Élisabeth et la circoncision de Jean (Lc 1,57-66)

Saint Jean Baptiste (24 juin) Lc 1,57-66.80

Dans le cadre de la naissance de Jean, Élisabeth est devenue le personnage central. Zacharie, muet, est passé au second plan. La mère est l’objet de l’attention de ses voisins et de sa famille. Elle qui fut stérile et âgée a mis au monde un fils.

Cet article est aussi disponible en podcast dans la série ‘Il est né le biblique enfant‘.

La naissance de l’enfant (1,57-61)

1,57 Quand fut accompli le temps où Élisabeth devait enfanter, elle mit au monde un fils. 58 Ses voisins et sa famille apprirent que le Seigneur lui avait montré la grandeur de sa miséricorde, et ils se réjouissaient avec elle. 59 Le huitième jour, ils vinrent pour la circoncision de l’enfant. Ils voulaient l’appeler Zacharie, du nom de son père. 60 Mais sa mère prit la parole et déclara : « Non, il s’appellera Jean. » 61 On lui dit : « Personne dans ta famille ne porte ce nom-là ! »

Élisabeth

La naissance de l’enfant suscite l’émerveillement de tous, qui y reconnaissent l’action bienfaitrice du Seigneur. Avec la venue au monde de Jean, Il montre la grandeur de sa miséricorde. Cette action n’est pas au seul bénéfice d’Élisabeth mais de tout son entourage. La manière dont Luc raconte son récit insiste sur leur joie.

Une telle naissance manifeste combien Dieu est à l’œuvre dans leur quotidien à tous afin d’effacer la fatalité et l’amertume. Le nouveau-né est déjà le signe précurseur d’un bouleversement divin.

Giuliano Bugiardini, la naissance de Jean Baptiste, XVIe

La circoncision

L’histoire aurait pu s’achever ici. Tout est bien qui finit bien. Mais un rebondissement a lieu lors de la circoncision. Celle-ci représente l’Alliance entre Dieu et son peuple, dans la chair. Elle marque l’attachement et l’appartenance à Israël. La loi juive demande que les garçons soient circoncis au huitième jour, comme Dieu le demanda à Abraham (Gn 17,12). Luc nous avait représenté Zacharie avec des caractéristiques proches de ce patriarche. Avec les évocations d’Isaïe et d’Élie (cf. Au temple, l’annonce à Zacharie), l’évangéliste permet d’associer la naissance de l’enfant à l’avènement prochaine de Dieu. Et, comme bien souvent, le Seigneur vient bouleverser une situation, même coutumière.

Traditionnellement, à l’occasion de la circoncision, le père prononce le nom donné à son enfant devant Dieu et la communauté. Mais ce père est muet. Alors, on décide qu’il portera le nom paternel comme souvent pour l’aîné. Ceci constitue plus une coutume qu’une règle. Une coutume appliquée en raison du mutisme de Zacharie. Mais Élisabeth, la femme qui aurait dû se taire, fait entendre sa voix et son autorité au milieu de la célébration : il s’appellera Jean.

La parole prophétique de la mère

Bien évidemment la parole de la femme, fut-elle la mère, ne sied pas à l’assemblée. Leur réaction en dit long : Personne dans ta famille ne porte ce nom-là !  Autrement dit : d’où tient-elle ce prénom ? Nul en sa famille, ni aucun héros en Israël porte le nom de Jean, sinon, et à bien chercher, quelques personnages du clan des résistants Macchabéens. La remarque pourrait s’apparenter à de la suspicion envers la légitimité de la naissance de l’enfant. S’il n’existe personne dans sa famille appelé Jean, auprès de quel autre homme a-t-elle entendu ce nom ? L’assemblée demande donc l’avis de Zacharie, le père, le patriarche qui doit parler et couper court aux bavardages de son épouse.

Fra Angelico, circoncision de Jean BAptiste, 1430

La suspicion (1,62-66)

1,62 On demandait par signes au père comment il voulait l’appeler.63 Il se fit donner une tablette sur laquelle il écrivit : « Jean est son nom. » Et tout le monde en fut étonné. 64 À l’instant même, sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia : il parlait et il bénissait Dieu. 65 La crainte saisit alors tous les gens du voisinage et, dans toute la région montagneuse de Judée, on racontait tous ces événements. 66 Tous ceux qui les apprenaient les conservaient dans leur cœur et disaient : « Que sera donc cet enfant ? » En effet, la main du Seigneur était avec lui.

Par signes

L’assemblée s’adresse au père par signes. Cette indication est des plus curieuses. Jamais il ne nous a été dit qu’en plus de son mutisme, Zacharie avait été frappé de surdité. Mais, avec sa subtilité habituelle, Luc permet de tourner la scène et les célébrants en dérision.

