches les mains vides…  Le texte reprend les images apocalyptiques du jugement dernier, où le Messie de Dieu vient rétablir son peuple dans la Justice, le droit et l’équité. Le Puissant intervient pour sauver son peuple des oppressions comme au temps des Hébreux esclaves de Pharaon. En filigrane apparaît ainsi la dimension pascale du salut promis. Pour autant, le magnificat veut d’abord faire référence à la promesse faite à Abraham d’avoir une descendance aussi nombreuse que le sable, et en qui sont bénies toutes les nations (Gn 12,2 ;15,5). L’avènement de Jésus est ainsi lié au rassemblement des fils d’Abraham et d’Israël en lien avec cette bénédiction des nations.

Amour et Alliance

Aussi cette intervention divine, terrifiante au premier abord, est mise sous l’autorité de l’amour de Dieu et de son Alliance. Ce bouleversement attend son accomplissement, que la Parole du Christ et sa Passion vont révéler. Le Christ, bras de Dieu qui élève les humbles, autrement dit, les humiliés, qui comble de biens les affamés, invitera donc ces riches, ces puissants, comme tous ceux qu’il rencontrera, à tout laisser pour le suivre. Marie chante le dessein de Dieu en son Fils, dont la véritable puissance se dévoilera à la croix.


François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).