Ce sont eux qui ont besoin de signes, comme s’ils étaient devenus sourds et muets à la parole de Dieu. Ils font des gestes inutiles. Luc, derrière cette scène pleine d’humour, ferait-il référence au livre des proverbes où l’on retrouve le même verbe à propos des vauriens et des fauteurs de troubles  :

Pr 6, 12 C’est un vaurien, un faux-jeton : il se promène, tordant sa bouche, 13 faisant des signes de l’œil, des appels du pied, donnant ses consignes avec les doigts ; le cœur pervers, il prépare des mauvais coups, à tout moment, il déclenche des querelles.

Lors de cette circoncision, nos personnages font des signes mais ne voient pas le signe qui se présente à leurs yeux. Ils s’adressent à un muet comme s’il était sourd, et font taire sa femme comme si elle devait être muette. Le texte de l’évangéliste montre le caractère suspicieux qui atteint la légitimé de la conception de cet enfant, mais dénonce aussi l’ignorance, l’obstination et l’aveuglement qui frappent l’assemblée cultuelle. La parole de la mère n’est pas considérée comme légitime et digne de confiance. Le père, toujours soumis au silence, se fait apporter une petite tablette pour confirmer ce nom prononcé par son épouse.

La confirmation

Évidemment la tablette de Zacharie est faite de bois, d’argile ou de cire et ne ressemble en rien à celles que nous utilisons aujourd’hui. Zacharie peut y écrire aisément le prénom Jean, en hébreu YohananDieu est grâce ou Dieu est miséricorde. L’assemblée ne croit pas la parole prophétique et préfère s’appuyer sur l’écrit.

Cette opposition se retrouvera avec les tenants des tables de la Loi (notamment les pharisiens) et l’avènement de la Parole du Christ.

L’écrit de Zacharie confirme la parole d’Élisabeth.  Ainsi, dans l’évangile de Luc, les Écritures Saintes viennent éclairer, confirmer, la mission de Jésus. La tablette de Zacharie dénonce le doute et l’incrédulité obstinée de ces responsables religieux, comme le fit également le prophète Isaïe en son temps, écrivant sur une tablette l’annonce de la ruine du royaume, écriture aussi associée au nom du fils du prophète :

Is 8, 1 Et le Seigneur me dit : « Prends une grande tablette ; écris dessus avec un simple stylet : Pour Maher-Shalal-Hash-Baz, (c’est-à-dire : Cours-au-butin-Vite-au-pillage). » […] 3 Alors j’approchai la prophétesse, ma femme : elle devint enceinte et enfanta un fils. Et le Seigneur me dit : « Appelle-le : Maher-Shalal-Hash-Baz.

Tout comme le fils du prophète au nom surprenant, la venue de l’enfant nommé Jean, annonce, elle-aussi, la venue du Jugement divin, qui ne sera pas Butin-et-Pillage, mais Grâce-et-Miséricorde.

Artemisia Gentileschi, La naissance de Jean Baptiste, 1633

Les réactions

Ce qui pourrait être un dénouement n’en est pas un. L’annonce écrite du nom suscite l’étonnement de l’assemblée : tout le monde en fut étonné. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que le père confirme ce nom ? Son autorité patriarcale vient de s’exprimer. Il n’y a donc rien à dire ou redire. Pourquoi l’évangéliste tient à souligner cet étonnement de tous ?

La stupéfaction vient de la nouveauté de ce nom dans la famille de Zacharie et Élisabeth. Personne dans ta famille ne porte ce nom-là ! Non, personne. Et ce prénom introduit une nouveauté radicale. Dieu fait grâce et miséricorde. Avec Jean un temps nouveau commence, l’avènement de Dieu en son Fils. Le nom n’est pas seulement destiné à l’enfant, il fait signe, pour le monde, de l’avènement d’un temps nouveau d’importance.

L’enfant de l’inattendu

Cet enfant est issu d’une famille sacerdotale, des plus pieuses et exemplaires dans la foi. Le récit de la naissance de Jean est associé au Temple de Jérusalem, lors de l’annonce angélique de sa naissance et, plus probablement, à la synagogue pour sa circoncision. Ces deux moments sont liés au culte. Et l’enfant, en vertu de sa généalogie et de ces lieux, aurait pu y grandir et y accomplir son rôle. Mais c’est au désert que Jean, adulte, ira vivre sa mission prophétique. Il inaugure une rupture. Son rite de baptême pour le pardon des péchés entre en concurrence avec les sacrifices du Temple.

La naissance de Jean est assez typique et traditionnelle du point de vue littéraire : un couple, une épouse stérile, une intervention angélique et une naissance. Mais d’un point théologique, le récit raconté est très subversif. Le discernement sacerdotal est discrédité au profit de l’épouse stérile remplie d’Esprit Saint. L’enfant du Temple deviendra prophète au désert. Tout nous prépare à un bouleversement dans la vie du peuple. Mais ce bouleversement n’est pas une rupture. La nouveauté de Jean répond à cette attente de salut pour Israël depuis Abraham, David et les prophètes, comme l’indiquera le cantique de Zacharie :

Lc 1 69 Le Seigneur a fait surgir la force qui nous sauve dans la maison de David, son serviteur, 70 comme il l’avait dit par la bouche des saints, par ses prophètes, depuis les temps anciens.


François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).